‹ La ThériaqueChapitre 6 sur 10 · DE L'AME A TRAVERS LES MOTS · texte numérisé non relu

DE L'AME A TRAVERS LES MOTS

léonardesque? Aurais-je pour nièce une Joconde?

— Mon oncle, Dieu n'a pas mesuré sa munificence à Tingratitude de Thomme; il n'a pas contracté un pacte entre lui et sa créature, il a agi selon lui-même, il s'est reflété.

« Ai-je moins de joie, à vivre inconnue parmi la peuplade fécampoise?En aurai-je moins à être parfaite, sans qu'on s'en doute? Ce n'est pas pour le bonheur de l'époux que je me prépare, mais pour le mien. J'attends peu de l'homme que j'épouserai; et je place l'intérêt de ma vie dans ma propre personnalité.

« Être contente de soi, fîère de soi, sûre de soi, voilà qui dépasse de beaucoup le suffrage d'autrui. Ce n'est pas M"'^ X... qui s'entraîne à emparadiserM.X..., c'est Phanette qui continue le culte d'elle-même, au profit d'un autre sans doute, mais au sien davantage encore ?

— Ainsi, vous vous résignez à n'être jamais comprise ?

— J échapperai à cet effrayant danger qui m'empêcherait d'être moi et de plaire aux

autres. Qu^'importe le cours de ma pensée, si je me manifeste, semblable au désir qui me prie ?Qu'importe que j'aie plus de joie à donner qu'à recevoir? Qu'importe que je vive sur un plan supérieur, pourvu qu'autour de moi, nul n'en souffre ! Qu'importe, enfin, que je sois sincère, si je donne du bonheur ?

— Vous m'effarez : quelles lectures vous ont amenée à une telle conception ?

— Ce ne sont pas les ouvrages qu'on interdit aux jeunes filles, sauf peut-être les romans de Nergal ! J'ai beaucoup feuilleté de souvenirs, de mémoires, de correspondances. Oh ! cela portait la marque de librairies historiques. Là, j'ai appris ce que je ne devrais peut-être pas savoir : l'égoïsme irréductible de l'homme. Dans le mariage, il faut que l'un des deux abdique,quelquenomque vous donniez à cette abdication. Or, il est peu probable que je rencontre un être si prestigieux que j'éprouve le désir de me coucher à ses pieds, comme une levrette blanche. Je m'attends à trouver un Rodolphe Dangu.

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— Ah ! » s'écria Claude, « parlons-en un peu, je vous prie. Que voulez- vous en faire !

— Rien !

— Vous ne pouvez Taimer ; je le sais, je Tai vu, dès l'abord.

— Il peut m'aimer, lui : et comme je veux r^tre...

— Sans comprendre ?

— Vous dites « comprendre » comme les jeunes gens disent « arriver ». Comprendre quoi ? Arriver à quoi ? Vous croyez me comprendre et sans cesse je vous étonne.

— Une jeune fille qui n'est pas sortie de son trou de Fécamp^ qui n'a rien vu, rien senti, n'arrive pas à de telles conclusions, sans que le diable s'en mêle.

— Ce serait donc votre faute à vous, qui représentez le démon ? Ni les voyages, ni les fréquentations n'enseignent la science de la vie : la méditation, le soliloque, la conversation avec soi-même, voilà les initiateurs. N'étant pas distraite par la coquetterie, j'ai appliqué mon attention à ce qui se passe en

moi : je me sms pesée, mesurée, éprouvée ; je me connais. »

Claude s'arrêta, et puis, de façon comique, s'écarta un peu, comme pour regarder un objet extraordinaire.

Elle resta tranquille et sûre d'elle-même, sans que le doute exprimé effleurât sa conviction.

— Que vous êtes belle ! » s^écria-t-il, oubliant la prétentieuse formule devant la ravissante image qu'elle offrait.

On eût dit une de ces femmes de Décaméron, une Maria Tornabuoni ou une Simonetta, malgré la simplicité de la robe blanche sans ornement et de la coifl'ure en bandeaux plats, peu seyante aux visages irréguliers.

Appuyée de la main, légèrement, à un arbre, elle souriait ; et ses yeux clairs brillèrent d'une chaleur intérieure, intense.

L^'exclamation de Claude se trouvait justifiée : comme ces fleurs qui jettent soudainement leur arôme dans Tair, les femmes s'auréolent, à certaines minutes d'une clarté

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de gloire : tout en elles étincelle, miroite, scintille ; le cheveu est plus fin, la lèvre plus arquée, Toeil plus gemmé, la taille s'assouplit et la lumière qui vient du dedans se répand par les pores.

Stéphanette semblait vermeille : la blancheur de son teint à peine rosé se nacrait par endroits avec des précieuses délicatesses de teintes : et à un aspect de fruit, adorablement printanier, s'ajoutait une émanation de subtilité. Il y a une expression dans les belles têtes de Tart qui agit profondément sur le spectateur. Filles lui demandent compte de sa contemplation et le défient de la formuler.

Le visage de Stéphanette ne provoquait pas l'invocation à la chimère, elle ronronnait à ses pensées, comme un félin, dans Toubli de ce qui l'entourait.

Sa haute stature de saine Normande au teint mat, au geste rare et souple, lui donnait une physionomie de style où la volonté se tempérait d'une grâce sobre et sans mignardise. Elle ne plaisait, tout à fait, qu'à la ré-

flexion, comme ces figures de maîtres qui semblent se défendre contre l'indiscrétion du contemplateur et attendent qu'il soit à un certain point d'attentivité, pour se révéler. Dans un autre milieu, plus propre à fomenter une individualité, Stéphanette aurait atteint un développement remarquable de compréhension et de sociabilité. Un seul lui donnait la réplique, cet oncle ardent et singulier, dévoué et inquiétant, qui la moralisait en la scandalisant et cultivait les défauts qu'il blâmait.

A travers le feuillage, le soleil semait la robe blanche de points lumineux ; des senteurs douces passaient par instants, Tété riait dans un ciel pur. Stéphanette se sentait belle et consonante à l'éclat de cette journée, qui orchestrait, de ses ondes tièdes et claires, sa gloire de fille fière, sa grâce de lys conscient.

Claude Rainvilliers, maigre et voûté, le geste nerveux, la pose inquiète, paraissait le père de cette belle enfant ; et son aspect timbrait d'étrangeté sa parole passionnée et bi-

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zarre. Cet homme d'honneur dans Tacception pleine du mot ne se doutait pas du tort moral que sa curiosité impérieuse faisait à sa nièce. Il la poussait à des aveux intempestifs, il Texcitait par ses exclamations à une phraséologie malsaine ; et la poussait à exagérer sa pensée.

— Que vous êtes belle ! » avait-il répété, et Sléphanette reprit sans avoir entendu :

— Je me connais I Cette assertion me distingue des autres femmes. Je cherche à tirer le meilleur parti de ma personnalité. »

Comme Toncle la contemplait plus ébloui qu'attentif, un peu d'humeur passa dans ses yeux et sur ses lèvres.

— Sans doute, » dit-elle, « je produis Timpression d^une image sentimentale où la clarté du jour se reflète dans la clarté du teint. Paraître aussi florale qu'une rose : ce n^est là qu'un aspect de Stéphanette le moins précieux. Je soigne ma chair et la maintient dans son rayonnement naturel. Mon âme, fille immortelle des cieux, comme dit Hamlet,

par son privilège, s'idéalise, s'arme, en un mot, s^embellit, à chaque effort de mes ailes sages : elles ne palpitent pas inconsidérément. Oui, mon oncle, mon originalité se forme d'un mélange de rêve et de raison, comme ma physionomie d'un compromis entre la beauté poncive et la particularité. Complexe, bien plus au moral qu'au physique, je me compose, à juste dose, de ce poncif qui contient la règle et de cette originalité qui la diversifie. »

L'ancien officier de marine, un peu pensif, répliqua :

— Belle nièce, vous vivez trop en vousmême ; ce que vous appelleriez des soins, un peu hypocritement, ressemble à un culte, exagéré en sa perpétuité, que vous vous rendez, sous couleur de culture intérieure et d'amendement mental. A force de vous intéresser à vous-même, vous ne voyez autour de vous que des infériorités ; le recueillement tourne à l'infatuation : dans votre esprit, les rapports naturels et sociaux se faussent. Isolée sur votre colonne très élevée, en

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Siméone Slylite, vaine de ne pas éprouver de vertige, vous regardez les mortels grouiller en bas, et vous dites avec Rossetti : « Je ne suis pas de ceux-là ! » La plus brillante des fleurs appartient à Tespèce végétale : n'oubliez pas votre humanité, ou mieux, votre féminité. Supérieure, vous Têtes, mais aussi inquiétante, anormale, bizarre ; je m'effare parfois, à vous écouter, tellement vous vous éloignez de votre âge, de votre sexe, de votre sort, dès que vous êtes sincère ; et vous Têtes avec moi.

— Votre étonnement me gêne, comme si je commettais une excentricité ; il me déplaît de produire une impression étrange : et à vou§ entendre, je douterais de moi. Réfléchissons ensemble et la simplicité de mon cas paraîtra.

« Les autres jeunes filles rêvent d'indépendance, de luxe, ou d'un amoureux : elles attendent de la vie leur heur et projettent leur désir vers le mariage, insoucieuses de ce qu'elles y apportent^ avides de ce qu'elles

y trouveront. On dirait qu'elles doivent se quitter elles-mêmes et devenir de nouvelles personnes, par la vertu du sacrement. Le mari porte le poids de l'avenir : c^est lui qui pourvoira aux besoins et aux goûts ; et leur grand travail d'imagination consiste en un programme impérieux, compliqué et souverainement égoïste.

