L^OBSÉDÉE
terait campé, obsédant, devant son imagination, avec un relief et une force de couleur presque croissants.
Dans son désarroi, elle rechercha la circonstance fatidique qui permet de croire à un sortilège: la rencontre d'un berger auquel on refuse l'aumône, le marmottement haineux de quelque vieille croisée aux trois chemins, le regard de basilic d'une bohémienne, ou^ mieux encore, un présage : glace brisée, sel renversé, couvert mis en croix, pain retourné ; rien de semblable n'avait précédé la déplorable rencontre. Il lui fallut estimer naturelle cette obsession avilissante, qui opprimait sa volonté et Tarrachait à ses devoirs.
Que ne pouvait-elle, sous un prétexte de retraite, s'enfuir dans un couvent et souffrir seule, dans le silence, entre les murs blancs d'une cellule, jusqu'au moment où elle maîtriserait sa préoccupation, et, quoique encore souffrante, du moins reparaîtrait vivante à ceux-là dont elle était Tunique clarté.
Tandis qu'elle s'essayait à prendre un visage
devant la glace et qu'elle tentait de calmer ses traits et de se composer un masque paisible, au petit salon, les deux frères, énervés, allaient et venaient, comme des animaux que Forage inquiète.
— Qu'a-t-elle ? » demandait Rainvilliers. En ces courtes syllabes, une intonation
d'angoisse vibrait.
— Ne sais-tu rien, toi qui as sa confiance etmême ses confidencesîEllen'estpasmalade:
elle est...
— Elle est absente ! » dit Claude, « Absente du lieu et du discours, comme une somnambule ; elle entend à peine et répond de travers. Il s^est passé quelque chose dans cet esprit si pondéré et si lucide ! Quoi ? Malgré mon zèle que tu connais — je suis fanatique de ta fille — je ne sais rien et je ne risquerais pas même une hypothèse.
— L'as-tu interrogée ?
— Certes, et bien inutilement.
— Tu la dis absente ? Où est son esprit ? « Hier au déjeuner, elle paraissait dans la
l'obsédée 119
lune ; silencieuse, regardant devant soi, et, depuis, on ne lui tire pas un mot qui ne semble lui coûter.
— Avant le déjeuner, que s'est-il passé ?
— Littéralement rien. Elle m'a accompagné pour choisir une tenture, nous avons poussé jusqu'à la jetée, où on s'est assis, avec l'abbé Bernier. En rentrant, elle était comme la voilà, presque muette, en proie à je ne sais quelle idée fixe. On dirait qu'elle a pris mal à l'âme, comme on prend froid.
— Oui, »fit Claude, «mais on ne s'enrhume du cœur que par une cause intérieure, et ta fille n'est pas prédisposée à des accidents Imaginatifs. La raison préside à ses pensées, singulièrement.
— Et voilà ce qui me bouleverse ! Son état contredit à toutes les minutes de sa vie : aucun symptôme semblable ne s'est manifesté jamais...
— La jeune fille échappe, par Textrème délicatesse de sa sensibilité, à notre jugement systématique. L'être pur, comme l'être purifié
tel que le mysticisme le montre, subit des crises inexplicables. Cela s'appelle stérilité en religion et je ne sais comment dans la vie ordinaire. Nous assistons à un phénomène animique sans cause apparente. Stéphanette est dans la lune, elle en reviendra un de ces matins. Nous sommes accoutumés à nous tourner vers elle, comme l'héliotrope vers le soleil, qui nous distribue la chaleur et la paix : ne lui refusons pas un moment de répit, pour l'arrangement de ses propres pensées et le retour de son humeur en une bonne assiette.
— Cet état qui nous alarme ne demande qu'un peu de temps, Stéphanette redeviendra elle-même, tout naturellement.
— Je le crois, » affirma Claude, « et aussi que notre sollicitude cache un bel égoïsme. Quoi ! parce que cette enfant fut toujours égale d'humeur, sage en paroles, réfléchie en ses actes, et plus régulière en ses devoirs qu'une bonne pendule à marquer Theure, devons-nous, au premier moment où elle
l'obsédée 1^1
rêve, où son sourire se fait disirait et son oreille inaltenlive, l'entourer d'espionnage, la cribler de questions ! Prends garde que notre tendresse ne serve de voile à l'entêtement de nos habitudes dérangées et qui protestent. »
Rainvilliers se rassurait.
-- Après tout, » fit-il, « tu peux avoir raison. Je me souviens, étant jeune, de mélancolies subites et sans cause et qui s'évanouirent comme elles étaient venues : vague à l'àme qui, chez l'être mûr, s'appelle neurasthénie. »
Claude apaisait le souci paternel, mais il s'inquiétait vivement : plus familier avec la pensée de Stéphanette, il mesurait mieux l'étrangeté de son changement. Quelque chose s'était passé, chez la jeune fille, quelque chose de décisif ; et l'anxiété le rapprocha du prétendant : lui aussi, devant la réalité, doutait de sa théorie. Que signifiait la dignité plus ou moins transcendantale de l'époux ?
L'habitude passe ses mains nivelantes et
égalitaires sur la beauté dont l'éclat se ternit, et le relief se fruste, et le prestige de la supériorité s^'éteint, au cours de Tintimité. Les motifs du désir, si vifs en eux-mêmes, n'agissent plus après leur satisfaction : Thomme de génie et la très belle femme éprouvent le sort de toute excellence qui s'évapore, en devenant coutumière.
Claude poussait Dangu à une démarche passionnée et le jeune homme, quoique convaincu de son impuissance, s'efforça d'obéir. Il guetta un moment où Stéphanelte, à pas pénibles et comme lourds^ allait au jardin, et l'aborda par ces mots :
— Mademoiselle, vous souffrez : moi qui ai tant joui de votre rayonnement, puis-je vous dire à quel point je compatis à un mal que j'ignore ? N'est-il rien que je puisse, pour vous complaire ?
