DE LA MORALE DANS LE ROMAN XV
la même leçon d expérience quon lui a faite sur la flamme.
Le feu brille. Pourquoi le nier? Il brûle aussi. Pourquoi le celer? Uart ne saurait se passer du feu et la morale exige quon dénonce la douleur qu'il contient et dont il nous menace.
Le roman, même poétique, est la seule leçon d^expérience que beaucoup acceptent d'écou-^ ter et il faut des romans aux peuples civilisés pour les initier à la vie sociale: il en faut surtout aux jeunes esprits^ pour les amener à Vétat de conscience et orienter leur sensibilité* Cela est si vrai, que le feuilleton fait partie intégrante du journal^ cette entreprise si caractéristique du goût public et du plus général.
Il y a d'autres passions que V amour et si Von pouvait peindre les crises du doute dans une âme, les transes d'un alchimiste, le drame d'une grande ambition, on aurait d'admirables sujets : mais inabordables pour le public romanesque. Prenons la dernière œuvre du plus grand des poètes modernes^ la Tempête de
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Shakespeare. Si on supprimait le joli couplede Miranda et de Ferdinand, tout deviendrait subitement austère et qui s^ intéresser ait à Prospero et à son Ariel ? Les lecteurs du second Faust, les rares initiés de Vésotérisme : ceux qui ne lisent pas de romans.
En çain chercherait-on à poser différemment
le problème: il n'y a qu'un sujet: V amour ^
fut-ce d'une vieille fille pour un perroquet,
comme dans une Simple Histoire de Flaubert.
On a essayé de peindre V amour ^ ad usum Delphini ; mais le Dauphin de notre temps eût été sans doute corrompu par un Féne- Ion ? Que le lecteur^ qui Va certainement oublié^ relise le VIF livre rf^5 Aventures de Télémaque, et il verra comment V immortel archevêque de Cambrai peignait la passion et rendait ainsi possibles^ sans ennui, les objurgations vertueuses de Minerve sous les traits de Mentor.
Un vrai roman est une histoire d'amour. Ce point semble acquis. Un roman moral que sera-t'il ?
Le récit puéril des magazines d'Amérique^
que sur la tenue. Les nerfs jouent une partie décisive dans Téducation ; rintimité ne comporte pas cette contrainte nécessaire à l'équité, personne n^'estnaturellementjnisurtoutjContinuellement, compréhensif et bon ; les rapports familiaux dépendent de points, faibles en euxmêmes, graves parce qu'ils sont permanents dans les contacts incessants de la famille.
M. Rainvilliers aurait été sévère pour une fillette garçonnière, gesticulante, exubérante: il « fondait », au contraire, en voyant la petite femme apparaître prématurément, deviner les bienséances et mettre dans la maison la joliesse sans bruit d'un angora. La mère aurait impitoyablement puni le désordre, la bousculade des jouets, l'arrachement et la salissure des albums ; elle s'extasia sur le soin de propreté, la tendance au bon ordre. L'harmonie d'un foyer tient à ces traits secondaires d'identification.
Ce n'est pas assez de dire que nous ne comprenons que nous-mêmes. Nous nous aimons dans les autres, indulgents à autrui
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là où autrui nous ressemble et s^offre comme un miroir complaisamment amplificateur.
Il y eut harmonie, d'abord, par similitude, et ensuite par réflexion. Sléphanelte ne mentait pas; elle se taisait ou éludait dans beaucoup d'occurrences, par un sentiment intuitif que la paix le commande autant que Tafiection. Classée parmi les enfants raisonnables, elle fit très tôt la découverte du silence et de ses profits : et cela Tembellit d'un surcroît de pudeur. Cette réserve endormit le souci des parents ; ils ne se demandèrent jamais « que pense notre fille? » persuadés qu'elle pensait comme eux. Lia concentration vaut comme une force et celle qui ne laissait pas lire sa pensée à sa mère, aisément échappa à Pin-^ quisition provinciale et se concilia les sympathies unanimes. Elle n'avait point d'humeur, du moins apparente. Cette égalité de manifestation, unie à la grâce, expliquait son règne au foyer et sa parfaite réputation.