« J'ai supposé, très tôt, que je garderais ma personnalité dans l'union, si profonde soitelle j'ai calculé mon apport et celui de mon mari, j'ai découvert comment je lui offrirais le bonheur, sans lui demander autre chose qu'une tendre reconnaissance. Pour me donner, dans le sens de l'abdication entière, il faudrait que la tète me tournât, que je fusse enivrée d'enthousiasme. Or, je n'ai encore vu que des êtres estimables ou touchants, non des enchanteurs.

« Si je disais: j'aimerai celui qui m'apparaîtra comme Othello apparaît à Desdémone, je parlerais en folle romanesque.

« Les personnages littéraires n'appartien-

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nent pas à la réalité ou du moins ils n'y sont plus littéraires. Vous avez Tâme aussi agitée qu'un homme de la Renaissance et cela n'aboutit qu'à une physionomie d'original qui amuse les uns, agace les autres et fait réfléchir votre nièce, la personne qui vous entend le mieux. « Supérieur à mon père par le romantisme et rintensité de sentiment, vous ne le valez ni comme constance, ni comme paix. Vous êtes de ceux qui aiment tant les fruits qu'ils secouent les arbres à outrance. Vous avez un programme, comme les jeunes filles ; et vous n'y avez oublié qu'un point : le bonheur de l'être aimé. Or, le bonheur se trouve dans Tamour et non dans la passion.

— Parbleu ! Voulez-vous faire la différence ?

— L^amour contredit et qui s'entête, s'enfièvre, délire, souffre ; la passion favorisée par les circonstances s'apaise sans s'éteindre, sourit et jouit. Or, le mariage correspond à Tamour, puisqu'il lui donne les sanctions familiales et sociales, et l'entoure de rites et de garanties. Roméo et Juliette, sans les hai-

nés familiales, Tristan et Yseult, si le roi Marke les mariait à la sortie du bateau, seraient heureux,

« Pourquoi le malheur est-il Tunique ressort de l'intérêt imaginatif ? Ce problème passe mes facultés : mais il est insensé de Tinscrire sur ses tablettes comme nécessaire. Si j'aimais Rodolphe Dangu, ne rencontrant aucun obstacle, cet amour ne prendrait pas les formes de la passion.

— Enfin, qui aimeriez-vous, puisque vous renoncez à rencontrer un être passionnant? Je vous supplie de me signaler votre élu ? »

Stéphanette sourit.

— Si vous suiviez ce que je dis, vous ne feriez pas cette question.

— Vous êtes résignée à un mariage raisonnable. Est-il possible que vous n'ayez pas conçu une aventure, un roman, un poème ?

— J'ai souvent pensé à un être qui ne serait rien par lui-même, que jeune et beau. Je le façonnerais; comme une fée, son filleul : il me devrait tout. Celui-là me passionnerait,

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car il représenterait une œuvre. On parle du temps où les rois épousaient les bergères, j'aimerais celui où une reine eût épousé un berger. »

Claude s^arrêta net :

— « Au ton pénétré de cette antienne, je devine que vous la chantez en vous-même, depuis longtemps. Ainsi se termine rédifice d'orgueil si haut élevé, par une figure de berger, non virgilien, mais de vrai berger, crasseux et illettré, hélas I II s'agit bien d'un homme rustique et non d'une académie du Poussin ! Tant d'estime de soi arrive à cette grossièreté. Voilà un beau fruit de la contemplation de soi-même ; à force de vous estimer, vous vous dédiez à un paysan. »

Elle fronça le sourcil.

— Les choses de Tâme sont trop délicates, on ne doit pas les montrer. J'emploie une figure, une expression courante qui signifie seulement, que désespérant de recevoir, j'aurais du penchant à tout donner. Vous tracez une caricature et une vulgarité, en marge de

mon rêve indistinct ; je vous pénètre, oncle Claude ; vous éprouvez un dépit de séducteur à voir une fille aussi peu sensible au prestige masculin : cela vous offense, comme un affront à votre catégorie.

— Touché ! » fît-il d'une voix nette, « mais pour que vous me portiez un coup aussi droit, il faut que vous ayez été frappée vous-même par quelqu'une de mes paroles. Nos opinions expriment nos passions. Par une convention courtoise et dérisoire, cette bienséance règne parmi les hommes d'accepter comme une équation cérébrale, ce qui n'est au fond qu'une conséquence de la sensibilité. La personne passionnelle dicte ses aphorismes à Tautre spirituelle; et une doctrine manifeste plutôt rindividu que l'abstraite recherche du vrai.

« La vie baigne de ses ondes tous les êtres, le soleil rayonne équilablement sur le monde, mais le sable ne cède pas à la lame et le rocher résiste ; l'aveugle seul nie le soleil. Ainsi nous appelons vérité notre perception et nous ne mentons pas : c'est bien la vérité

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réduite à notre sensation limitée, à nos organes et à leur état. Je crois à Tamour que j'ai observé et vécu ; vous rêvez d'une tendresse singulière, conçue de toute pièce, dans la rêverie provinciale. Je tiens pour l'expérience et vous préconisez votre seul sentiment. Que vaut l'affirmation d'une personnalité, en morale ?

— Mon noble oncle, vous m'entraînez hors de ma sphère: et depuis un moment je manque de grâce, par votre faute.

« Une femme, une fille surtout ne doit pas se raconter. Cet être qui a le privilège d'incarner de l'inconnu, se révélerait par une analyse froide ! Quelle pauvre façon de descendre du piédestal où l'imagination la place . « Etre de sentiment, par ma nature et aussi par mon expansion, je tombe au bas bleu, qui disserte, dès que je cesse d'être émue ou d'émouvoir.

« Oui, j'ai une philosophie, c'est-à-dire un système de sagesse, car je l'aime et je la souhaite.

« Il provient de ma manière de sentir : il se forme de mes attractions et de mes répulsions. Cela est bien féminin : dès que je le formule, votre regard perd sa couleur admirative et je vous intéresse moins, parce que nous ne sommes vibrants, tant que nous sommes, qu'à rirréalité des êtres et des choses.

« Vous indiquez habilement un point obscur de la sensibilité. L'indéfini, Tindéterminé, le complexe attirent, parce qu'ils offrent à toute imagination un travailpassionnant. La pénombre fascine mieux que l'éclatante lumière. Chaque chose vit dans ses propres éléments et rélément de l'âme, c'est le mystère. On est une énigme ou on n'est rien. Charme de la mer, charme de la femme, résultent de leur mobilité.

« Elles fascinent parce qu'elles s'agitent, en dehors des prévisions. On se plaît au calme marin par réflexion sur son instabilité. On aime un être souriant à condition qu'on suppose ce sourire accidentel. Or, je suis monotone en mes manifestations.

« Aux rares fêtes où je parais, je ne produis

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pas un effet immédiat : je plais par des considérations moyennes : on ne dit pas la belle mademoiselle Rainvilliers ; on dit « Mademoiselle Rainvilliers est bien », il y a un abîme entre les deux jugements.

« Supposez que je me laisse aller à la spontanéité...

— Vous n'en avez pas ; intentionnelle en vos silences comme en vos propos, vous délibérez toujours, et si gravement...

Elle fit un mouvement d'impatience.

— On corrige sa nature, on ne la change pas. Le ciel m'a faite vierge sage et je porte une lampe pleine, d'où pas une goutte n'est encore tombée ; je la porte avec une extrême attention, et celte prudence est-elle de Torgueil, quand j'avoue un continuel travail intérieur, pour ne pas disconvenir à mon idéal ?

— Vos répliques prouvent l'intelligence et non que vous avez raison, vous m'opposerez indéfiniment des considérations ingénieuses, sans modifier mon jugement. Prenons le terre à terre de la thèse, venons à la circonstancCr

« Rodolphe Dangu n'est ni un berger dont le perfectionnement vous promette des joies de fée, ni un homme supérieur qui vous puisse subjuguer ; il n'entre ni dans 1 une, ni dans Tautre de vos catégories, et vous le laissez souffrir inutilement. Car il souffre 1 cela est visible.

— Il souffrirait davantage d'une négative formelle.

« Cette négative, je ne puis la prononcer ; elle équivaudrait à coiffer Sainte-Catherine.

— Il n'y a pas que Rodolphe Dangu, au monde ?

— Entre l'homme fascinant et le berger fasciné, il n'existe que la catégorie qui s'honore de Dangu : il représente Tépoux probable, possible, même souhaitable. On ne dirait pas « le beau Rodolphe », mais de l'avis unanime: « Rodolphe est bien ».

— Comme vous !

— Comme moi, extérieurement! Au moral, cela change et je ne le trouve pas assez développé : je ne l'aimerai jamais. Quelle part de

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respect entre dans l'amour ? Ne vaut-il mieux pas être le poème vivant de son époux, que de le voir en rêver, en chercher d'autres, en dehors de vous ? Ah 1 je donnerais mes deux mains à baiser à celui qui me défmirait l'amour et sa composition l

Donnez, » fit plaisamment Claude,

« l'amour c'est l'infini réalisé par l'union des

âmes.

