AMBIANT
Ainsi que l'a écrit Hippoerate, le froid est secourable et mortel (i). Comme la plupart des agents physiques, employé à dose modérée et pour employer un mot à la mode, suivant la capacité vitale de chacun, il peut venir en aide à la fonction digestive ; excessif, il la trouble ou l'annihile. Le froid modéré, dit La Corbière, active la faim, le froid excessif en fait une passion délirante (2).
Au xvn e et xvm e siècle, Gorter (3) et Haller (4) observent que les patineurs hollandais sont sujets à des défaillances, malgré la quantité et la résistance des aliments dont ils remplissent leur ventricule avant les exercices. Tandis que, selon le témoignage de Plutarque, Brutus en traversant les Alpes est atteint de boulimie, nos soldats, pendant la campagne de Russie souffrent d'une faim et d'une soif horribles que rien ne peut satisfaire et que Desgenettes (5) a décrites en termes émouvants.
(■) Hippocrate. Sixième livre des épidémies. Cinquième section, § 4- Édition Littré. Paris, Baillière, i844, tome V, p. 317. Bibl. Nat. : T|J.
(2) La Corbière. Traité du froid. Paris, Cousin, 1839. p. 120, in-8°.
(3) De Gorter (Jean). De perspiratione sanctoriana insensibili. Leyde, 1725, in-4°.
(4) Haller (Albert). Elementa pliysiologiie corporis humani. Lausanne, 1767- 1766, 8 vol. in-4°.
(5) Desgenettes (R.-N. Dufriclie, baron). Discours prononcé à la Faculté de médecine de Paris, dans sa séance publique du 7 novembre i8i4.
DU FROID COMME MODIFICATEUR GÉNÉRAL AMBIANT 3 5i.
Broussais(i) et son élève La Corbière ont remarqué que le passage ou le transport brusque des malades d'une température chaude et humide à une localité froide et sèche a suffi pour les guérir de troubles digestifs. « Quotidianx constitutiones aquiloniœ alvos siccant... Aquilo ventrem aslringit. » (Celse.)
Tirant profit de cette maxime, La Corbière admet que le froid atmosphérique peut être une cause puissante d'hémorroïdes, de colites, de gastro-entérites, etc., soit aiguës, soit chroniques.
D'ailleurs, de toute antiquité, le froid a été employé intus et extra dans les affections des voies digestives. Les Romains du temps de Sénèque se servaient de la neige contre le pyrosis (2). Parménide d'Élée, Avicenne(3) et plus récemment Reuss (4), ont utilisé son action anesthésiante dans le traitement des dyspepsies.
L'action du froid sur la respiration n'a guère été étudiée que dans les temps modernes. De Saussure, La Corbière ont parlé de cette action ; mais les premières observations précises sont plus récentes encore. Elles datent des recherches de Winternitz(5), du D r Beni-Barde (6) et de l'invention de la méthode graphique.
De même les auteurs antiques qui ignoraient la circulation
(i) Broussais. Annales de la médecine physiologique, décembre i834, p. 68g.
(3) Seneque dil des dames romaines (Epist. XCV) :
« Elles se sont faites hommes ; elles rejettent comme eux, par régurgitation, la surface de leurs entrailles et rendent en vomissant tout ce qu'elles ont avalé de vin ; elles mangent également de la neige pour abaisser les ardeurs de leur estomac. »
(3) A.vicenne. Libri quinque canonis medicina-... Ronue, i5g3, in-fol Biblioth. Nat. : Réserve Tf .
(4) Reuss. J. Ueber die Anwendung des Kallen Wassers in hitzigen Fiebern (Supplementsclirifl zu Hufelands' Journal derpract. Heilkunde, 1822).
(5) Wintermtz. De l'hydrothérapie dans les affections aiguës et chroniques de l'appareil respiratoire (Pclersb. rned. chir. Presse, IX, 1873).