Un si beau fruit, délectable à ceux qui rapprochaient, prenait sa racine d'un orgueil
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inexprimable : elle eût craint de se démentir, en s'exprimant. Elle ne méprisait pas, elle s'isolait dans un culte de sa personnalité, dont le soin physique était le symptôme visible. Elle s^'honorait, comme la plus noble des âmes féminines, l'incomparable phénix de son sexe et puisait des joies renaissantes dans la contemplation d^elle-même. Au premier roman elle s'attrista. Existait-il un homme au monde, qui fût digne d^'elle? Cette pensée, elle la mena au point de conclure négativement; et de concevoir qu'elle ne se marierait qu'en se mésalliant, apportant son or et ses perles à qui ne posséderait que plomb et cailloux.
Le jeune homme lui apparaissait laid, et plus vain en ses agitations d'ambition ou de fortune, que la femme renfermée dans l'œuvre du ménage.
Quelqu'un avait excité cette infatuation par l'attitude inconsidérée et les propos hasardeux d^un homme qui s'ennuie et trouve tout à coup un motif d'enthousiasme.
Le propre frère de Rainvilliers et son aîné de dix ans, comme lui marin, mais d'un caractère violent et bizarre qui arrêta sa carrière, vint écouler à Fécamp un congé de convalescence.
Stéphanette célébrait sa quinzième année le soir où il arriva du Havre, malade, aigri, désemparé, le sourire amer, le propos acerbe ; la vue de la jeune fille Téblouit et subitement Tapaisa. Enthousiasmé d'une grâce aussi profonde, bientôt séduit par la façon affectueuse qu'elle mit à Faccueillir, il s'abandonna à ce penchant très pur et très vif. Entre l'ingénue et l'officier qui avait roulé le monde, entre celle qui ne savait rien de la vie et le vétéran de l'aventure, de secrètes affinités se manifestèrent. Ces êtres si différents se comprirent. L'officier, qui avait vu des femmes de toutes les couleurs, ne pouvait admirer qu'un être intémérable ; et l'orgueilleuse Stéphanette, insensible au suffrage ordinaire, se plut à cette amitié passionnée. Claude Rainvilliers n'avait pas cin-
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quante ans, mais au changement perpétuel de climats, à des périodes d^excès, sa santé devenue précaire en faisait presque un vieil homme ; un jugement misanthropique, un pessimisme à la Timon achevait moralement l'effet de ses cheveux blancs.
Il n'est pas rare qu^une nature passionnée et déçue se jette dans un sentiment sans issue, par besoin d'échapper à Thorreur du vide intérieur.
L'oncle aima tendrement sa nièce, parce qu'elle représentait une idéahté, pour lui irrésistible. Fillette, il ne Tavait pas même remarquée ; demoiselle, elle lui parut un ange, tel qu'il les concevait. Il démissionna et se fixa à Fécamp. Sans doute^ son état valétudinaire, sa carrière sans cesse entravée par son humeur, une insociabilité croissante pesèrent sur sa décision. A force de courir la mer, il n'avait d'attache nulle part : il se fit oncle, comme on adopte l'enfant d'autrui^ pour intéresser sa vie, en y mêlant une autre vie.
Stéphanette en rencontrant les yeux du capitaine s'y voyait telle qu'elle se jugeait : incomparable ; et elle lui donnait la réplique par une confiance sincère, et des gentillesses d'enfant gâtée.
Claude jouissait d'un bizarre prestige, celui de l'aventureux qui a tout vu et tout fait, et qui revient de Tenfer des passions, harassé et roussi, mais ayant vu le diable en face, maintes fois : et c'est un poncif que d'observer Tinconsidéré penchant de Tètrequi ignore pour celui qui sait.
Ayant plus vu et plus lu que son frère, il représentait un interlocuteur intéressant, par l'imprévu de ses discours. Une fois, à propos d'une vétille d'ordre domestique, elle lui demanda le secret. Il ne répondit pas d'abord, et puis brusquement : « Je vous fais une prière, Stéphanette, ne me demandez jamais rien de mal, je ne pourrais pas vous le refuser. Oui, vous me diriez « j'ai tué »; je vous dirais seulement « où est le cadavre, je vais Tenterrer ».