— L'infini réalisé ! Vous n'aurez pas mes

mains. Je ne retiens que le terme d'union. « Unir, c'est rapprocher des choses ou des êtres propres à se combiner. Pourquoi donc faudrait-il que l'un fût grand et l'autre petit, ou que la raison d'aimer fût ici simple et là transcendantale, et qu'il y ait d'autre type que le ver de terre et l'étoile.

— Ah I » s'écria Claude, « vous chassez le berger maintenant.

Non, le berger correspond à un rêve :

et sur le terrain réel, je cherche les termes de l'union ; et je ne vois pas parmi eux la disproportion.

« Suivant un adage, Tamour fait des égaux, c'est son premier effet, ainsi le supérieur abdique et l'autre s'élève.

« L'amour se réalise par la profondeur de l'union, par sa force, par sa plénitude.

— Et vous pensez donner, sans recevoir ! Elle rêva un instant, et puis :

— Ces termes, donner et recevoir, ne s'interposent-ils pas dans la vie sentimentale ? Le chat que je rends parfaitement heureux me donne son ronron; il chante sa gratitude et je ressens un plaisir fréquent au spectacle de cette félicité animale qui est mon ouvrage et je lui suis reconnaissante de me donner Toccasion de jouer à la Providence.

« Sauver, guérir, sont des verbes qui affirment notre personnalité lorsqu'on les met au présent. Or, donner le bonheur à un autre, se sentir son horizon, Taxe de son activité, n'est-ce donc rien, ou plutôt n'est-ce pas tout ? »

Claude ricana :

— Par les cornes du diable I Rares sont

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les demoiselles qui se préparent, en de telles cogitations, à emparadiser leur fulur 1 Elles se préoccupent plutôt de ce qu'elles tireront égoïstement du mariage. Ah! si Rodolphe Dangu vous entendait...

— Ce serait pour son malheur d'époux. La vraie délicatesse laisse croire à Têtre choisi, qu'on ne se manifeste ainsi, que sous son inspiration, et qu'il crée par ses mérites, cette gentillesse. »

Claude murmura quelque chose d'indistinct. La succession des idées, chez sa nièce, le déroutait. Un tel dédain de l'homme et un tel vœu de se dévouer s'accordaient mal. Cependant, ces deux idées concouraient ensemble, Tune expressive de Torgueil démesuré de la jeune fille, l'autre, conséquente de sa notion du devoir.

— Il ne me déplaît pas, mon cher oncle, de vous paraître très différente des autres, mais votre désapprobation me gêne : et je la perçois sous vos formules affectueuses. Parlez net: vous me blâmez tacitement. »

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Claude fît une sorte de grimace :

— Où trouver des mitaines suffisantes pour toucher à votre for intérieur, ma nièce? Chacun ne comprend que lui-même, dans autrui, et plus vous vous confessez, moins j'entends vos paroles. Le mariage se résout par amour ou par devoir. Vous renoncez à aimer, par avance et en thèse; et vous cherchez votre satisfaction dans une augmentation du devoir ; cela contredit à votre âge comme à mon expérience. Une jeune fille espère et cherche ou attend un homme aimable, c'està-dire capable de lui inspirer ce que vous accordez d'avance et par théorie. »

Les sourcils de Stéphanette se froncèrent d'entêtement :

— Pour agir, il y a des règles et je ne m'en écarterai pas : pour sentir, la question change, et je ne peux devenir une autre et quitter ma personnalité, comme une robe. Quand on avoue sa secrète pensée, on ne la produit pas comme excellente, mais comme sienne. Je ne crois pas rencontrer ma moitié de poire,

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et je me prépare à faire seule le difficile travail de Tadaptation, afin de n'être point déçue.

— La belle résolution 1 De Tindignité de Thomme, vous concluez à prendre le plus indigne.

— Non pas : je préfère seulement un être rudimentaire qu'un autre corrompu^ sans éducation que mal élevé, et non évolué que médiocre. Le berger, dans ma bouche, signifie au contraire le jeune homme à Tétat pur, et par conséquent, apte à recevoir et à garder une impulsion.

— Ce n'est pas de votre âge, Phanelte, de songer à faire de l'éducation et de la direction, et qui n'a pas les idées de son âge... vous savez le proverbe... de son âge a tous les malheurs. »

Chez Claude, le sens de la vie, aiguisé par les passions, protestait contre les réserves de IVr''* Rainvilliers. 11 devinait le danger de cette incroyable infatuation, à laquelle il avait apporté involontairement la renaissante occasion de s'affirmer.

Ces causeries, où l'oncle, malgré lui, laissait percer son pied fourchu de diable vieilli et impénitent, et où la nièce, sûre de Tindulgence, voire de l'approbation, se risquait à proférer hardiment ses bizarres idées ; cet échange de propos subversifs et de conceptions fantasques ; ce commerce d'idées sans méthode, ces confidences d'une jeune fille qui raisonnait ses cogitations et les échangeait avec les remarques d'un ex-viveur, étaient détestables au point de vue de la santé morale.

Ce n'est jamais impunément que Ton profère des paradoxes; et une fausse conception contient le germe d'un péché ou du moins un principe de désordre.

Paradoxes de sentiment

Pour r Individu, il n'y a rien de plus décisif que son sentiment . Ces deux termes que chacun entend « malheur et bonheur » ne sont que des questions sentimentales ,

L'ancien officier de marine restait désorienté, après les confidences de Stéphanette, malgré son expérience et ses prétentions de psychologue ; Rodolphe Dangu se désolait devant une attitude également éloignée de rindiff'érence et de l'inclination. En vain, après ravoir quittée, passait-il des heures à se remémorer ses airs, ses intonations, et à chercher le sous-entendu possible des expressions, il ne démêlait pas le sentiment de la jeune fille. Plaisait-il?Gracieusement accueilli,

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comme un ami delà maison, traité sur le pied de la plus courtoise intimité, il ignorait quel jugement Rr^' Rainvilliers portait sur lui, après des mois, ainsi qu'au premier instant. Une intuition confuse delà réalité Tempêchait de provoquer une décision. Il résolut d'attendre douloureusement que cette âme mystérieuse se laissât lire; il espéra dans la constance de son hommage. Du moins, sans rival, il ne voyait aucune coquetterie chez celle qu'il contemplaitjCnune interrogation perpétuelle.

Les parents se modelaient sur Stéphanette, bienveillants sans affirmer ni agrément, ni ennui de cette recherche. Rodolphe comprenait leur état d'âme. Égoïstes par affection, ils tendaient à conserver, le plus longtemps possible, auprès d'eux, le rejeton chéri et béni qui emporterait, en disparaissant, la chaleur et la lumière de leur vie familiale.

Iln'étaitpasrefusé; là se bornait son succès.

Aucunautreprétendantne troublait lapaix; et la patience nerveuse nécessaire à une situation si ambiguë, il la trouvait dans son tem-

pérament. Que de fois il tenta de provoquer un éclaircissement, mais de façon si timide et avec quelles craintes de briser le faible lien qui le liait à cette fiancée, qui n'était telle que dans son propre désir! Il restait anxieux, après les longues causeries.

— Il y a deux façons de plaire, »lui disaitil un jour. « La première agit par ses propres forces et sans efforts. Un être convient à Tau- Ire . Ce sont les deux moitiés de poire de Tadage. Gela a lieu d'un coup; par convenance secrète. La seconde exige beaucoup d'application : l'un doit se modeler sur l'autre : une moitié de la poire se trouve imparfaite à l'adaptation. Cette rencontre, moins heureuse, impose au seul éprisunedivinationde cequ'il convient de modifier en lui ; et, souvent, la bonne volonté échoue, malgré son zèle, par défaut d'intuition. Ainsi... »

Il s'arrêtait, tremblant qu'une réplique faussât sa situation, déjà si pénible. Point embarrassée, elle acceptait la discussion.

— Se reconnaître, en se voyant, est le plus

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beau des prologues : mais toute chose humaine entraîne son poids de douleur; et, à interroger Tart, ceux qui jouirent de cette joie initiale la payèrent ensuite par des mécomptes, nés des circonstances, sinon d'eux-mêmes. Les affections, qui se forment lentement et progressives, atteignent une fermeté qui assure Tavenir. Nul ne choisit sa destinée ! Nous nous agitons pour un résultat fatal.

— Fatal ?

— Fatal ou normal, n'est-ce pas la même chose ? La pierre qui tombe suit une loi dans sachule. Nous appelons fatalitéce qui survient contradictoirement à nos prévisions; et que valent-elles ? Les mouvements de la sensibilité sont aussi imprévus que les états du ciel. J'ai remarqué, dans cette ville qui subit la mobilité atmosphérique du voisinage marin, la ressemblance de la vie et du temps. On ne sait guère, si le soleil du matin ne s'obscurcira pas à midi, ou si l'aube mouillée ne précède pas une journée sereine. Nos vœux s'obstinent, à travers les hostilités de l'homme et

des choses, et parfois, ainsi, se réalisent.

— Vous êtes pour les obstinés, mademoiselle ?

— Ils ont quelque espoir d'obtenir ce qu'ils désirent: car les circonstances changent et les sentiments aussi. D'une période à l'autre, les modifications sont certaines et il y a, à peu près, autant de chance pour qu'elles soient favorables qu'adverses. Le vent, qui souffle faible ou fort, tantôt d'un point, tantôt de l'autre, nous représente la vie qui nous porte vers la haute mer ou nous pousse vers la terre, tour à tour.

— L'image est juste, mademoiselle. Que fera celui qui veut voguer vers un but et qu'entoure le calme plat? Il attendra, n'estce pas, qu'une brise se lève. »

Elle ne répondit que d'un signe de tête évasif.

