LE MASSAGE EN GRÈCE ET A ROME
Pourquoi les frictions font-elles gonfler la chair?
N'est-ce pas parce que la chaleur est, de tous les éléments -qui sont clans le corps, celui qui le fait grossir le plus ? Grâce à la chaleur, les volumes de toutes les substances du corps s'accroissent quand la chaleur elle-même est mise en mouvement continuel et qu'elle se porte en haut; elle agit sur toutes les humeurs qui sont en nous pour les aérifier, et c'est précisément là ce que produit la friction. Au contraire, quand la chaleur vient à manquer, le corps dépérit et diminue. N'est-ce pas aussi parce que la chair devient plus massive par la chaleur de la nourriture ? En effet, ce qui est chaud fait toujours dissiper l'humidité. Or, la nourriture circulant dans la chair est humide ; et plus la chair reçoit de nourriture, à cause de son élasticité, plus elle devient poreuse et plus elle peut en absorber, comme ferait une éponge. Or, la friction fait que la chair transpire plus aisément et se raréfie; elle empêche les stagnations de se produire dans le corps ; et du moment qu'il n'y a pas de stagnation, les liquéfactions ne se produisent pas non plus ; car les atrophies et les liquéfactions viennent de l'amas de matières indigestes. Les matières devenant plus aptes à recevoir l'air, plus rares et plus pondérées, il est tout simple que leur volume grossisse de plus en plus. Les organes sont alors mieux disposés à recevoir plus de nourriture ; et ils expulsent plus aisément les excrétions inutiles. C'est que, pour le bien de la santé, la chair ne doit pas grossir, mais au contraire se raréfier. Car, de même qu'une cité ou une région est saine, quand l'air y circule facilement, et c'est encore ainsi que la mer est si salubre, de même le corps, quand il est perméable à l'air, est plus sain que quand il est dans un étal opposé. Il faut en effet, ou qu'il n'y ait dans le corps rien de putride, ou que le corps s'en débarrasse en l'expulsant le plus vite qu'il peut. 11 doit être dans cette disposition que, s'il reçoit des superfluités, il les rejette sur-le-champ et qu'il soit toujours en mouvement et jamais en repos. Car ce qui est stagnant se gâte, comme l'eau qui reste immobile. La matière qui se gâte engendre la maladie ; mais la matière qui est expulsée est rejetée avant qu'elle n'ait eu le temps de rien pourrir. Cette expulsion ne se produit pas si la chair s'est épaissie, parce
3g6 LA THÊRAPEUTIQLE PAR LES MANIPULATIONS
qu'alors les porcs sont en quelque sorte bouchés. Mais l'effet se produit quand la chair s'est raréfiée (i)...
Pourquoi les frictions sèches rendent-elles la chair plus ferme? N'est-ce pas parce que, la chaleur survenant par suite de la friction, l'humidité se dissipe? Ajoutez en outre que la chair frictionnée s'épaissit. Car toutes les substances qui éprouvent plus de frottements s'épaississent et deviennent fermes (2). »
Comme la plupart des interprétations aristotéliques, ces explications ne sont plus aujourd'hui très orthodoxes.
Il nous sera facile de les commenter plus loin en les accolant à quelques citations d'Oribase qui nous en donneront la clé.
A la vérité, les frictions antiques étaient souvent mal pratiquées et les tuméfactions produites par les masseurs étaient le résultat de leur ignorance du sens de la circulation veineuse superficielle. Avant la découverte de Guillaume Harvey, il eût été merveilleux de faire une application physiologique des frictions et, malgré tout le talent des médecins grecs et romains, une telle application était impossible.
Celse, en fin observateur, avait dû se rendre compte de la science incertaine des aliptes. Médecin latin, il avait trop de respect pour les Maîtres grecs pour négliger les frictions recommandées par Ilippocrate. Dans un esprit de probité scientifique, il refusait même d'admettre que l'art de l'alipte ait été créé par Asclépiade, ainsi qu'on le disait à Rome. Mais il indique déjà des contre-indications aux frictions, en particulier « l'acmé des maladies aiguës ».
Voici, d'ailleurs, ses propres termes :
« Dans son livre intitulé Des secours généraux, Asclépiade s'est occupé de la friction comme s'il était l'inventeur de ce moyen. Ces secours pour lui se réduisent à trois : la friction d'abord, à laquelle il a consacré la plus grande place, puis l'eau et la gestation. Sans doute il ne faut enlever aux modernes ni la gloire de leurs découvertes, ni le mérite de leurs imita-
(1) Id., ibid., section XXXVII, S 3, tome II, p. 4i8.
(2) Id., ibid., section XXXVII, g J, tome II, p. 422.