— Rien ! » dit-elle.
— Je ne vous parlerai pas de moi ; mais je voudrais vous servir. La sollicitude alarmée de vos parents augmente votre détresse. Je
l'obsédée 123
ressens le contre-coup des efforts que vous faites^, pour répondre, pour vous arracher à une fatale préoccupation. Ah ! que cela doit vous coûter de contrister tous ceux qui vous entourent !
— Oui, » fit-elle en baissant un peu la tête. Ces deux monosyllabes tombés d'une bouche molle bouleversèrent Dangu : et il éclata en sanglots.
— Ne pleurez pas, » dit-elle, « vous augmentez ma peine. C'est un véritable malheur que je ne puisse pas fuir et me terrer dans un coin, comme une bête malade. Plaignezmoi de devoir rester en butte à des affections qui me torturent, et n ajoutez pas au poids que je porte et qui m'écrase.
— Qu'avez-vous ? mon Dieu! » s'écria-t-il.
— Je suis lasse indiciblement; j'éprouve un besoin invincible de solitude : et on me la refuse et vous venez pleurer devant moi.
— Je vous aime, » soupira-t-il convulsivement.
— Si je guéris, vous pourrez me le redire •*
124 LA TIIÉRIAQUE
et je vous écouterai mieux qu'autrefois... si je guéris. Vous êtes un noble cœur, fidèle, certes...
— Dites-moi de quoi vous souffrez ?
— De vivre ! Les mots que vous m'arrachez ne vous apprendront rien, carce que j'éprouve dépasse mon jugement. Supportez que j'aie une congestion et donnez-moi la paix, seul adoucissement que je souhaite. »
Elle reprit, avec un peu de pitié.
— Ne vous désolez pas... je traverse une crise. Elle durera peut-être... Je serai reconnaissante à qui m'épargnera les questions ; je ne saurais répondre à aucune.
« Qu'on me cache ses peines, si on peut, parce que je succombe sous les miennes... Votre curiosité se comprend, la vôtre comme la leur.,. «Qa'a-t-elle?» Elle l'ignore et qu'on se résigne, par grâce, autour de moi, à l'ignorer aussi.
« Voulez-vous me complaire, faites le plus possible, comme si j'étais absente. Quand je reviendrai, je vous récompenserai. 11 y a des
l'obsédée 125
maladies où on ne doit pas parler au patient où on baisse les rideaux, où on éteint les lumières, où on fait le mutisme autour d'un lit. Ma détresse veut ce traitement : je ne peux le demander à mon père et à ma mère, parce que mon devoir filial ne me permet pas cette exigence : je veux Tobtenir de vous... Oui, j'entends la sourde protestation de votre âme: qu'elle cède à Timpériosité de mon salut. En m'obéissant, vous m^'aidez : vous me servez. Ne me parlez plus, jusqu'à ce que je vous tende la main, je vous en prie. »
Elle le quitta, de son pas fantomatique et rentra dans la maison, avec une allure d'ombre qui glisse et ne lève pas le pied.
Paroles augurales
U Égalité dans le domaine de Vaine est aussiabsurde que devant la science^Vègalité ne peut être que quantitative: la qualité c'est Vinégalité même.
— Ma rêveuse nièce, avez-vous vu, de près, un écrivain célèbre et entendu, comment parlent ceux qui écrivent bien ?» disait Claude.
Et sans attendre la réponse demandée ;
— Je puis vous servir Nergal? Autrefois les circonstances m'ont permis de lui être agréable ; il vient dans nos parages, pour y récolter des descriptions. Oui, il veut employer les ruines de l'abbaye de Valmont à un récit. . . Et en lui faisant accepter l'hospitalité chez mon frère, je vous livre un homme, qui fut un
128 LA TIÏÉRIAQUE
grand causeur devant Téternelle cheminée, qui intrigua et parfois fanatisa d'honnêtes dames, et qui n'est plus assezjeune pour être nocif, ni assez vieux pour rester indifférent à votre charme ! Couleur vénéneuse en soi, devenue sans danger.
— Vous ne sauriez croire combien sa présence ici viendrait à propos, pour secouer la torpeur qui m'écrase et qui vous inquiète.
— Je cours au télégraphe, » dit Claude en s'esquivant.
Stéphanette accueillait celte venue comme providentielle. Celui-là peut-être, docte aux matières morales, spécialiste des psychologies complexes, expliquerait son mal, donnerait un remède. Le malade qui veut guérir s'adresse au mire et même au rebouteux. La jeune fille admirait le romancier. Dans le recueillement provincial, une lecture laisse d'hantant plus de traces que la vie extérieure stagne et ne distrait pas la pensée.
Les aventures de Nergal, grossies et dramatisées par les commérages, achevaient de
PAROLES AUGURALES 120
raccréditer comme un docteur es passions. Elle pensa au confessionnal. Mais comment expliquerait-elle un cas aussi subtil ?
Le prêtre, par le nombre même des pénitents qu'il entend, arrive bientôt à une notion moyenne de Tâme qui ne le prédispose pas à reconnaître l'exception et à la suivre en ses singularités.
Invité par M"" Rainvilliers, le curé de Saint- Etienne, après le déjeuner, se mit en devoir de chapitrer Stéphanette.
— Mon enfant, vous inquiétez votre famille. Etes-vous malade ? Pourquoi cette attitude silencieuse et ennuyée. ..Ilfaut se secouer, se forcer même un peu, pour des parents aussi bons que les vôtres...
— Vous avez raison, monsieur le curé, » dit-elle, et elle se leva pour sortir.
Il la retint.
— Avez-vous envie de voyager, dites-le ? Votre mère y donne les mains.
— J'ai besoin de repos, de sommeil, et cela suffira, monsieur le curé.