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Une pareille phrase, dite d'un air convaincu, impressionna la jeune fille. Celui-ci qui se laissait aller à de tels accents ne se doutait pas de sa faute et qu'il rendait difficile la tâche du mari et nuisait grandement au bonheur futur de sa nièce. Dans l'atmosphère déjà trop dévotieuse qui entourait Stéphanette, il apporta du feu et projeta des éclairs.
Ni Rainvilliers, ni sa femme ne virent le danger de ces boutades ; leur fille se trouva distraite, leur vie un peu morne, agitée par ce caractère trépidant : ils se félicitèrent de révénement.
— Mon oncle, » dit un jour Stéphanette, « vous ne me parlez pas le langage de mon âge : c'est pour cela que vous m'intéressez : mais une autre en aurait la tête troublée ! Personne, pas même mon père^ ne me voit avec vos yeux^ et vous nuisez, par avance, au fiancé, qui ne sera certainement pas si clairvoyant ou si aveugle.
— Ma nièce, » répondit-il, « une femme, une fille ne s^estime jamais assez. La hauteur
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OÙ elle se place donne la mesure de sa vertu : ce n^est pas trop d'une niche élevée, pour échapper aux éclaboussures de la vie !
Elle, alors, riante :
— Vous avez l'air parfois d'un diable des gargouilles, de ces bons diables si sympathiques malgré leurs grimaces, qui parleraient à la madone, de pierre comme eux, avec dévotion et aussi avec malice.
— La gargouille a pour office d'écarter les eaux du contrefort où la madone a sa niche, et moi je sers au bon écoulement des eaux Imaginatives. »
Certes, Claude ne prononça jamais une parole impure ou même imprudente : il louangea sans mesure la jeune fille, il vitupéra également sans mesure les hommes et les mœurs, ne trouvant de beauté nulle part et paraphrasant la douloureuse négation de TEcclésiate. Il mettait ainsi sa nièce en garde contre les embûches du monde, dont il caricaturait la physionomie avec une verve sarcastique.
Or, le monde, terre d'injustice, est surtout
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la planète de la médiocrité où tout et chacun oscille, avec un mouvement d'ours, entre le mal et le bien. La vision de la vie infernale se découvre, à l'expérience, aussi fausse que celle de la vie heureuse. Contre Tennui des êtres et des choses neutres, il faudrait armer une jeune âme, car elle rencontrera des niais plutôt que des monstres, et devra surmonter beaucoup de petits dégoûts plutôt qu'accomplir une prouesse.
Dans cette ambiance, Stéphanette atteignit, avec sérénité, sa vingtième année : ses parents songèrent à la marier, comme à un devoir déchirant et d'autant mieux éludable. Un parti exceptionnel se présenta. Rodolphe Dangu, fils unique d'un armateur du Havre, ayant rencontré Stéphanette à une fête de bienfaisance du Casino, s'enflamma et avec l'assurance que donne la fortune, n'hésita pas à faire sa demande, sans autre forme. Rainvilliers savait la valeur de la firme « Dangu, fils et successeur » ; mais il répondit froidement ; « Je n'ai que ma signature au contrat. »
Sa fille ne convenait pas à un homme ordinaire, quelles que fussent sa moralité et sa fortune. Obéissant à son jugement, il eût évincé le prétendant et lorsqu'il le présenta à Stéphanette, ce fut incidemment et sans l'avertir de la démarche. L'oncle Claude haussa les épaules et protesta par un silence d'autant plus significatif qu'à son ordinaire, il se répandait en multiples éclats d'humeur.
Après quelques visites, la jeune fille s'aperçut que Dangu soupirait et cette découverte ne l'émut pas ; elle compta un peu plus ses paroles et se froidit, sans cesser sa courtoisie.
Cette indifférence exalta le jeune homme qui devint tout à fait amoureux. Régulier en sa conduite, intelUgent, il était propre à faire le bonheur d'une femme qui ne désirât, selon l'expression de Jean Paul, ni opéra séria, ni musique de Mozart, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement.
Son aspect soigné et avenant extériorisait bien une âme honnête et affectueuse. Assez
gentil cavalier pour attirer l'attention de la grisette ou la fantaisie de l'honnête femme ; assez cultivé pour jeter, dans une causerie noble, quelques phrases sensées, il pouvait être aimé, mais non pas follement et selon le mode romanesque, quoiqu il fût supérieur par ses qualités foncières au personnage donjuanesque.