(6) Beni-Barde. Traité théorique et pratique d'hydrothérapie comprenant lesapplications de la méthode hydrothérapeutique au traitement des maladies nerveuses et des maladies chroniques. Paris, 1875.
Précis d'hydrothérapie, Paris, 1878.
Expériences et observations cliniques [pouvant servir à expliquer le mode d'action de certaines applications hvdrothérapeutiques (Archives générales de médecine, 6 e série,. t. VII, p. 3G6, 1866).
25a LA THÉRAPEUTIQUE PAR LE FROID
sanguine n'ont pu observer les effets du froid sur l'appareil circulatoire ; l'étude de ces effets est, elle aussi, toute récente ; elle a été magistralement tracée par M. Labadie-Lagrave, dans sa thèse d'agrégation.
De même, enfin, l'action du froid sur les sécrétions et les excrétions n'est étudiée que depuis le début du xix G siècle, (traité de La Corbière et traité de Turck sur la goutte) (i).
Hippocrate envisage le froid comme funeste au système nerveux: «Frigidum ossibus adversum, dentibus, nervis, cerebro dorsali medullse... (2). »
Ainsi que nous l'avons dit, il connaissait aussi son action anesthésiante,que John Hunter rendit évidente, bien des siècles après lui, au moyen de l'expérience suivante : il congelait l'oreille d'un animal et la coupait ensuite sans que celui-ci manifestât la moindre douleur.
De son côté, Larrey avait remarqué que durant la campagne de Russie, lorsque la température de l'air était très basse ( — io°), les amputations n'étaient presque plus douloureuses (3). Il venait ainsi corroborer les observations de John Hunter et celles de Richard Mead qui, sur la côte Nord- Est de l'Amérique, au détroit de Mooska, avait vu les naturels du pays rire au moment où leur sang coulait des blessures profondes qu'ils se faisaient impunément aux pieds avec des morceaux de verre ou de silex pointus (4).
Pendant la retraite de Russie, Jauffret put observer les phénomènes d'excitation motrice produits par le froid sur le cerveau :
« Sourds à tous les conseils, dit-il, ne raisonnant plus, entièrement dominés par la sensation actuelie, officiers, soldats, tous se précipitaient autour des granges incendiées ; mais bientôt frappés d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce même feu auprès duquel ils croyaient trouver leur
(1) Tikck (S. -A.). Traité de la goutte. Paris, i83 7 , in-S". Bibl. Nat. : Tcr'f .
(2) Aphorismes. Livre V, § 18.
(3) Labadie-Lagrave. Du froid en thérapeutique. Thèse d'agrégation. Paris, 1878, in-4°.
(4) Mead (Richard). Dissertation, on the Scurvy. London, 17^9, in-8°.
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salut ; d'autres agités de mouvements convulsifs, devenus tout à coup furieux, s'y précipitaient eux-mêmes. De tels exemples ne servaient à rien ; ces malheureux étaient bientôt remplacés par d'autres ; leur sort était même envié. A l'aspect de ces cadavres brûlés, à l'insensibilité, au peu d'étonnement que causaient de pareilles scènes, on aurait cru voir des barbares accoutumés à des sacrifices humains !... (i). »
Par contre, l'action sédative du froid sur le cerveau a été observée par de Saussure au cours de ses expéditions sur les Alpes.
En 1824, longtemps avant Brown-Séquard et Tholozan, Edwards (2) constate que lorsqu'on plonge une des mains dans l'eau froide, la température des deux mains se trouve abaissée. Il démontre ainsi, à l'aide d'une expérience simple, que le froid est susceptible d'agir parles nerfs sensitifs sur le pouvoir excito-moteur des centres nerveux, et qu'il peut provoquer des actes réflexes dans les points les plus variés de notre organisme.