— Vous n'avez pas confiance en moi, vieux prêtre qui vous ait fait faire votre première communion. »
Elle protesta avec urbanité. Comment, habitué à des péchés précis et toujours les mêmes, l'ecclésiastique eût-il admis qu'une si petite circonstance ait amené un pareil désordre !
La disproportion, entre cette stupeur et sa cause, rendait la confession impossible.
Encore pondérée et raisonnable sur ce point, la jeune fille ne se considérait pas comme une coupable. Elle se voyait infortunée et non pécheresse. Sa responsabilité remontait si loin qu'elle lui échappait réellement, se perdant dans le mouvement de son orgueil, dans le culte de sa personne, se confondant avec d'autres éléments très nobles de discipline morale.
Claude vint délivrer sa nièce des tentatives inutilement zélées du curé.
— Ah ! mon révérend, n'essayez pas de regarder dans cette tour de David ; Tœil
PAROLES AUGURALES 131
humain n'y discernerait rien et venez fumer un bon cigare.
— Vous êtes mécréant, monsieur Claude.
— Je suis un bon oncle ; n'est-ce pas,Sté-
phanette? L'oncle sauvera l'homme au grand jour. »
Gomme la jeune fille s'écartait, le curé dit à Claude ;
~ C'est vous, grand pécheur devant l'Éternel, qui devriez débrouiller l'écheveau de cette jeune pensée en désordre. Ainsi tournerait au bien votre science du mal.
— Où prenez-vous, mon révérend, que je sois si expert en matières psychologiques ?
« La vie de marin prépare-t-elle à bien connaître l'âme des vierges ? Quoi de commun entre les rencontres du rouleur des mers et une fille comme ma nièce?
— N'est-ce pas sur le cadavre qu'on étudie la vie et sur les lapins qu'on expérimente les drogues? M"aRainvilliers a des vapeurs, de ces brouillards propres à son sexe, à son âge; et je me figure que l'homme à bonnes fortu-
nés, que vous avez été, se trouve qualifié pour diagnostiquer ces délicats et subtils malaises.
— Ma nièce a de la neurasthénie ? Qu'estce, me direz-vous ? Je vous renvoie au médecin qui l'ignore. Ce qui vient sans cause, part de même.
— Il n'y a que les heureux qui souffrent de ces maux de luxe qui remplacent chez eux le malheur réel.
— Voilà une réflexion profonde, monsieur le curé !
— Oh ! les principes religieux éclairent mieux qu'on ne pense le cœur humain. Ils enseignent la grande loi, visible en chaque destinée : la loi de souffrance. Une volonté toute puissante nous oblige tant que nous sommes à pâtir, à gémir ; et l'épreuve slmpose, malgré nos efforts, inéluctable. Santé^fortune ambition, affection, tout se trouve imposé et, quand on a fini avec la douleur physique, on se trouve en face de la douleur morale.
« Voyez le cas présent. Quelle heureuse famille que les Rainvilliers ! Grande aisance.
PAROLES AUGURALES 133
harmonie du foyer; voici des vapeurs dans l'esprit de mademoiselle et c'en est fini de cette félicité.
«Quel aveugle entêtement pousse Thomme à chercher le bonheur ?
— Une autre loi, mon cher curé, et aussi visible que celle que vous apercevez si bien ; la loi de vie. Qui se résigne commence à mourir !
— Les mystiques n'ont-ils pas plus vécu que les hommes du siècle ?
— Ils ont transposé leur vie dans une clé transcendantale. Ils ont échangé la terre pour le ciel : ce ne fut pas un renoncement mais un choix, entre deux aspects de l'existence.
— Vous, monsieur Claude, qui avez suivi votre fantaisie pour règle, me direz-vous que c'était là la meilleure part, à moi qui, du séminaire, ai passé, au saint ministère, sans connaître du monde que ce qu'il manifeste aux clercs. De nous deux, qui se trouve aujourd'hui le plus las et le plus déçu ?
— D'abord, ce que vous appelez fantaisie
se nommerait mieux fatalité. L^bomme n'est pas un bloc qui sera Dieu, table ou cuvette, à son gré : il naît prêtre ou viveur. On ne choisit pas sa part : on dépend de son tempérament, et cela interdit de juger deux individus avec la même loi. Votre prêtrise n'a pas été un acte héroïque, mais naturel, logique, et vous auriez eu grand' peine à faire autrement. Gomment vous autres, qui avez charge des âmes, n'avez-vous pas classifié les espèces humaines, suivant leur instinct ?
— Je vous vois venir, avec votre fatalisme. Malheureux, en niant la liberté de Thomme, vous lui enlevez sa dignité I
— Cette liberté souffre tant de restrictions; et, moins libre, il est aussi moins coupable.
— Le péché ne change pas de nature, suivant les personnes.
— Il change de degré et cela vaut qu'on le considère. Quand Shakespeare dit : Love is my siriy il éclaire toute la casuistique : l'inclination modifie le délit. Est-ce qu'on ne pardonne
PAROLES AUGURALES 135
pas plutôt la griffure du chat que la morsure du chien ?
— Matérialisme ! Annihilez alors la colère du sanguin, Tenvie du bilieux, la paresse du lymphatique, la perversité du nerveux ; et le tempérament jouera le rôle de la circonstance atténuante. »
— Il le joue, en effet. Ceux qui s^appliquent à Téducation, comme les jésuites, le savent.
— Oh I les jésuites !
— Admirables éducateurs, monsieur le curé ; ils nous ont donné Molière, Voltaire et bien d'autres. Dès qu'on les nomme à un membre du clergé séculier, on croirait qu'il a lu Eugène Sue. La Compagnie de Jésus est un corps d'élite ; et, entre eux et vous, il y a une compétition comme dans l'armée, entre armes différentes. Je tiens pour les Pères, je Tavoué.
— Vous pensez qu'Hun révérend aurait su parler mieux que moi à M^^' Rainvilliers et qu'il faut des prêtres exceptionnels aux âmes d'exception. Ainsi l'orgueil se retrouve jusque dans la démarche de la pénitence. Oui, il
130 LA TIIKRIAQUE
est des pécheurs de qualité auxquels il faut des confesseurs de qualité.