Il y a des hommes d'amour qui correspondent à la rêverie féminine, par des qualités différentes de celles qui forment la trame réelle de la vie. Ceux-là, les jeunes premiers de la réalité, projettent un rayonnement naturel assez peu définissable, car il ne provient ni de la beauté, ni de leur âme inconstante. Égoïstes et par conséquent cruels, ils blessent dès qu'ils touchent et s'éloignent aussitôt qu'ils sont aimés, malgré eux ; chemineaux de la sensibilité, ils l'éveillent, la travaillent une saison et reprennent leur route, qui va ailleurs et plutôt nulle part.
Le séducteur de Séville a reçu sa grâce de Mozart, son langage de Molière, son prestige
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de Musset, qui le peint en alchimiste de la passion, en chercheur de la pierre sentimentale. Tout être civilisé a rêvé de Tenorio comme d'un héros incomparable, d'un Faust, qui presse les cœurs à sa portée pour en faire jaillir une minute d'éternité : ce personnage incarne un des plus constants mirages qui hallucinent l'humanité.
Don Juan n'est pas Thomme d'un vœu, mais plutôt le frère heureux et brillant du Juif errant ou du Hollandais volant. S'il s'arrête dans sa voie conquérante, sous la main des ans ou même sous une main aimée, il perd son nom et sa figure ; ce n'est plus qu'un vieux viveur ou un sénile amoureux.
Don Juan inconceptible, comme jeune homme ou comme vieillard, ne représente qu'un rêve pervers de l'homme général. Chacun passe par cette crise où l'orgueil et la concupiscence se fondent en une même violence.
Stéphanette ne savait pas que l'oncle Claude représentait une sorte de Don Juan vieilli.
mais elle ignorait aussi la valeur d'un Rodolphe Dangu qui offre sa sûre et constante tendresse et Tinestimable paix morale.
Attentive à elle-même, avec les habitudes de Narcisse, elle ne tentait pas de pénétrer les autres âmes, toutes inférieures à la sienne, acceptant les plus durs jugements sur la féminité, tellement elle se prétendait supérieure à Tespèce.
M"'' Rainvilliers, avec son bon sens normand, encouragea Rodolphe Dangu qui fut tout de suite aussi malheureux que peut l'être un homme, sans grande imagination. Ni repoussé, ni accueilli, craignant de s'attirer quelque parole décisive, s'il osait se manifester, il se fit petit et patient; et on le supporta.
Qui ne produit aucun effet de sensibilité par son abord n'aura d'autre succès que celui de la persévérance. Il se jura d'attendre son heure, un peu étonné, en ses idées préconçues, de ne pas démêler s'il plaisait ou déplaisait. Les façons de Stéphanette, systématiques et
très réfléchies, ne se coloraient pas des vives clartés de l'humeur.
Elle opposait aux tentatives d'aveux un sourire sans accent, qui n'éconduisait pas et arrêtait les paroles sur les lèvres. Incapable de soupçonner l'orgueil de la jeune fille, et les madrigaux de feu que prodiguait l'oncle Claude, Dangu s'étonnait de celte manière indulgente et distante d'écouter les compliments, sans plaisir.
Il tenta de faire ses confidences à cet oncle dont il mesurait Tinfluence, et se heurta à une telle hauteur de ton, à une morgue si inexplicable qu'il y renonça : l'intimité de Claude avec sa nièce alors l'exaspéra, comme une rivalité.
On supportait ses assiduités dans cette maison où il n^avait aucun allié, même tacite ? Il eût fallu une rare pénétration pour démêler la même réticence chez des êtres aussi différents.
Stéphanette ne voulait pas faire inutilement acte d'indépendance et user de l'exclusion
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sans motif ; son père, partagé entre Tenvie de garder sa fille le plus longtemps possible, et son souci de la marier, préférait aussi Tindécision ; et Claude, persuadé que le Havrais ne plairait jamais, le préférait à un autre qui aurait eu plus de chance. Ainsi, tous prouvaient leur belle conscience : elle, en ne refusant pas ce beau parti et les parents, en attendant, avec une patience hypocrite, que la jeune fille manifestât son sentiment. Or, exclusivement appliquée à s'étudier et à se congratuler sur ses mérites, M'^' Rainvilliers considérait Dangu comme le type du mariage de raison, qu'on accepte sans répugnance et aussi sans joie.