La contenance n'éclairait nullement de semblables propos.

Un soir, Rodolphe quitta la maison des Rainvilliers, en même temps que l'oncle

Claude et, à peine la grille refermée, il s'enhardit, sous la pression de sa longue incertitude.

— Monsieur, je ne vous suis pas sympathique ! Vous n'avez pas de mésestime pour moi : là s'arrête votre bienveillance. Heureusement il existe entre nous un contact mous aimons tous deux, vous en parent enthousiaste et moi, en soupirant enthousiaste aussi, M^^' Stéphanette. Son bonheur est un vœu commun: je puis donc, sans indiscrétion, vous demander un avis ? »

Claude écouta, avec quelques mouvements de protestation polie, pour éviter les paroles.

— Ai-je quelque espoir d'être agréé de votre nièce ? »

Il dit la phrase avec effort, la bouche sèche et contractée.

Rondement, Tofficier répondit, en frappant le pavé de sa canne :

— Je n'en sais rien ! Et ne croyez pas que ce soit là une manière de me débarrasser de vous ? Non. Je n'en sais vraiment rien ! Si

VOUS me demandiez: «Me trouvez-vous digne de Stéphanette ou propre à faire son bonheur ? » je vous répondrais négativement. Làdessus, mon opinion est faite. Quant à préju- <rer de vos chances, cela dépasse mes facultés. Ma nièce ne ressemble qu'à elle-même ; et moi qui ai vu des femmes de toutes les couleurs sous les cieux les plus divers, j'avoue que mon expérience tombe en défaut, devant elle, au même point que votre ingénuité ! Je n'en sais rien !

— J'espérais connaître quelques réflexions

de votre nièce...

— Eh! monsieur ! Trahirais-je sa confidence, si elle m'en faisait?

M. Dangu baissa la tête.

— Ne lui parlez pas de ma démarche, si avouable qu'elle soit.

— Vous vous estimez très malheureux, jeune homme ?

— Oui ! » fit-il simplement. « M''^ Rainvilliers me paraît unique au monde. Si je ne l'obtiens pas, je croirai avoir manqué ma vie :

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les autres jeunes fillesne m'inspireront jamais Tespèce d'attraction dévotieuse que je ressens. Le charme s'allie si bien, en elle, à la raison, qu'on serait en droit de s'estimer, dès qu'on lui plairait.

— Ceci n'est pas mal exprimé, jeune homme Vous mesurez la distance qui existe entre elle et vous, et combien une telle conquête serait glorieuse ? »

Par besoin de s'expliquer, l'amoureux se mit à se confesser, oubliant l'hostilité de l'écouteur :

— Voir M^^* Rainvilliers et vouloir sa main, ce fut une seule et même chose ; et me basant sur ma fortune et ma réputation, je crus être agréé tout de suite. Gomme parti et au sens ordinaire des parents, je présente assez d'avantages, au sens général des jeunes filles, je pouvais me targuer ainsi.

« Je fus bien étonné de trouver une famille impersonnelle, ayant visiblement abdiqué autoritéet même influence: je découvris qu'il fallait plaire.

« Plaire ! Quel problème pour un homme qui n'a jamais envisagé le mariage que dans sa notion la plus... dirai- je, bourgeoise? quoique je n'attache à ce mot qu'un sens antithétique à celui de Tamour livresque.

« Les qualités bourgeoises manquent aux héros de roman: rares sont les occasions d'héroïsme ; et la constance, Taménité, l'esprit pacifique et dévoué appartiennent à toutes les heures.

« Vous, monsieur, qui connaissez la vie et qui avez dû Taimer, accordez-moi que les conditions bourgeoises présentent le meilleur cadre aux amoureux. Se cacher pour se voir et forcément se séparer malgré soi, craindre pour l'être aimé, craindre pour soi-même, autant d'impressions qui usurpent dans l'àme la place de l'amour. Deux amants sincères ne rêvent que le tête-à-tête ininterrompu, introublé : et la vie bourgeoise, par la paix qu'elle comporte, assure à la passion sa meilleure forme. »

Claude s'arrêta et brusquement :

— Tenez-vous à ce que j'oppose une thèse à la vôtre? A quoi bon ? Vous êtes du Havre ; je suis de partout et de nulle part, j'ai fait le tour du monde autant de fois que vous le voyage de Paris. Nos mentalités diffèrent trop l'un de l'autre. Revenez à ma nièce ; vous avez cru qu'il suffisait de la demander à ses parents? »

11 ricana en choisissant un cigare.

La place dormait, éclaboussée à quelques endroits par les vitres lumineuses des cafés ; un chien pleurait à une porte et des rues latérales, un chant hoqueté de gens de mer en goguette, venait avec le vent.

— Je vois, » dit Rodolphe, « que je ne vaincrai pas votre hostilité. Vous ne m'agréez pas ? »

'Claude alluma son cigare et dans la première bouffée :

— Vous êtes un bon jeune homme riche : mais je ne vois pas en vous le digne compagnon de Stéphanette, pas plus que je ne le verrais en moi — pour d'autres raisons. Vous

êtes un bon parti pour toute jeune fille, sauf pour elle. »

L'admiration l'emporta sur Fintérêt.

— N'est-ce pas qu'elle est incomparable 1 s^écria-t-il.

— Voilà la première parole sensée que vous prononcez, jeune homme, et elle éclaire l'obscurité qui vous gêne si fort.

« Epouser, n'est-ce pas comparer, s'égaler. Or, elle est incomparable, ne l'oublions plus. »

— Pensez-vous qu'elle ne doive pas se marier ?

— Sur ce point, j'ai osé la questionner et elle m'a répondu qu'elle était disposée au sacrement.

— Il reste à luiplaire : ce qui m'est impossible; je ne découvre pas ce qu'il conviendrait de faire,

— Jeune homme, on plaît, par effet naturel, et non par des soins.

— Cependant, celui qui ne possède que des qualités de fonds ne les mettra en valeur que par la suite des jours. L'égalité d'humeur,

la délicatesse des procédés, la douceur du caractère, la volonté d'obéir à autrui se manifestent lentement.

« Si M^^' Rainvilliers comparait la gravité de mes sentiments et leur sûreté avec Tétourderie ou l'égoïsme des autres jeunes gens, elle accorderait quelque attention à mon hommage. Je ne suis pas digne d'elle : du moins je suis humble, supportant Tincertitude sans plainte et Tindifférence même, sans oser murmurer.

— Ah 1 vous me la baillez bonne I Si vous étiez autrement, vous seriez éconduit déjà!

Rodolphe baissa la tête.

— Gela est vrai ! » avoua-t-il accablé.

Il salua vite et s'en alla pour être seul avec ses pensées,

Claude, demeuré en place, regarda le jeune homme s'éloigner d'un pas qui fuyait, sans éprouver de pitié pour un tel désarroi. Pourquoi les honnêtes petits jeunes gens convoitaient-ils les phénix ? Folie que cet infatué désir ! Puis, en tournant les talons pour ren-

PARADOXES dp: SENTIMENT 73

trer chez lui, le sort de sa bien-aimée nièce se posa comme un problème insoluble ?

Il savait le danger qu'enferment les hommes séducteurs.

En se souvenant, il se revoyait capable de troubler Tâme de Stéphanette, et cette idée le berça délicieusement.

Après cette prise d'encens offerte par luimême, il s'éleva à des considérations impersonnelles etplus généreuses. Luiquisejugeait digne d'une Stéphanette, eût-il été un bon mari, fidèle et doux ? Il reconnut son impropriété au rôle d'époux. Ardent, capable d'exploits, il avait, dans son passé, des actes de chevalerie, mais de chevalerie errante. Nulle n'avait fixé sa personnalité changeante et en se jugeant, il découvrit le mérite de Dangu, et combien ce jeune homme qu'il dédaignait valait, en somme, mieux que lui, devant le sacrement.

En marchant, sur le port enveloppé de brume où des amas prenaient des formes indistinctes et fantastiques, l'officier retournait.

74 LA TIIÉRIAQUE

en tous sens, deux idées qui ne s'accommodaientpoint : Tincomparabilité de Stéphanette, et la rencontre du digne époux.

Il monologuait, en fumant :

« Aurais-je aimé Stéphanette, la rencontrant pendantmajeunesse?NonJedoismeravouer.

Il a fallu trente ans de déception et d'expériences sans résultat^ pour me préparer à ressentir le charme d'un être pur? Lui aurais-je offert le bonheur ? Encore non ; le besoin de variété, même pour le pire, m^a dominé jusqu'au jour où j'ai cessé de vivre sur la portée passionnelle.

« Le bois dont on fait les bons maris est autrement précieux et meilleur à Tusage.

« Si je rencontrais mon semblable auprès de Stéphanette, je Técarterais. Pourquoi donc suis-je hostile à Dangu ? Injuste inimitié que la mienne ! »

Il rentra chez lui, en se morigénant; ce qui était rare*

L'homme de mer

C'est la conséquence de la civilisation que nous ne voyons rien directement : les impressions nous arrivent colorées jjar les siècles, les lectures ; et le tableau s'interpose sans cesse entre notre œil et le paysage.

— Le beau gars ! » fit à mi-voix Rainvilliers, en montrant à sa fille un marin qui contemplait le large.

C'était un grand garçon robuste, sans lourdeur. Les bras croisés sur son maillot de laine bleue, il ne vit pas les promeneurs.

