DU FROID COMME MODIFICATEUR CURATIF
Les dangers des réfrigérations topiques dans les inflammations des méninges n'avaient point échappé à quelques auteurs. Au xviii" siècle, Frédéric Hoffmann les avait signalés déjà; au xix e siècle, Bompard (i), Berthomé (2) s'étaient rangés parmi les détracteurs du froid employé contre la méningite. Il en était de même du trop fameux Segond, inventeur de « la névralgie du grand sympathique » qui causa par son ignorance et sa sottise la mort de quelques milliers de saturnins (3).
Th. Bartholin, Hancock (4), Sarcône, Bressani (5j,Galen (6), etc., etc., en un mot un grand nombre d'écrivains du xvn e et du xvm e siècles administraient le froid à l'état d'eau froide, de neige ou de glace dans le traitement des affections inflammatoires de la poitrine. Ils l'expérimentaient à la fois intus et extra, malgré l'anathème d'Hippocrate :
« Les choses froides, comme la neige, la glace, font mal à la poitrine ; elles excitent la toux, le crachement de sang, et amènent des catarrhes (Aphorismes, livre V, aph. 24). »
Vers i834, Campagnano, de Naples, donnait des bains froids aux pneumoniques, aux malades atteints de tuberculose pulmonaire et aux pleurétiques. Il leur prescrivait même de la neige à l'intérieur (7).
Voici, au reste, les conclusions de cet auteur:
« i° La méthode réfrigérante, interne et externe, prudemment employée, est de la plus grande utilité dans les phlegmasies thoraciques, aiguës et chroniques; 2 je ne l'ai jamais
(1) Bompakd (Alexis). Considérations sur quelques maladies de l'encéphale et de ses dépendances ; sur leur traitement, et notamment sur le danger de l'emploi de la glace. Paris, 1827.
(2) Bertiiomé. Du danger de l'application de la glace dans les fièvres cérébrales, etc. Paris, t83i.
(3) Cf. : Martin (Joseph). Thèse, Paris, 1903.
(4) Op. cil.
(5) Bressani (F.J.). Relation de la mission des jésuites dans la Nouvelle-France. Macerata, i653, in-4°.
(6) Galen (Ab-IIaan-Van). Methodus medendi, de marcore, LX, c. 10. Amsterdam, 1660. ;
(7) Campagnano. Mémoire sur les effets thérapeutiques du froid dans les phlegmasies de poitrine. Journal des connaiss. méd., i5 novembre i834 et i5 mars i835.
trouvée nuisible clans tous les cas où je l'ai employée; 3° l'utilité de cette méthode est en raison directe de la chaleur fébrile et de la diminution de la partie séreuse du sang; 4° l'usage interne des substances froides dans ces affections phlogistiques, n'entrave pas l'expectoration, cpii, loin d'être supprimée, reste facile; 5° la méthode réfrigérante n'empêche en rien l'emploi des remèdes, à l'aide descpiels on peut attaquer directement ou indirectement les phlegmasies de poitrine. Enfin, si elle ne peut vaincre toutes les inflammations aiguës ou chroniques, c'est au moins un très bon traitement palliatif; car elle diminue la chaleur, la sueur, calme la toux et la dyspnée, et donne ainsi au malade un soulagement qu'il demande en vain à d'autres moyens. »
c. — Le froid comme hémostatique.
De tout temps on a recouru aux applications réfrigérantes contre les hémorragies. Cœlius Aurelianus avait proclamé l'efficacité du froid inlus et extra dans le traitement des hémoptysies. Rivière (i) appliquait le froid sur le scrotum; d'autres l'appliquaient sur la poitrine. Borsieri (2) faisait prendre aux malades atteints d'hémorragies pulmonaires 25o à 3oo grammes d'eau glacée toutes les demi-heures, nuit et jour. Ce traitement était poursuivi parfois pendant huit jours. Guéneau de Mussy conseillait de leur faire avaler des fragments de glace pilée en cas d'hémorragie abondante (3). Enfin Walshe est revenu à l'application simultanée du froid intus et extra :
« Des morceaux de glace doivent être tenus dans le bouche, et si l'on en applique avec précaution dans des sachets le long de l'épine dorsale ou au niveau du cœur on peut, comme je l'ai vu fréquemment, arrêter presque instantanément l'hémoptysie. On ne doit pas se laisser arrêter par les objections théo-
(1) Rivinus. De frigoris damn. (Diss. med. inaug. resp. Bumpel. Lipsiœ, 1696).
(2) BonsiERi. Institutes de médecine pratique. Traduction de P.-E. Chauflard, 1. 1, iParis, 1 85(1 .
(3) Guéneau de Mussy (N.). Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, t. II, 1875.