— L^égalité des âmes contredit à la raison et à la justice ; mettons si vous voulez le mot d'identité et cela éclairera la question.
«Parions que votre estomac se montre fantasque et répugne à tel condiment ou à tel mets dont je suis friand ? Vous vous étonnez que Tâme soit personnelle aussi ? Quelle inconséquence I
— Je vous vois venir : le prêtre, à voire gré, manque de subtilité, il ne sait pas lire dans votre àme, c^est un primaire qui se targue de régenter des âmes d'enseignement supérieur. Ah ! mon cher monsieur, celui de nous, qui suivrait certains pénitents dans le labyrinthe de leurpenséemaladive, se perdrait lui-même. Simplifier n'est pas un conseil de paresse, mais une méthode sûre et efficace. Dans le cloître, la vie intérieure engendre des états spéciaux ; dans le monde rien de semblable, et la plus simple confession sera toujours la meilleure.
PAROLES AUGURALES 137
— Il y a dans le sacrement une part consultative, on n'apporte pas à votre grillage que des faits accomplis ; aussi des inquiétudes, des morosités, mille symptômes qui vous forcent à des réflexions prophylaxiques : car prévenir le péché demande des facultés plus étendues que l'absoudre I
« Supposons qu'une jeune fille vous avoue un penchant, une velléité, une hantise !
« Il faudra bien que vous fassiez un diagnostic spécial.
— Non, monsieur, Tâme humaine se présente par des côtés très variés, sans cesser d'être constamment semblable,Peut-êlre convient-il d'approprier le langage à la personne et d'employer d'autres mots avec le marin qu'avec la jeune fille, mais le péché prochain ou passé constitue une vérité radicale.
— Enfin,si vous m'aviez pour pénitent, vous ne me traiteriez pas comme un simple Fécampois?
— Eh ! Pourquoi non ! Devant Dieu, qu'ètes-vous davantage? Une àme en vaut une
138 LA TIIÉRIAQUE
autre. Toutes sont appelées à la vie éternelle.
— Toutes n'y parviennent pas.
— Vous êtes un hérétique ; l'enfer, c^est encore la vie éternelle, mais soufïrante.
— L'éternité de la souffrance ? » s'écria Claude, « fait pendant à l'éternité de la joie. Et la miséricorde que devient-elle ?
— Elle cesse où commence la justice.
— Non, monsieur le curé, non; vous calomniez votre maître. Vos affirmations désespérantes n'engagent que vous : Dieu n'est pas que Dieu, il est humain aussi.
Et mélancoliquement :
— Ne damnez pas : plaignez et soulagez. Si le dogme a des côtés sombres, montrez les autres.
« Ne désespérez d'aucun salut, vous qui croyez à l'éternité. Notre cœur, si lamentable, notre cœur de créature contient une pitié, qui a sa source au cœur de Dieu. Quand nous voyons souffrir un être cher, nous devenons forts et capables de sacrifice. Si Tenfer était éternel, Jésus se ferait homme une seconde
PAROLES AUGURALES 139
fois, et sur une croix nouvelle rachèterait les damnés ! »
Le prêlre regarda curieusement l'ancien officier.
— Ce que vous dites n'a pas le sens commun, mais cela respire la foi ! »
Les deux hommes se turent^ et sans se comprendre, s'estimèrent.
La Confession
C'est une grande merveille que le sacrement de pénitence « ce Nosce te ipsuin » mis à la portée de tous.
L'église de la Trinité était pleine de ce silence de midi, qui exalte la majesté des vieilles nefs.
Aux contreforts se brise confusément la vague de la vie active et du siècle : le silence et la solitude, cet autre silence pour les yeux, font croire que Dieu visite son temple et se plaît à remplir de sa seule paix.
Un arôme de vieillesse et d'encens, où la foule et la tombe mêlent leur humide âcreté, surprend les sens, et les dispose au recueillement.
142 LA TIIÉRTAQUE
En descendant les douze marches du porche,Stéphanette éprouva un subit apaisement. L'ancien lieu d'asile pour les criminels accueillit son innocence troublée. Seule sous la haute voûte^ elle respira fortement l'air épaiS;,comme on respire Tair du large, à grands traits, et le battement de son cœur se régularisa.
D'un pas très lent, elle monta jusqu'au chœur et s'arrêta au pilier du rond-point, devant le tabernacle de marbre blanc qui contient Tinsigne relique du plus précieux sang: elle s'agenouilla sur la dalle et ouvrit son cœur, pour que la lumière du Saint-Graal Téclairât jusque dans ses ombres. Elle s'examinait plutôt qu'elle ne priait, cherchant Tendroit de sa blessure pour en arracher le trait perdu et cependant douloureux.
Matériellement^ elle était sans reproche : elle n'avait pas fait un pas vers le péché ; et l'homme qui l'obsédait ignorait jusqu'à son existence. Leurs yeux ne s'étaient pas même rencontrés.
Stéphanette se jugeait malade. Une piqûre de guêpe empoisonne l'organisme et y cause de longs et douloureux ravages : la vue de ce marin avait produit sur son âme un semblable effet. Toute sa sensibilité s'était émue à Taspect du gars contemplant la mer : et elle le revoyait toujours fort et doux, robuste et rêveur, les bras croisés sur son tricot bleu. Pourquoi, elle qui reculait Fidée de mariage, d'un mouvement instinctif, dans Tombre des choses qu'on redoute ; elle, qui éprouvait un déplaisir à la recherche très respectueuse des prétendants ; elle, qui ne prévoyait pas le moment où elle serait lasse d'une vie de famille où on l'adorait; et enfin, qui jouissait si pleinement d'être fille ; pourquoi, en apercevant cet homme de mer, avait-elle été frappée de passion ; et d'un jour mélancolique à une nuit insoucieuse, s'était-elle enlisée dans une obsession romanesque si profonde?