La longue jetée, solitaire à rapproche de midi, s'étendait monotone et grise ; et dans la clarté, le marin se détachait en figure de tableau.

Il y avait du wiking ou du pirate normand dans cet être d'une force tranquille et qui rêvait, inconscient de sa beauté figurative.

L'ancien officier avait conservé un penchant pour les hommes de mer, catégorie si différente du soldat et du terrien; il se souvenait, avec un attendrissement de ses marins, dont il avait été aimé, pour sa paternelle équité.

— Voilà un exemplaire de cette belle race normande qui disparaît ? Mets à ce simple gars une armure, un costume ancien et tu auras un de ces aventuriers qui, partis mercenaires, abordèrent quelque part où ils devinrent ducs ou podestats. »

Rainvilliers détestait la noblesse; autrefois il avait souffert de compétitions où le blason remportait sur les mérites et à chaque occasion il attaquait le préjugé de Thérédité.

— La naissance ! Je ne suis pas gentilhomme etcependant,lespimbèches de Fécamp disent que tu parais née. Ce garçon, lui, n'est pas le fruit d'une faute armoriée : vois son allure ! La naissance ! Une couleur toute faite

l'hommt^ de mer 77

qui dispense de chercher des tons particuliers. Manier émaux et fourrures, charges, supports et devises, cela fournit des pages aux romanciers ! »

Il fut interrompu par le salut de Farchiprêtre, un vieillard replet, au bon visage.

Après réchange de paroles confuses sur la santé et le temps, lecclésiastique se dirigea vers un banc en hémicycle.

— Mes jambes me trahissent, cher monsieur Rainvilliers. Ah ! La goutte ne devrait pas être une maladie de clerc ! Enfin, on ne choisit pas sa croix. »

Ils s'assirent et tandis que Rainvilliers écoutait les doléances sacerdotales sur les malheurs du temps, Stéphanette regarda le marin qui se trouvait à une dizaine de mètres, toujours immobile, comme s'il guettait une voile à Thorizon.

C/était vrai que le gars eût posé heureusement pour un jeune RoUon. Stéphanette ne le quitta plus des yeux, incitée par les paroles de son père à étudier ce morutier

qui ressemblait à un héros d'autrefois.

Elle qui éprouvait du déplaisir aux manières, à la fois convenues et familières, de l'homme actuel, au costume étriqué, au geste maniaque ou trop court, fut frappée par la noblesse inconsciente du marin. Celui-ci ignorait qu'on le regardât; ses prunelles couleur d'eau ne quittaient pas la mer. Un souvenir ou une espérance mettait un sourire sous sa moustache blonde, et sa tranquillité respirait cette hardiesse des Jason et des Thésée au repos, où la force sommeille affirmée par son silence, comme le calme des fauves.

L^aurait-elle remarqué, d'elle-même, si son père ne le lui avait pas signalé, pour illustrer une chère théorie ? Pourquoi son attention se fixait-elle, de plus en plus vive, sur cet inconnu vulgaire '/Pourquoi le comparait-elle à Rodolphe Dangu si ganté, si correct, et si quelconque ?

— On a déclaré la guerre au Christ ; et en lui, à tous les sentiments chrétiens ! Oh ! ce n'est plus une lutte entre les faux dieux et

l'homme de mer 79

le vrai; c^est le combat sacrilège derhomme contre son créateur. L^'an deux mil!... » s'exclama Tarchiprètre.

Rainvilliers poussait un petit caillou du bout de sa canne.

— Oui, on met le cap sur Tinconnu.La caravelle qui porta Colomb n'est pas plus démodée, impossible, absurde, que la nef idéale de l'Église.

« Ce qui fut ne renaîtra pas! Et cependant l'humanité vit de vérité. Quelle sera celle de demain ? Ce marin qui flâne ne sait pas qu'il évoque de grands souvenirs, il représente pour rimagination le revenant d'une race illustre et puissante. Les modernes feront aussi les œuvres de Dieu, sous d'autres formes : car le progrès n'est que le nom nouveau de la tradition. »

La jeune fille n'entendit pas, tellement sa contemplation devenait profonde. Certaine de n'être surprise, ni par le matelot qui regardait la mer sans distraction, ni par son père tourné vers Tecclésiaslique, elle s'aban-

80 LA ÏHÉRIAQUE

donna à la curiosité, comme elle eût fait, en face d'une œuvre d'art!

L'homme de mer se campait à la manière des figures de Signorelli si fermement agrafées au sol. Elle ne réfléchit pas que l'immobilité favorisait le beau gars et qu'au moindre mouvement la vulgarité eût apparue; ni que les mots, prononcés par cette bouche fière et fine, eussent détruit le charme de Taspect, Elle se sentit subjuguée par l'image vivante. La distance sociale n'arrêta pas l'essor de son imagination : ce marin lui parut le plus digne de ceux qu'elle avait vus, le plus semblable à son désir.

Elle imagina, tout de suite, un roman où une jeune fille bien née éduquait et transformait ce fils de la mer et l'élevait jusqu'à elle. Un changement de costume : et le pêcheur, devenu un monsieur, répondait aux exigences de la situation. Sur cette pente absurde, son esprit dévala avec une vitesse eff'arante : le grand bon sens d'antan et sa mesure si habituelle furent abolis, tout d'un

l'homme de mer 81

coup. La rencontre de hasard s'élevait à l'événement providentiel, elle reconnut l'élu dans cet homme dont elle n'avait pas rencontré les yeux.

Shakespeare, en une de ses féeries délicieuses, peint Titania, enguirlandant de roses la tête de Bottom. Cela se passe entre génie et fée, et Obéron se venge en enchanteur des humeurs de son épouse ; cette aberration que le théâtre présente à l'état plastique, peut se manifester animiquement, car l'imagination, cette Titania plus fantastique que l'autre, se plaît aux pires divagations. Les philtres employés dans les fables servent à matérialiser Tinquiétante faculté, de notre cerveau, de générer, autour du réel, un halo mystérieux, qui en change Tapparence et le fait ressembler à notre propre conception.

M^^' Rainvilliers, après quelques instants, vit un être idéal dans ce gars, que l'atmosphère marine favorisait étrangement.

Il y a quelque injustice à vouloir que la femme ne soit sensible qu'à rexcellenceinté-

82 LA niÉRIAQUE

rieure et qu'elle résiste victorieusement à la beauté, alors que les plus nobles, parmi les hommes de la fiction, s'éprennent d'un visage, de traits extérieurs, sans rien perdre de leur prestige. La vertu ne procède pas d'une sorte d'insensibilité : elle se manifeste dans la résistance opposée à un vertige. Nous savons, par la vie des saints, que la tentation fut aussi forte que leur âme : cette proportion entre le péril et la résistance commente le mérite des plus grands.

M^^* Rainvilliers avait peu rêvé au prince charmant, qui paraît et qui plaît d'un coup, sans mérite que d'être lui-même. Absorbée dans le culte d'elle-même, inlassable à dénombrer et à exalter ses propres mérites^ confite en une dévotion où elle célébrait son propre rite, elle se trouva sans défense, à l'instant où une impression forte l'arrachait à son culte du moi. Cette impression, elle la recevait inopinément, sur la jetée de Fécamp. Elle s'y abandonna sans soupçonner le danger de ces minutes romanesques et quelle

l'homme de mer 83

ombre opprimante^ elles projetteraient sur sa vie.

Trop pure pour s'émouvoir autrement qu'en Imaginative, elle vit le marin, non pas tel qu'il était en réalité, mais tel qu'il deviendrait, après les opérations féeriques. De ce primitif, elle eût tiré un homme exceptionnel, en le civilisant.

Le mélomane qui entend monter, dans Tair de la rue,une voix sans culture, mais prodigieuse, ressent à peu près le même eflet. Il évoque l'avenir où de longs et méthodiques exercices amèneront le bel organe à sa pleine splendeur. Elle se figurait le beau cavalier, fier et doux, que serait ce pêcheur, une fois dégrossi, croyant, en son inexpérience, à ces transformations de théâtre qui ne sont vraies que chez la femme, dont la mutabilité est indéfinie.

Rainvilliers et Tarchiprêtre s'entretenaient des faits locaux et ne s'étonnèrent pas que Stéphanette, distraite, fût silencieuse. Ni lun, ni l'autre, n'aurait supposé le trouble

84 LA TIIÉRIAQUE

OU plutôt riiallucination de la jeune tille, assise à côté d'eux. Car, c^était une hallucination que de voir un époux dans ce jeune pêcheur, et la plus petite circonstance aurait suffi à rompre le mauvais enchantement ; une courte pipe sortie de la poche, une démarche qui garde sur la terre le mouvement du tillac, une façon grossière d éructation.

Il restait immobile et, immobile, il légitimait la remarque de Rainvilliers : il était sentimentalement beau.

Par quelle inconséquence, veut-on que la femme cultivée reste insensible à Taspect esthétique, alors que les arts, avec leurs prestiges si puissants, lui suggèrent sans cesse que la beauté l'emporte sur les autres manifestations : et pourquoi s'étonnerait-on qu'une jeune fille soit frappée d'une belle apparence, et préfère Tètre, qui ressemble au personnage des poèmes et des opéras, à ce jeune homme de son monde qui ne lui présente que le reflet des choses coutumières et neutres.

l'homme de mer 85

Quand Rainvillierset le prêtre se levèrent, Stéphanette les suivit sans détourner la tête ; et cependant elle emportait en son cœur rimage de ce gars, contemplé par hasard et qui, désormais, illustrerait de désir et de douleur ses plus intimes pensées.