DU FROID COMME MODIFICATEUR CURATIF ,0g.
riques qui ont été faites à l'emploi de ce moyen. Il faut en même temps entretenir la chaleur des extrémités (i). o
L'emploi du froid contre l'épistaxis remonte également à une épocpie fort éloignée de nous. Fabrice de Hilden conseillait l'emploi du bain froid clans le cas d'épistaxis rebelle. Il cite un cas où l'hémorragie nasale ne s'arrêta qu'au moment où le corps vint en contact avec l'eau froide. « Une pratique, très répandue autrefois, consistait à appliquer le froid sur le scrotum. Robert Kinglake, cité par Valleix, vit une épistaxis très grave et qui avait résisté à toutes sortes de moyens hémostatiques céder très rapidement à l'application de glace sur les parties génitales. Plus récemment Voillemier a vanté les applications d'éther sur le front, qui n'agissent d'ailleurs (pie par la réfrigération due à l'évaporation de ce liquide très volatil. Est-il enfin besoin de rappeler ici la pratique vulgaire de la clef dans le dos pour arrêter les hémorragies nasales; c'est par le froid du fer qu'opère ce moyen, moins utile aujourd'hui qu'on s'ingénie à rendre les clefs de plus en plus petites (2). »
Le froid intérieur et extérieur était largement employé par les anciens accoucheurs contre les hémorragies utérines, lîaudelocque, Ant. Dubois, Hoffmann, Leake (3) et Broussais appliquaient dans ce cas des compresses glacées sur la vulve, les seins et l'bypogastre et portaient quelquefois la glace jusqu'à l'intérieur de la matrice.
d. — Le froid contre les fièvres.
Primitivement, les médecins se sont occupés de faire parvenir le froid intas dans les fièvres. Hippocrate (4), Galien (5),
(1) Cf. : Lakadie-Lagrave. Op. cit., p. io3.
(2) Id., ibid., p. io'i-
(3) Leake (John). Apraclicalessayon thediseasesof theviscera. London, 1792,10-8°. (7i) Hippocrate. Des maladies, cli. dernier où il traite des boissons froides. « Elles
produisent plusieurs effets ; car les unes provoquent l'émission des urines ; d'autres, les déjections alvines ; d'autres, ces deux évacuations ; d'autres n'en provoquent aucunes, et sont seulement rafraîchissantes. »
(5) Galiei». Melli. med., I. 9. ;< Les remèdes des fièvres continues sont au nombre de deux, la saignée et les boissons froides. »
? 7 o LA THÉRAPEUTIQUE PAR LE FROID
Paul d'Egine (i), Arétée (2), Celse (3), Rhazès (4), Avicenne, etc., ont donné les boissons froides dans les fièvres les plus variées, mais tandis qu'Avicenne elles autres médecins arabes prescrivent l'eau froide sans interruption pendant tout le cours de la maladie, Celse, Aetius et Lommius prétendent qu'il faut s'en abstenir au commencement et durant l'augmentation des fièvres, mais qu'il faut choisir, pour la donner, l'intensité de toute la maladie, et de chaque paroxysme en particulier (5).
Nous avons vu au chapitre hydrothérapie, qu'au xvm e siècle surtout, l'eau froide extra, en lotions, fomentations, voire en bains, fut appliquée contre les fièvres; Currie n'hésitait pas à donner à des malades atteints de scarlatine jusqu'à i!\ bains froids en trente-deux heures (6); Bateman s'en tenait seulement aux affusions froides (7), mais Giannini faisait asseoir les malades tout nus dans un baquet puis leur faisait verser sur tout le corps, à trois ou quatre reprises, deux seaux d'eau froide (8).
Avant Brand, le P r Jiirgensen, de Kiel, a publié, en 1860, l'un des premiers, des chiffres qui semblent militer fortement pour le traitement de la fièvre typhoïde parle froid.
Currie avait prescrit avec succès les affusions froides dans le typhus exanthématique, mais Wright, atteint de la fièvre jaune, l'avait précédé dans cette méthode de traitement et s'était guéri lui-même, aux Bermudes, en se faisant jeter sur le corps des seaux d'eau salée (1777) (9).
Samoïlowitz prétend avoir obtenu des effets remarquables
(1) Dans la curât, des fièvres ard., ch. g.
(3) L. 1. ch. k-
(3) L. 3, ch. 7.
(4) Rhazès à Mansar, liv. 10, et dans le liv. des divisions.
(5) Cf. Becourt (A..-J.). Essai sur l'usage médical du froid. Paris, an XIU(i8o5). (G) Currie (J.). Médical reports on the effeets of water cold and warm as rcmedv
in fever and other diseases, etc. Liverpool, 1798.
(7) Bateman (Thom.). Abrégé pratique des maladies de la peau, trad. de l'anglais. Paris, 1820, in-8°.
(8) Giannini. Op. rit.
(9) Wright. London med. journal for the years. 1786. Cf. : La Corbicre. Op. rit., p. 452.