La possibilité d'une faute, ou bien moins, l'ombre d'une démarche étourdie à aucun instant ne traversa sa pensée. En regardant
144 LA THÉRTAQUE
quelqu'un, elle ne pouvait voir qu'un époux ou un indifférent.
Or, Yvon était impossible comme fiancé ; et la barrière vraiment infranchissable, qui la séparait du marin, avait exaspéré ses pensées, comme le rocher irrite la mer et la rend dure et écumeuse. Elle ignorait tout de lui, même s'il était marié, même le son de sa voix ; elle ne tenterait rien pour satisfaire la curiosité née d'un pareil affolement, ni pour se rapprocher de Têtre élu.
Stéphanette, venue sous une poussée intérieure^ ignorait si à cette heure elle trouverait un prêtre et fut soulagée en apercevant un blanc surplis sur la porte de la sacristie. Vivement, elle se jeta dans le confessionnal, de façon à ce que le bruit attirât l'attention, et rabattant son épaisse voilette, elle s'apprêta à tirer de sa religieuse démarche le meilleur fruit.
Elle reconnut Farchiprêtre à travers le treillis. Opprimé par la chaleur il soufflait, s'épongeait le front avec un mouchoir à carreaux.
— Mon enlaiit, dites vos prières », fit-il.
Il pria lui-même et posa la première question :
— Depuis combien de temps, ne vous êtesvous pas confessée !
— Depuis Pâques.
Il avait donc affaire à une pratiquante.
— Eh bien, mon enfant, je vous écoute. Accusez-vous de tousvos péchés... et d'abord de celui qui vous pèse le plus. »
Une reconnaissait pas la jeune fille, indifférent du reste à la personnalité de la pénitente.
— Mon père, j'ai besoin de vos lumières pour me guider, dans une occurrence très spéciale.
Elle hésita au choix des mots et reprît :
— Mon père, je ne viens pas m'accuser d'un péché, je viens me plaindre d'une obsession et vous demander le moyen d'en guérir.
— Une obsession?» fit le prêtre, surpris de ce mot, au Heu de la banalité des aveux ordi-
naires. Car le confesseur entend surtout des accusations moyennes, presque toujours identiques et l'effort de son ministère est de surmonter 1 ennui écrasant du sacrement^ tandis que les profanes lui attribuent un vif intérêt de curiosité.
— Savez-vous, mon enfant, ce que c'est qu'une obsession ?
— C'est une pensée qu'on repousse en vain et qui vous hante malgré vous.
— Une tentation ? » conclut la voix basse de l'ecclésiastique.
— Non ! » répéta Phanette, « une obsession ! Je ne suis pas tentée. Je mourrais plutôt que de céder à l'obsession, je suis sure d^ résister, mais je mourrai certainement, si on ne m'en délivre. »
Elle entendit une exclamation sourde ; on ne la comprenait pas :
— Mon père, permettez-moi une question qui m'aidera à voir clair dans mon cœur :
« Est-ce un péché, pour une jeune fllle, de
vouloir épouser un homme socialement inférieur à elle ?
— Non,» dit le prêtre, «Tinfériorité sociale d un époux ne constitue pas un péché. Mais les conséquences de cette infériorité peuvent être graves pour la famille.
— Une jeune fille peut-elle disposer d'ellemême contre le gré de ses parents?» demanda Phanette.
Une toux artificielle répondit d'abord. En face d'une pénitente aussi lucide et nette en ses formules, le représentant de l'Église hésita ; lentement, il réfléchit, sans cacher sa préoccupation.
— Mon enfant, les questions de conscience pourraient être tranchées par les anges, mais non par les hommes. Vous venez en détresse vers moi, pour me donner le gouvernail de votre âme qui ne vous obéit plus. Je ne peux me refuser à ce rôle de pilote qui doit vous faire rentrer au port ; mais comment résoudre une énigme dont ont ne connaît pas les termes ? L'homme que vous aimez se
148 LA TIIÉRTAQUE
trouve inférieur socialement ? A quel degré ? Sous quel rapport ? Fortune ? Rang ?
— Mon père, je n'aime pas cet homme.
Elle sentit que celui qui Técoutait s'efforçait en vain de la suivre. Elle se tut, un peu découragée.
Il reprit :
— Quels ont été vos rapports avec lui ?
— Il n'y a pas eu de rapports, mon père ! D'une voix un peu agacée :
— Quand il vous a parlé ?
— Il ne m'a jamais parlé.
— Quand il vous a écrit ?
— Il ne m'a pas écrit.
— Qandil vous a regardée ?
— Il ne m'a pas regardée.
Un long silence pesa sur le confessionnal.
Elle éprouvait une honte indescriptible à raconter que son imagination avait fait tous les frais de l'aventure.
— Ma chère enfant^pour ne pas me risquer à des questions maladroites et indiscrètes, je suis forcé d'attendre les explications que vous
LA CONt^ESSION 149
voudrez bien me donner. Vous êtes obsédée par la pensée d*un homme qui ne vous a pas même regardée.
— Oui, mon père ! » fit-elle.
— Et vous voulez vous délivrer de cette pensée.
— Oui, mon père..., je le veux de toutes mes forces.
— Eh bien 1 Ne tentez rien pour revoir cet homme et priez la sainte Vierge... »
Le prêtre vit-il le mouvement d'épaule de la pénitente ou le devina-t-il ?
— N'êtes-vous pas croyante, pratiquante ? D'une voix énervée, elle protesta :
— Croyez-vous, mon père, qu'une âme fière n a pas prié et pleuré et fait tout ce qu'elle imaginait, avant de se baisser à un pareil aveu ?