« Aristote, dit La Corbière, établissait que le penchant au coït est plus vif l'hiver pour l'homme et, au contraire, l'été pour la femme, et il expliquait ainsi la proportion des sexes... (3). Toutefois, malgré les recherches de de Laplace et autres savants touchant l'influence des climats sur cette proportion des sexes, ne doit-on pas penser, avec certains auteurs, que sous la zone tempérée il naît plus de garçons pendant l'hiver et plus de filles pendant l'été (4)? d'où il résulterait que la chaleur
(1) Jauffret. Essai sur le froid et ses effets sur l'homme en particulier. Pari^. 1821 {thèse).
(2) Edwards (W.). De I'inlluence des agents phvsiques sur la vie. Paris, 182^. ln-8". Bibl. \at. . Tc s 3 7 .
(3) Pour Pline, l'époque des rapprochement.; sexuels était surtout le printemps, — la saison génitale. D'après l'abbé Delille, l'hiver mériterait aussi ce nom :
Le plus pénible aveu, Longtemps captif ailleurs, échappe au coin du feu.
Poème des trois règnes de la nature .
(4) Preuve naturelle et décisive de l'action débilitante du froid, auquel la nature soustrait autant que possible le sexe le moins capable de le supporter. Il est démontré que, dans le >ord, il nait l/l5 ou 1/16 plus de garçons que de filles. (Xote de La Corbière )
favoriserait le sexe féminin. Telle est du moins pour Montesquieu l'origine de la polygamie ; opinion que combat Buffon, comme fait et comme principe, en soutenant : i° que l'homme ne doit avoir qu'une femme et vice versa; 2° que cette exubérance relative d'un sexe sur l'autre ne saurait plus légitimer la polygamie que la polyandrie (i), consacrée dans d'autres -contrées où la reproduction suit une loi inverse, et où le sexe masculin domine; 3° enfin, que ni l'un ni l'autre ne favorisent en définitive la propagation.
Quo iqu'il en soit de la polygamie et du mariage, il est certain que si les femmes du Nord infécondes, d'une constitution froide et lymphatique, deviennent souvent mères en allant habiter les pays chauds, ce qui est arrivé à plusieurs Françaises à la suite de nos armées envahissant certains de ces pays, l'Espagne et particulièrement l'Egypte ; il est également démontré que beaucoup de femmes nerveuses, irritables et non fécondes, des pays chauds, deviennent mères en passant sous une latitude froide. C'est ce qui a porté de bons praticiens à conseiller aux femmes lascives « dont l'utérus trop sensible s'ouvre toujours à de nouveaux plaisirs » (Jauffret), l'emploi des lotions froides sur l'abdomen, et surtout l'usage et l'habitude des bains frais par immersions répétées. C'est aussi ce qui engage les éleveurs de bestiaux, et particulièrement de chevaux, à saisir les femelles et les jeunes cavales trop ardentes, immédiatement après la saillie, en leur faisant jeter des seaux d'eau fraîche sur la vulve. Dans notre espèce, chez la femme à la peau si sensible, énervée et en sueur sous l'influence de l'acte vénérien, cette mesure ne serait pas sans
Cf. îi ce sujet :
E. Matjrel. Etude sur la masculinité, in : Revue scientifique. Paris, 21 mars igo.'i, \>. 353.
E. Maurel. Étude des conditions capables de modifier la masculinité, in : Revue srienlifique. Paris, 4 avril igo3, p. 424.
(1) Dans l'intérêt de l'ordre social, du moins tel cpj'il est constitué, il faut nécessairement admettre l'opinion de Bulfon, qui sert de base à une partie de notre Code, consacre les lois de la famille dans notre vieille Europe et tranche la question du mariage. Toutefois, ces questions sont fort délicates, et Gall lui-même, raisonnant d'après l'observation des phénomènes de la nature et des diverses espèces ou familles d'animaux, ne tire pas, touchant ce grand problème du mariage, de conséquence nette •et précise par rapport à l'homme. (Note de La Corbière.)