Il en est des passions comme des maladies, leurs germes flottent pour ainsi dire dans l'atmosphère et, suivant que nous sommes à rétat de défense ou de faiblesse, nous leur résistons ou nous en sommes contaminés.

Le jeu des circonstances extérieures ne décide pas des événements moraux ; il se produit, suivant notre état animique.

Stéphanette n'eût pas jeté un regard en arrière, esclave de la convenance ; mais en remontant la longue rue qui va de la mer à la route de Valmont, elle voyait toujours l'homme de mer, les bras croisés sur son maillot de laine, qui ressemblait à un héros d'autrefois.

La Hantise

La réalité est un terme décevant : il n'y a de réel que notre sensibilité, si bizarre soit-elle.

A peine fût-on à table, que M"** Rainvilliers remarqua Tair absent de sa fille ; elle interrogea son mari du regard et, avec la soudaineté du sentiment maternel, s'alarma.

— Phanette, tu as un air tout drôle ? Es-tu malade ? Es-tu contrariée ?

— Mais non, maman... J'ai un peu de migraine.

Elle reprit son silence.

Il se passait en elle un phénomène si extraordinaire, qu'elle oubliait la réalité. Une

force invincible la contraignait à fixer sa pensée sur le marin, contemplé une heure auparavant : littéralement fascinée par ce souvenir, elle n'était plus maîtresse de sa contenance.

Elle essaya de parler, péniblement.

— Père, que te disait donc Tarchiprêtre ?

— Tu ne Tas donc pas entendu gémir sur la disgrâce de ce temps... Tu avais Tair singulièrement distraite... A quoi pensais-tu ? »

Elle eut un soubresaut à cette question et pâlit. A quoi elle pensait, grands dieux, pendant le colloque de son père avec le prêtre ? A faire asseoir un homme de mer à cette même table, à la place de Dangu, invité ce matin-là, et qui échangeait avec M"' Rainvilliers des clins d'yeux d'inquiétude et d'étonnement.

Une parole de hasard et sans intention éveille des résonances profondes dans celui qui l'écoute, si elle correspond à ses sentiments secrets. A quoi pensait-elle sur la jetée ? Certes, nul au monde ne le saurait !

A l'impossible, à Tabsurde, à la pire peine qu'elle pût donner à ses parents !

A quoi pensait-elle ? Vraiment, elle ne pensait plus. Une seule idée plus forte que son jugement l'accablait, comme l'aventure des songes où l'on marche dans des voies sans issues, où on se perd dans les labyrinthes.

Il lui restait seulement assez de lucidité pour apprécier la gravité de son état.

D'ordinaire, les effets d'une congestion Imaginative suivent une marche croissante et s'intensifient peu à peu : elle avait été frappée, comme dans les légendes^par un maléfice.

Sa nouvelle physionomie alarma tout de suite l'entourage, elle rompait brusquement avec son habitude d'être attentive à tout et courtoise à chacun.

Dangu ne mangea pas : une intuition confuse lui souffla que la bien-aimée s'éloignait encore davantage de lui. Il souffrit préventivement de cette métamorphose où l'œil se vitrait, où la bouche restait bée, où le geste tâtonnait, dans une demi-inconscience.

Le déjeuner fat court et si triste, que personne ne parlait, quand on apporta le café.

— Pourquoi Claude ne vient-il pas ? » fit Rainvilliers, escomptant déjà son intimité avec Phanette pour percer ce mystère aussi subit, qu^'une brume marine. Il pensa à cette tombée de vapeur des calmes plats où le vaisseau s'enveloppe de ouate et où il faut se guider au compas.

Tout disparaît, le ciel et Teau, Thorizon, on croit naviguer sur une mer blanche et morte, à travers une buée fantomatique. Il compara la torpeur de Stéphanette à ce phénomène ; et tandis qu'elle quittait la salle à manger, les parents et le prétendant se regardèrent d'une façon si interrogative, que chacun sentit son inquiétude croître et devenir lancinante.

— Que peut-il lui être arrivé ?» faisait Rainvilliers.« Voilà une enfant qui sort avec moi, gaie, vive. Nous allons chez le tapissier où elle choisit à sa guise : elle a même plaisanté sur un modèle modem style- En sortant de

la boutique, nous poussons jusqu^'à la jetée : la rencontre de rarchiprêtren^a rien d'hallucinant. On s'assied^ on cause, ou plutôt je cause avec le vieux prêtre; et à peine rentrée, à peine à table^ ma fille est muette, aveugle, l'esprit perdu. Elle ne peut s'exprimer, elle regarde sans voir. Que s'est-il donc passé ? La mère renchérit sur Télrangeté du cas.

— Monsieur, » dit-elle à Dangu, « je puis dire que ma fille n'a jamais eu ni humeur, ni vapeur, même petite ; ce fut une Minerve pour la sagesse et à tnesure qu'elle grandit, elle appliqua sa volonté et son intelligence à être parfaitement égale en toute circonstance, sans bouderie et surtout sans crises, ni de tristesse ni de nervosité. Son père et moi seuls, pouvons témoigner de la sérénité de Phanette.

— Moi, qui ne connais M^^' Rainvilliers que depuis quelques mois, je suis si habitué à cette sérénité que je crois inhérente à sa nature, que mon cœur s'est serré quand je Tai vue, sans regard, sans voix, comme magnétisée.

Ce n^est peut-être qu'un trouble physique et qui va disparaître ! »

M"' Rainviliiers s'assit, les janibes vacillantes.

— Ah I nous sommes d'étranges parents.

Je brûle d'aller la rejoindre dans sa chambre, de l'interroger, et je n'ose pas... Et toi aussi», elle se tourna vers son mari, « tu n'oses pas la questionner ?

— Ma chère? A quoi bon ? Si Phanette se résigne à nous faire de la peine, elle cède à quelque chose de plus fort qu'elle.

— Quelque chose de plus fort qu'elle ? » Quoi ? » demanda la mère.

On se tut, et chacun mesura, par son anxiété, à quel point la jeune fille leur était chère.

L'arrivée de Claude fut accueillie par des soupirs de soulagement.

— On t'attend avec une impatience fébrile et justement, ce jour-là, tu viens tard,

— Pourquoi m'attend on ?

— Il est arrivé quelque chose à Phanette.

— Hein ? » fit Toncle, subitement pâle.

— Oh ! rien de grave, elle est toute chose, absente, elle nous voit à peine et ne peut parler.

— Où est-elle ? » dit Claude.

— Dans sa chambre, sans doute. »

Il sortit sans autre parole et montaà l'étage.

Dans la salle à manger, on entendit le ticlac de l'horloge : nul ne parlait et les minutes parurent longues et lentes. Le silence acheva d'exaspérer ces sollicitudes qui se multipliaient Tune par l'autre ; quand on entendit les pas de Claude, d'un même mouvement, ils se jetèrent vers la porte.

— Eh bien ! elle a mal à la tête ! Voilà tout. Dangu ne se rassura pas sur ce mot, mais

Rainvilliers l'acceptait.

— En somme, rien de plus vraisemblable. Il n'y a qu'à la laisser se reposer.

— Allons fumer », dit Claude à Dangu.

Une fois au jardin, l'oncle regarda l'amoureux.

— Mon jeune ami, j'ai rassuré mon frère ;

je voudrais me rassurer moi-même. Étant plus vivement intéressé qu'aucun de nous, peut-être avez-vous été plus clairvoyant ? Avez-vous remarqué, ces temps-ci, quelque différence dépensée, de paroles, de manières, chez Phanette ? Comme vous la regardez constamment, vous pouvez avoir saisi quelque nuance ?

— Aucune. M^^' Rainvilliers était changée en se mettant à table : mais rien, absolument rien d^antérieur n'annonçait ce changement.

— A défaut d'observation, l'intuition ne vous dit-elle rien ?

— Rien de bon, ni pour elle, ni pour moi.

— Que croyez-vous, jeune homme ?

— Aucun mot ne précisera ma pensée qui flotte ; cette pensée est tout à fait triste.

Claude secoua la tête.

— Bah ! Nous nous laissons aller à des puérilités de tendresse pour une migraine. Car tout ce qui n'est pas moral est physique et, moralement, je connais ma nièce. C'est un lac profond et pur, sans vase au fond et

LA IIAjNTISE 95

qui ne reflète que les nobles aspects de la vie, « D'autre part, son état ne peut être morbide.

— Une préoccupation emplit son âme », interrompit Dangu, « elle ne l'avait pas hier : voilà ce que je puis discerner. »

Claude se mit à disserter.

— Vous ne connaissez pas les femmes, monsieur Dangu ! Leur aspect change aussi magiquement que celui de la mer et s'assombrit ou se rassérène avec le même imprévu. Nous autres, hommes, nous raisonnons nos impressions : elles cèdent aux leurs, mais pour moins de temps. Nous sommes profonds dans nos agitations, elles sont superficielles en tout, même les plus nobles. En elles, le vent souffle, fantaisiste^, bizarre, impérieux, assemble des nuées et les balaie dans la même heure. Ne les soumettons pas à une critique rationnelle : elles subissent des influences si diverses.