— Il n'y a aucun abaissement à avouer son péché à un prêtre : je suis moins pur que vous, mon enfant, étant plus vieux, et, quoi que vous me disiez, je ne m'estimerai pas autrement, devant vous, qu'un frère en fragilité qui
150 LA TIÎÉRTAQUE
s'efforce à devenir momentanément un père, par charité. Il y a trop d'orgueil dans votre ton : au tribunal de la pénitence, deux humilités se rencontrent et se saluent, pour accomplir une œuvre de miséricorde. »
Paternellement, il l'interrogea.
— Ma chère enfant, comment cette obsession est-elle née ?
— Du hasard, mon père ; en passant, j'ai vu un jeune homme...
— Vous n'avez pas cherché à le revoir?
— Non, mon père.
— Eh bien ! » murmura le confesseur ; et l'intonation tomba sur la pénitente comme une ironie... « Eh bien, ce ne sera rien que Tombre d'un moment sur votre imagination. Faites votre acte de contrition : je vais vous donner la sainte absolution. »
Phanelte éprouva une déception inexprimable ; elle baissa la tête avec découragement. Aucun secours ne lui viendrait donc ni delà terre ni du ciel. Elle accusa mentalement le prêtre de paresse et de médiocrité. Cependant
LA CONFESSION loi
il avait cru bien agir et apaiser le trouble qu'on lui montrait, en le traitant négligemment. Souvent ce procédé avait réussi, abolissant la préoccupation. D'après ce que son oreille avait entendu, il ne pouvait estimer la gravité du cas; et sa prudence, un peu courte sans doute, ne méritait aucun blâme.
Cependant Stéphanette regrettait déjà sa démarche relie sentit l'ombre s'épaissir dans son âme dolente et retraversa l'église tristement- Sur le seuil, des gamins jouaient aux billes ; rherbe poussait contre le mur et entre les pavés : la paisible petite ville lui apparut maussade. Elle Taccusa d'une part dans son malheur et s'aperçut, rétrospectivement, que Tennui l'avait forcée à trop de rêves, à un repliement moral propre aux hallucinations.
Une existence plus aérée et diverse, des fréquentations superficielles mais excitantes, un cours moins monotone des heures Feussent préservée peut-être. A bien regarder autour d'elle, elle ne découvrit pas une dis-
152 LA TilÉRlAQUE
traction possible, ni une personne chez qui chercher une diversion et, malgré qu'elle connût tout le monde, elle eut l'impression d'habiter un désert.
Le foyer, désormais, lui imposant une pénible contrainte, elle se jugea malheureuse indiciblement et s'effraya d'un avenir où, harcelée par les affections qui Tentouraient et incapable de les tranquilliser, elle se verrait torturée à chaque moment.
Elle rentra, déçue et plus sombre, s'enferma dans sa chambre, et, sur sa chaise longue en gémissant très bas, elle appela le secours d'un sommeil qui ne vint pas. Les bruits de la maison lui apportaient le sourd reproche des cœurs qui saignaient autour d'elle.
Le taon, qui harcèle la malheureuse lo, figure ridée fixe imparfaitement; car l'insecte, adversaire extérieur^ peut être repoussé : l'obsession habite au plus intime de l'être : au centre même de sa victime, il prodigue ses incessantes piqûres.
Aux époques de foi, on attribua aux phé-
nomènes excentriques un déterminisme surnaturel; et, maintenant, ropinion ramène les cas les plus embarrassants à des solutionsphysiologiques qui ne satisfont pas.
Les lois du monde spirituel, invoquées ou niées,n'ont jamais été connues: il n'y a point de médecin de i^'âme ; et cependant les maladies de rimagination et de la volonté se révèlent à chaque instant chez l'individu et remplissent Thistoire de leur propagation épidémique. Au temps des incomparables cathédrales, le diable eût étéTauteur des maux de Stéphanette ; et on Teùt exorcisée, sans trop d'erreur, puisque son état relevait de Faction spirituelle. Une étude profonde de sa personnalité suffisait à expliquer cette crise si effrayante.
M^^'Rainvilliers n'avait rêvé qu'à elle-même; le soin excessif de sa personne, devenu proverbial, correspondait au souci unique de son individualité morale. Au lieu d'observer et de juger les jeunes hommes, elle les avait dédaignés, en principe et collectivement. Les plus fîères se jurent de n'accepter qu'un
digne époux et s'enivrent de leurs exigences, comme de véritables droits, jalousement défendus : elle s'était persuadée de l'indignité entière de Thominalité. Nul ne la mériterait, nul ne lui rendrait quelque valable monnaie contre son or vierge. Cette persuasion lui mit un bandeau sur les yeux, elle ne regarda plus, et volontairement elle renonça à choisir, comme si elle ne devait jamais rencontrer un époux selon son vœu. Gela paraissait dans sa conduite avec Dangu, qu'elle n'avait jamais accepté quoiqu'il lui parût possible ; ni refusé, malgré qu'il ne lui plût pas. Ainsi elle s'était préparée à recevoir une impression très forte et pernicieuse, du premier qui, par circonstance fortuite, se dresserait, en démenti vivant d'une telle erreur.
Désespérant de s'intéresser à l'homme qu'elle rencontrerait, elle résolut de chercher sa vie morale dans l'évolution et l'accomplissement de cet homme ; elle serait sa fée, plutôt que son épouse. Elle entreprendrait une œuvre de métamorphose. N'espérant rien
recevoir, elle voulut tout donner. Cette bizarre conception la disposait à s'énamourer du personnage le plus primitif, pourvu qu'il présentât le double caractère de beauté et de jeunesse, la matière brute qu'elle voulait modeler.
On ne se trompe pas sur la gravité des mauvaises pensées : les folles et les inconsidérées aussi préparent l'âme à des souffrances plus ou moins lointaines. Un événement surprenant en lui-même a son explication dans mille cogitations, très espacées, qui ont préparé notre raison à la défaillance.
Les choses qu'on se figure existent, tout autant que celles qui frappent nos sens; et la plus noble partie de Thumanité a vécu de cette figuration.