Les âmes, même artistiques, ne s'émeuvent que si on les étonne, par quelque prestige : il faut surprendre la sensibilité pour l'agiter et le jeune Havrais ne possédait que des mérites de fond que le temps seul met en valeur.
Celte situation fausse satisfaisait cependant tout le monde : Dangu espérait et les autres gagnaient des jours, chers à leur indécision.
De l'âme à travers les mots
Qu'est-ce qu'un débat de conscience dans l'économie universelle ? Et cependant laçonscience égale Vunivers, puisqu'elle le juge.
Sous la charmille qui prolonge le jardin des Rainvilliers, l'oncle Claude et sa nièce se promenaient.
— Ma gracieuse Phanette;, vous êtes plus dissimulée qu'il n^est permis. Vous ne m'avez jamais parlé de ce Rodolphe Dangu.
— Faute d'avoir quelque chose à en dire : senza Iode, senza piasme.
Claude s'exclama :
— Mon frère ne se creuse pas la cervelle sans de bonnes raisons; et bien lui en prend!
Je ne dormirais pas, en face d'une enfant aussi fermée, aussi armée, aussi enveloppée de silence et de restriction, que vous Tètes. Toute fille étant destinée au mariage, je me demande quel sera le sort de votre époux, à jamais écarté de votre for intérieur, à jamais ignorant de vos si secrètes pensées ?
— Croyez-vous, mon très noble oncle, que ce soit un trait d'affection de troubler ceux qu'on aime, à propos de tous les nuages qui passent sur Tâme et qui ne font qu'y passer. Je me suis tue: j'ai donné à mes parents le plus grand bonheur ou du moins le plus complet ; le silence a un rôle encore à remplir dans le mariage.
— Eh ! non ! Eh ! non ! C'est épouvantable de ne jamais sentir le fond d'un cœur, de n'y rien voir ; aimer une femme toujours habillée, attifée, corsetée au moral ! artificielle, enfin 1
— Par instants vous semblez superficiel. Quand on parle à quelqu'un qui vous est cher, on choisit ses mots; il faut choisir parmi ses pensées. Exprimer engage, et il n'y a guère de
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mesure entre l'étourderie et la franchise. A VOUS dont l'approbation m'accompagne, je ne dirai pas les vanités, les infériorités, les niaiseries qui traversent mon cerveau, comme je ne vous tendrai pas ma main, lorsque je viens de toucher à une sauce.
« L'affection, quelle que soit sa profondeur^ emprunte à Tartifice sa manifestation ; on n'est pas jolie tous les jours, ni sous tous les jours ; et tenez, le grand écueil des passions fortes, n'est-ce pas leur allure torrentueuse qui entraîne la terre et les pires objets dans ses eaux boueuses ?
« Les contradictions d'un être à l'autre se renouvellent sans cesse et ne deviennent orraves que si on les formule. On oublie plus vite ce qu'on ne dit pas : et il faut sans cesse oublier, comme sans cesse effacer la trace de la vie sur l'àme, comme sur la peau.
« Il faut se laver les mains plusieurs fois par jour, l'àme doit toujours être nette, c'està-dire équitable, sereine et tendre ?
— Équitable, sereine et tendre, voilà un
programme que peu de femmes se sont imposé et qu'aucune ne remplit.
— Cependant, ces mains nettes, aux ongles brillants, que vous admirez ne sont pas naturellement ainsi : il faut les soigner, comme on cultiverait des fleurs et avec plus de minutie et de fréquence.
« Aceprix, elles donnent du plaisir aux yeux et au toucher. L'âme qui s'abandonne aux impressions, qui se trouble au moindre événement, qui se durcit à chaque déplaisir,cette âme, soufl*rante et changeante, ne doit pas s^'extérioriser.
— Quel soin vous prenez du bonheur d^un homme ! Vous vous préparez, par tant d^'efforts,à béatifier un époux? Ah! ma belle nièce, je fais des vœux pour que celui-là comprenne vos mérites.
« Us dépassent Timagination I Nul ne vous rendra le millième pour cent de votre application.
Elle sourit gravement.
— Vous venez d'avoir un jeu de visage