Et, plus méditativement, il ajouta :

— N'est-ce pas une lame de fond, soudaine, presque tragique, qui a enlevé à Phanette sa

belle sérénité ? L'âme et la mer, jeune homme, surtout Tâme de la femme, se ressemblent, mais Tune échappe à notre observation tandis que Tautre cède une partie de ses secrets à la science. »

Il faisait une belle journée de fin d'août, chaude, sans lourdeur atmosphérique; des éphémères tournaient éperdument sous la charmille. Claude les étourdit de sa fumée, sans presque les troubler.

— La vie, quel mystère : chez l'insecte comme chez l'homme, même problème du mouvement. Ces bestioles dansent plus frénétiques que les bacchantes du Githéron, et là-haut — il montra de soncigare la fenêtre de Stéphanette — une jeune fille souffre par une pensée qui lui est entrée au cerveau, comme un clou entre dans le pied. Ce sont les deux aspects de Ténergie et qui est le plus effarant de rimmatérielle idée qui accable un être merveilleusement conscient ou de Tivresse qui agite les animalcules ?

« Jeune homme, les explications correspon-

dent aux divers tempéraments : on croit, selon sa sensibilité, à M. le professeur ou à M. le curé ; mais le mystère en soi me parait aussi indiscutable que le soleil ; nous sommes tous, éphémères et humains, des mystères vivants ; et, comme a dit Pascal, notre dignité vient de ce que nous comprenons notre faiblesse. Roseaux, oui, pensants peutêtre. Que la pensée apporte peu de différence à la loi de vie ! Elle Télève et la complique et la surmonte par moments. Est-ce un bonheur ? »

Par-dessus le mur, à ce moment, ils virent le clocher de la vieille église bénédictine.

— Ceux qui construisirent cet édifice furent vraiment des hommes de pensée : entre le mauvais songe de l'existence, où chaque tendresse apporte la souffrance, le deuil, et le beau rêve de la vie éternelle, très lucidement ils choisirent la part la plus vraie. Oh ! vous qui entrez dans la vie, n'espérez pas qu'elle sera meilleure pour vous que pour les autres. Vous aimez sans être aimé. Stéphanette malade ou seulement dolente, vous souffrez

mort et passion. Estimez combien de fois le cœur vous sautera dans la poitrine à ses malaises, à ses dolences, même si votre constance la touche.

« Sans doute, Tespérance, la seule muse qui inspire le courage, rafraîchit, du battement à la fois trompeur et ami de ses ailes, nos tempes fiévreuses. Nous pensons que Stéphanette dort, qu'elle se réveillera pour le dîner, reposée, soulagée et que, demain, nous la trouverons, telle que nos cœurs la désirent. Rien pourtant ne milite en faveur de cette conviction: elle se forme en nous mécaniquement. L'instinct de conservation qui meut l'âme aussi bien que le corps nous persuade, pour nous soulager.

« Ceux qui lancèrent lesaigles de leur espoir dans l'au-delà ne furent pas déçus. Ah ! l'éternité, seul refuge contre Tatrocité du temps ; la vie future, seule évocation propre à se résigner à la vie présente, quelles conceptions pratiques, quels vœux voluptueux et réconfortants I Et dire que les gens qui vont au

casino plaignent ceux qui vont à Toffice et s'étonnent des mortifications et des jeûnes, alors que leur ambition ou leur vice les oblige à des soins et à des transes plus effrayants que les renoncements du cloître.

« Renoncer, monsieur Dangu, c'est le seul verbe de liberté, et comme on peut se renoncer soi-même ; en se donnant à Dieu, on se débarrasse des hommes et Ion se désintéresse de leurs œuvres vaines et plaintives.

— Gomme votre philosophie est triste! » murmura Dangu.

— Je n'ai pas de philosophie : j'observe et je ne vois partout que des sujets de larmes.

— Je vous aime mieux ainsi qu'en vos jours sarcastiques, monsieur Claude.

— Ces jours-là, les nuages ont la forme d'un chameau ; quandils ressemblent à une belette, je deviens sentencieux.

— Vous parlez comme Hamlet.

— Eh bien I Hamlet tue un imbécile , entraîne la mort de sa bien-aimée et n'exécute son vœu filial qu'à la minute du trépas. Hamlet

.^iJ^ersTur

incarne l'horreur de la vie ; et l'horreur de la vie, monsieur Dangu, c'est la vérité sur la vie. »

Le jeune homme resta accablé. Ce flot de pessimisme lui parut l'expression d'une angoisse, et ses yeux, en se levant vers la fenêtre de la jeune fille, se mouillèrent d'une buée douloureuse.

«Elle souffre ! » pensa-t-il, «et personne ne peut la soulager ; et personne ne connaît son mal et celui qui, du moins, peut l'approcher, c'est son oncle, un parent éloigné, et moi, je dois attendre, impuissant, inutile. »

Et lui aussi jugea la vie noire et mauvaise.

Insomnie

Vétude de rame serait-elle oiseuse que le spectacle de l'ame garderait toute sa fascination. Quoi déplus vif après nos propres passions, que la passion d'autrui?

Après le baiser du soir, Stéphanette se jeta dans sa chambre avec un mouvement si vif que la bougie s'éteignit. Son grand soupir de soulagement vibra plus sonore dans Tobscurité. Enfin, elle suivrait sa pensée, loin des regards interrogateurs, sans être interrompue par les questions : et suivre sa pensée, c'était continuer le roman conçu le matin même sur la jetée, en contemplant le beau marin»

102 LA TIIÉRIAQUE

Quelle lassitude d'avoir paru écouter et d'avoir à peu près répondu à chacun depuis midi, alors qu'une idée fixe la torturait ; l'impossibilité de devenir la femme de l'homme de mer, à Tallure de wiking. Elle croyait bien à Famour débonnaire de ses parents et surtout au pouvoir féerique qu'elle s'attribuait de métamorphoser Têtre élu : mais la raison s'opposait au dessein.

Telle était sa hâte de se livrer à sa chère idée, qu'elle se mit sur son lit tout habillée et ne bougea plus d'un long temps. Une espèce d'ivresse sentimentale lui chavirait le cœur, elle délirait doucement, en une joie béate, égrenant des chapelets d'absurdités.

Sa parfaite honnêteté demeurait entière : elle ne songeait ni à revoir cet inconnu, ni à lui parler, ni à lui écrire, ni à aucune démarche disconvenante à la morale. Elle s'ingéniait follement à rendre plausibles des fiançailles.

Une silhouette plus séduisante que celles aperçues avait suffi à l'enfiévrer, elle entas-

sait les projets et les moyens bizarres, pour combler cet abîme de la caste, vraiment infranchissable quand c'est à Thomme de la franchir, à une époque où la seule aventure qui couronne Taudace se joue au domaine des affaires et de l'argent.

Cette conception de créer son époux, de le prendre en bas et de Télever, notion à la fois généreuse et orgueilleuse, exprimait une âme trop confiante en ses forces, du moins magnanime dans leur emploi. Singularité, le gars de la jetée lui était apparu plutôt comme type que comme individu, plutôt comme genre que comme personne. Elle avait vu en lui le fiancé qu'elle concevait, Thomme jeune et beau, deux qualités auxquelles rien ne supplée, mais dénué de tout le reste, éducation et fortune;tout le reste, elle se targuait de le donner.

Ce rêve insensé se sauvait par son désintéressement : il défiait la raison plutôt que l'idéalité.

Elle supposa qu'il savait lire et écrire sans

orthographe, et retourna les plus divers partis pour parfaire son instruction, ne doutant pas, dans le courant de vertige qui Tentraînait, que le marin stimulé par l'amour ne fît des prodiges d'application. Puis, elle pensa aux manières.

Comment réformer les siennes ? Quel air aurait-il en veston? Quel changement s'opérerait en lui, foulant l'épais tapis d'un salon au lieu du ciment de la jetée ? Le détail puéril ne paraît pas tel aux intéressés : la passion se plaît aux minimes circonstances, et sa puissance se montre précisément dans l'intérêt qu'elle communique aux moindres particularités.

En pensée, elle assouplit, dégrossit et vêtit l'homme de mer, comme elle avait d'abord cultivé son esprit et comblé la lacune de son éducation.

Après ces deux opérations, suivies jusque dans les plus petits chapitres, le gars ressembla à son idéal, Rollon en frac, wiking du meilleur ton. Un moment, elle embrassa son

œuvre féerique, avec ua attendrissement d'artiste et d'amoureuse.

Quel époux que celui-là qui réunirait la sauvage beauté des âmes primitives aux convenances qu^exige notre temps.

Elle s'enchantait à jouer, ainsi, à la poupée matrimoniale.

Les rêves que nous faisons éveillés, à peine plus raisonnables que ceux du sommeil, influent davantage sur notre vie. La volonté tend à réaliser les idées, à mesure qu'elles se présentent.

Stéphanette s'abandonnant à ce brusque penchant, acceptant la fatalité de cette attraction, n'eût pas été si fortement secouée :mais, si elle voyait le bonheur sous les traits du gars, elle se jurait d'y renoncer; et la simultanéité de ces deux idées, la bataille incessante qu'elles se livraient, emplissaient son âme d'un trouble si poignant qu'il débordait, vitrant ses yeux et pâlissant son visage.

Caresser une chimère avec la volonté de la chasser, si elle se couchait à vos pieds ;

s'emparadiser d'une vision dont on fuirait la réalité comme un inacceptable déshonneur ; se raconter un roman dont on ne vivra pas un seul chapitre : c'est un motif de désespoir, et Stéphanette désespérait.