Nos passions ne ressemblent pas à celles de l'animal, toujours positives. On peut même dire que chez l'être cultivé, la réalité ne joue pas un rôle primordial, puisque Timage remporte surTobjet. Stéphanette n'aimait pas le marin de la jetée, mais il fournissait le modèle
156 LA TIIÉRIAQUE
nécessaire à son rêve, il incarnait un vœu longtemps caressé.
Les poisons organiques sont les plus formidables ;la décomposition de la vie engendre de la mort. Il en est de même de certains sentiments qui agissent comme des poisons animiques et qui amènent la folie ou le désespoir. Mais là, le phénomène revêt une individualité si exclusive, que le patient seul estime bien sa détresse, et que nul ne peut compatir autrement, qu'en voyant la pâleur du visage et la dolence du regard et du geste.
Les fous et ceux qui rentrent, par un trait et pour un moment, dans la catégorie démente, souffrent beaucoup plus qu'on ne le suppose : Tâme se défend contre la maladie aussi vivement que le corps ; elle épuise ses forces à se dégager de Temprise discordante ; et le suicide n'est qu'un accès de la volonté qui lutte contre une idée.
La pensée de Stéphanette se teignait, par instants, d'une lividité épouvantable, et un
goût de la mort se glissait dans ses transes, comme un souffle des mauvais anges. Vivre des années semblables à ces deux mois lui paraissait au-dessus de ses forces et de toute force humaine.
Nergal
Les hommes d'imagination sont certainement les plus grands clercs de l'humanité, car nous sommes plus doués pour la divination que pour le savoir.
L'arrivée du célèbre romancier secoua la torpeur de Stéphanette ; elle s'anima à la vue du savant psychiatre, qui l'aiderait à étudier son mal et peut-être à le guérir : elle Taccueillit comme une sommité de la psychologie, elle, malade de Tâme,
Naturellement, l'écrivain prit rintérêt qu'on lui montrait pour un hommage de lecture et, dès l'abord, éprouva un grand zèle envers cette belle jeune fille, trop pâle maintenant,
mais en qui il devinait quelque chose de rare et d^'énigmatique.
Parvenu à ce point de renommée où on ne monte plus sans une circonstance de fortune, grisonnant et un peu las d'avoir selon l'expression baudelairienne « étreint des nuées », Nergal était à ce moment où le plus individualiste s'intéresse à autrui et se montre capable de mansuétude.
Claude avait beaucoup hésité à l'avertir de l'état de Stéphanette^et enfin s'était résolu au silence. Les remarques seraient d autant plus précieuses, nées de la seule observation. Il eut raison et le premier mot de Nergal fut celui-ci :
— Quel beau fruit ? Pourquoi enferme-t-il un vers qui le ronge ? »
L'oncle feignit l'étonnement et son interlocuteur, avec un peu de vanité, affirma son observation.
— Je ne sais si Thomme du verger aperçoit à quelque signe quelapomme intérieurement recèle un parasite : Thomme de la psycho-
NERGAL IGl
logie ne se trompe pas à certains symptômes révélateurs d'un souci caché.
« Cette fille, par ses lignes et son type , appartient à la série rayonnante ; orgueilleuse et généreuse à la fois, elle veut donner pour se prouver sa dignité et aussi pour la faire accepter. Vous Tavez vue plus vivante, plus extériorisante qu'elle n'est maintenant. Quelque chose paralyse ses manifestations : bref, votre nièce, comme je la vois, n'est pas vraiment elle-même.
— C'est vrai!» avoua Claude. « Si vous pouviez me dire ce qui la change ainsi, quelle reconnaissance je vous dédierais I
— La confession laïque et littéraire, mon cher, a des dangers pour le clerc, sinon pour le pénitent. A se pencher sur une jeune âme, on se trouble soi-même, si on ne la trouble pas .
— Un médecin affronte la contagion.
— Oh I ne poussons pas si loin ma qualité de docteur psychiste ! Ne me mettez pas un tabouret sous les pieds ; j'y serais ridicule.
« La psychologie n'est pas une science ! Pourquoi Je Tignore, puisqu'elle rentre dans le domaine de Tobservation : mais c'est un art incontestablement. Or, Tévidence artistique diffère d'un homme à l'autre. Pour certains, Rubens vaut Titien. On ne voit pas une âme; on la perçoit. La compétence s'appellerait le génie, un génie sans nul rapport avec la littérature. Jacques Aymar trouvait les sources : la baguette de coudrier dansait dans ses mains, et jamais à faux.
«Existe-t-il des Jacques Aymar pour l'âme et la voyance ne dépend-elle pas de la sympathie ?
« Si j'aimais votre nièce ou si elle m'aimait, je la guérirais, parce que mon sentiment ou le sien exalterait mes facultés.
— Appliquez du moins votre merveilleux esprit à déchiffrer cette âme si fermée, her- | métiquement fermée.
— L^amour seul ouvre les âmes.
— L'admiration les entr'ouvre et l'œil de rinteliigence s'y glisse, » insinua Claude.
— Il reste encore trop d'ombre, quand les cœurs ne s'offrent pas l'un à l'autre.
— Tentez du moins de deviner cette énigme dont plusieurs vies dépendent. Elle offre assez de difficultés pour exciter votre observation et vous n'êtes pas insensible au charme d'une bonne action.
— Vais-je travailler pour ce M. Dangu qui soupire si discrètement ?
Claude fit un geste de dédain.
— Vraiment, il ne s'agit pas de lui; mais d'elle...
— Vous n'avez aucun avertissement à me donner ? J'agis donc à l'aveuglette, et selon mon impression.
— La voilà qui descend au jardin, allez la rejoindre. Elle a hâte de vous parler sans témoins, j'en jurerais, et veut s'exposer à votre rencontre, n'osant vous chercher directement. Voyez comme elle traîne les pieds et penche la tète : cependant, à cette heure, intéressée, curieuse, elle attend un colloque avec vous.