Femme d'un marin, d'un morutier peutêtre, elle, M^^' Rainvilliers, quel scandale ! Et, même si elle affrontait Topinion, affronterait-elle ce père et cette mère qui Tidolâtraient et le jugement de cet oncle Claude si passionnément admiratif et son propre jugement plus implacable encore ?

Elle se berçait donc d^un désir aussi irréalisable que celui de voler comme les mouettes ou de suivre les fées de la mer dans leurs grottes de corail. Reverrait-elle jamais l'homme qui lui était apparu si propre à son dessein, si visiblement désigné à raccompagner dans la vie ?

Elle ne ferait pas, pour cela, un seul pas ; rhonnèteté, chez elle, survivait à la raison, pleine, entière, scrupuleuse. Son imagination seule se lançait endos chevauchées éperdues.

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Elle pantelait sous rimpétuosité de la tentation sans y céder, et cette belle résistance épuisait sa force.

Un apaisement délicieux vous envahit à la contemplation d'un être sans trouble et si harmonieusement doux que ses mouvements concourent à un unisson pacifique. La bénédiction du ciel apparaît visible sur ces âmes déprises de la terre et naturellement pures.

Cependant, le spectacle moralisateur et grandiose ne se produit pas là où habite la souriante tempérance. Le plus noble aspect de Têtre humain se voit dans ses combats avec le péché. Alcide ne se révèle qu'en face d'un monstre, à Tinstant où le péril fait jaillir de son cœur l'étincelle héroïque. Dans la vie intérieure, les grands moments sont ceux où le vertige des attractions assaille la volonté, comme la vague furieuse. Stéphanette, honteuse d'elle-même, se détestant, se reniant, était en réalité, au plus haut point de personnalité, à celui où le cœur se déchire plutôt que de faillir et où il palpite, dans les affres

d'aune espèce de mort, en repoussant son propre rêve.

La musique, par son caractère indéfini; traduit mieuxqu'aucun art les troubles intérieurs qui échappent aux mots, comme les fluides échappent aux doigts. Dans la sonate du Clair de lune^ Beethoven a raconté incomparablement la mise en bière, la mise en terre d'un rêve de bonheur. On suit, d'une mesure à Tautre, les torsions du cœur sous la volonté qui le maîtrise et Técrase^pour en extirper le désir impossible.

Et le cœur se gonfle sous la main jusqu'à en desserrer Tétreinte qui le tord, en cet affreux renoncement où victime et bourreau ne forment qu'un être avec deux âmes adverses. Lente et convulsive agonie du désir ! Il faut que tout le sang coule, que l'espoir s'évapore, que le viscère se dessèche à son propre feu ; il faut mourir, mourir à son amour, et que les mille pensées chères s'envolent au vent d'automne et forment ces étranges danses des feuilles sur le sol où elles se quittent

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et tour à tour se groupent, comme pour un dernier spasme avant le néant.

A vingt ans, le cœur saigne longtemps et abondamment, avant d'épuiser sa souffrance avec sa force.

La fière jeune fille éprouvait un sentiment de déchéance intraduisible. Avoir jusque-là tant dédaigné les autres et se juger plus bas, plus misérable qu'eux, à demi-folle !

Elle s'arrêta à cette conclusion, elle côtoyait la folie plutôt que le péché ; et ce n^était pas moins effrayant de se sentir l'esprit enlisé et à chaque effort^pour le dégager, de le voir plus serré par le sable oppressant de Tidée fixe.

Gomment la vision du bonheur avait-elle mis son auréole étincelante autour de ce gars en maillot déteint ? Il y a dans les passions une sorte de logique individuelle par la correspondance d^'un être à un autre : en l'espèce, il s'agissait d'une obsession.

Stéphanette n'aurait eu aucune douceur à savoir le nom du personnage ou quelques détails de son caractère et des circonstances

de sa vie. Elle eiit aimé quelqu'un de cette série aussi bien que celui-là ; un être jeune, beau et simple, sans culture, sans existence sociale, propre à recevoir l'impulsion d'une femme et à se laisser modeler l^âme, selon sa fantaisie.

Une théorie, fille d'un orgueil continuellement entretenu à Tétat vif, s'incarnait dans un homme rencontré par hasard,bizarre aventure qui mettait tout en péril à ce foyer jusque-là si paisible.

Il était tard lorsqu'elle songea à se déshabiller. Une telle amertume l'emplissait! Pour la première fois, elle ne fît pas sa toilette de nuit. Horrifiée de Tétat de son âme, elle délestait aussi son corps.

Plusieurs fois, elle alla vers son prie-Dieu sans que ses genoux pussent fléchir. Révoltée de rinjuste et accablante peine, ne sentant plus qu'il y eût un père aux cieux, et ne pouvant retrouver sa volonté dans ce désastre, victime révoltée, et détachée de la vie^ elle n^'aurait pu dire,si elle désirait vivre ou mourir.

Surcroît de souffrance, la pensée de désoler cette famille adoratrice, de détruire une paix si permanente, achevait de Técraser. Oh ! elle s'était rendu compte de l'inquiétude grandissante de ces cœurs si pleins d'elle, et sans parvenir à refouler sa hantise et à faire passable contenance.

Cette impuissance radicale à cacher son délire intérieur continuerait demain et indéfiniment : elle prévoyait Tinlassable sollicitude des yeux inquiets et douloureux qui se consultent. Après avoir été un miroir de douce joie, subitement obscurcie, elle ne refléterait qu'une tristesse d'autant plus lourde que nul n'en verrait la source.

Son lit de jeune fille, où elle entrait jusqu'à ce soir avec un sourire de contentement, heureuse d'être elle-même, tière de son âme tranquille et du doux rayonnement de sa journée, ce lit, elle crut le profaner, en y posant sa tête pleine de démence.

On pâtit davantage de sa mésestime que de celle du monde ; et, pour un être fier, il n'y

a pas d^humiliation qui égale celle qu'on éprouve devant soi-même, en se découvrant infidèle à son passé et à son vœu et déchu selon son propre jugement. Stéphanette ne se blâmait pas d'une conception qu'elle croyait juste et légitime : chacun imagine son heur, avec les couleurs de sa personnalité. Et qui blâmerait le rêve que caresse chaque être selon son instinct ? Mais être terrassée, ahurie, annihilée par ce rêve ; en perdre la contenance, et la voix et toute liberté d'esprit ; présenter au foyer un front halluciné, un regard sans flamme, et, automatique en ses gestes, donner le spectacle du somnambulisme, quelle déchéance et dans son cas quelle épreuve cruelle et injustifiée !

Encore à Tabri de Tombre paternelle, ni coquette, ni étourdie, elle ne méritait aucun reproche. Sa bouche restée muette et ses pieds immobiles, sa sagesse demeurait un fait sans atteinte. Une idée, rien qu'une idée ancienne et longtemps caressée, se développait au point d'abolir toutes les autres, de

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prendre leur place et de s'enfler monstrueuse et torturante.

Elle essaya encore de prier et ne put que faire un signe de croix lent et pénible. Ce n'est pas sans raison que le désespoir, le péché de Judas qui a son accomplissement dans le suicide, rentre dans l'irrémissible. A ces moments où l'âme fléchit sous le poids de ses sentiments, Tinexorabilité de la vie tue l'espérance et la créature ne se sent plus reliée même à son auteur. Cela explique ces épouvantables rictus des noyés qui dépassent en intensité les masques tragiques : les traits, en une révolte suprême, défient la Providence de les blesser encore dans les bras livides de la mort où ils se sont jetés.

A mesure que les heures de la nuit tintèrent, rinsomnie irrita la douleur de Phanette et, en face du renoncement nécessaire au bonheur si bizarrement évoqué, elle se convulsa jusqu'à l'aube, et au lieu de s'endormir, elle s'évanouit.

L'obsédée

Il y a toujours du secret dans notre ame, et souvent à notre insu.

OEdipe devina Vénigmede Thèbes et ignora la sienne.

Quand Stéphanette se réveilla, sa première pensée fut pour le gars de la jetée ; elle le revit instantanémenl, rêveur et fort, courageux et doux, aspirant Tair du large ;et elle eut peur, en se retrouvant aussi hantée que la veille.

Il devait être tard;les bruits de la maison montaient, l'avertissant de l'inquiétude qui remplissait l'atmosphère autour d'elle. Ses parents, respectueux de son repos, certainement se faisaient mille soucis. Il lui sembla qu'on écoutait à sa porte : péniblement, elle

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se leva, ouvrit les rideaux, et le glorieux soleil réblouit douloureusement. Que regarderaitelle désormais avec joie, puisque son devoir abolissait son vœu, et qu'elle ne serait jamais heureuse ?

En vaquant à sa toilette, étonnée de se trouver si pâle et si marquée pour un seul jour d'angoisse, un roman lu récemment lui revint à l'esprit, cette effrayante histoire de V Ensorcelée où d'Aurevilly a peint, en traits si tragiques, l'obsession passionnelle.

La jeune fille se trouva humiliée en face de Jeanne le Hardouet : la Normande s'éprend d'une cagoule, mais qui enferme les prestiges de la naissance, de l'héroïsme, du martyre même. L'abbé de la Croix- Jugac émeut l'imagination à l'égal d'un personnage dramatique. Il attire et il épeure,à la fois beau et terrible.

Le marin de la veille, qu'était-il ? Une vignette pour un récit romanesque, un modèle pour peintre ou illustrateur; mais la vignette se retrouverait à chaque page de la vie, en fleuron ou dans les marges, et le modèle res-

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