104 LA THÉiUAQUE
— Elle est atteinte de quelque plaie intérieure », fit Nergal,en la regardant^ et, lentement, il la suivit, à quelque distance.
Au milieu de l'allée, il la rejoignit.
— Mon bon génie m'amène près de vous, mademoiselle, pour que je voie le plus noble spectacle de ce monde, la pureté unie à la beauté. »
Elle pâlit et il crut Tavoir effarouchée par Temphase de son madrigal : mais, brusquement et parlant vite, elle lui dit :
— On vous appelle maître: vous en savez donc plus long que les autres, plus qu'un confesseur ou un directeur... »
Il crut qu'elle allait avouer son secret, sur rheure et sans attendre de question.
— L'étude de l'âme n'aura jamais de docteurs, par examen, concours ou diplôme. Ce n'est pas un domaine précis aux phénomènes déterminés. Paracelse dit que la bienveillance fait la première qualité du médecin ; il sera plus vrai d'énoncer que la sympathie est l'unique moyen de diagnostic. »
Stéphanette réfléchit un peu ;
— Vous avez donc de la sympathie pour moi et vous ne refuserez pas vos conseils. . pour une amie.
— J'aimerais mieux qu'il s'agît de vous.
— Il s'agit de moi, par contre-coup, par sympathie : je me suis mis en tête de la sauver, je le lui ai promis et, étant orgueilleuse et tenace, je me trouve presque malade de sa maladie.
—Oui c'est le phénomène du transfert animique^ ; on se charge, en quelque sorte, de la peine d'autrui et, réellement, on en porte un peu le poids, par moments.
— Ah! vous comprenez cela.
— Comprendre, n'est-ce pas mon métier ?
— Eh bien! Maître, voici le cas très étrange où je me trouve mêlée par affection: une amie qui a toujours rêvé les aventures, a vu un soldat, un beau soldat, et depuis elle désespère, car sa famille n'ouvrirait pas ses bras à un pareil gendre et elle se figure que son bonheur, seul ce militaire pourrait le faire.
166 LA TIIÉRIAQUE
— Comment a-t-elle connu ce guerrier? »flt l'écrivain à demi souriant.
— Elle l'a vu dans une promenade.
— Et puis. Ta revu dans une autre promenade ! Il y a quelque invraisemblance à ce que une amie à vous, une amie chère et par conséquent fine, cultivée, se soit éprise d'un soldat, tel qu'on les habille aujourd'hui; vous me direz, que tout le monde étant soldat, le plus grand génie du monde porte peut-être, à cette heure, la capote bleutée : je n'arrive pas à me figurer le coup de foudre passsionnel,à propos d'un tourlourou. Laissons l'habit, quel est Thomme ?
— Mon amie ne sait rien de lui.
— Et elle Faime si fort ! Votre amie me paraît bizarre. On s'amourache de l'uniforme d'un bel officier, mais d'un simple soldat sur
la mine... ?
— C'est ainsi, cependant.
Nergal réfléchit.
— Quand la circonstance présente tant d'obscurité, il faut étudier les antériorités
^ERGAL I 67
sentimentales ! Votre amie est-elle sage ?
— Gomme une image.
— A-t-elle toujours eu du goût pour les militaires ?
— Non. Très intelligente, trop intelligente, dirait-elle en étant sincère, elle a rêvé d'un être très simple, très rudimentaire,qu'elle formerait selon son idée.
— Une femme fait la fortune d^un homme, elle ne le forme pas,il reste le même toujours
— Ah 1 vous jugez cette conception... ?
— Absurde, digne d une cervelle malade.
— Cependant Thistoire nous montre...
— Des aventuriers devenus puissants ducs aux époques d'action, par les armes et le crime. Aujourd'hui un pioupiou n'est que la chrysalide d'un général.
— Mon amie délire ; mais elle souffre, je voudrais la guérir.
— Mon Dieu ! Si elle causait seulement avec son enfant de Mars, elle rétablirait son sain jugement, en moins de deux heures.
— Y songez-vous, deux heures en tête-à-
168 LA TITÉRIAQUE
tête ? Pas une seconde ! Mon amie est incapable de donner un rendez-vous ?
— Eh bien I Qu'elle écrive, la niaiserie et Forthographe de la réponse lui feront du bien.
— Je vous répète qu'elle est honnête fiUejne veut pas revoir ce personnage, qu'elle serait fort embarrassée de savoir où le retrouver. Cependant elle ne se consolera jamais d'y avoir renoncé.
— Chère demoiselle, si vous vous figuriez que les feuilles de cet arbre sont d'émeraude, d'une valeur inestimable, que faudrail-il faire, sinon vous approcher, pour que le mirage se dissipât ; et votre amie retrouvera la paix, dès l'instant où elle verra de près son toulourou.
Stéphanette se tut un moment.
— C'est là tout ce que vous trouvez?
— C'est tout, comme réponse à ce que vous me révélez.
Changeant de sujet, elle jeta inopinément:
— Que pensez-vous, Maître, de M. Dangu? Nergal s'arrêta.
— Mademoiselle, je vous admire en rêve
et en passant. C'est assez pour que je sois injuste envers un homme jeune qui vous aime et qui attend visiblement votre bon plaisir pour se précipiter sur votre main.
«Aussi réfléchie que vous l'êtes, ne supposez-vous pas l'éternelle compétition des hommes, vis-à-vis de toute femme qui plaît?
« Nous autres, qui passons nos veilles à retourner le type humain pour en découvrir les aspects inaperçus, nous sommes de grands vaniteux ; nos œuvres, qui ont coûté beaucoup plus d'efforts que ne suppose le vulgaire, dominent nos jugements. Qui se creuse la cervelle chaque année depuis un tiers de siècle pour inventer des héros d'amour n'aura pour M. Dangu et ses semblables que des dédains intellectuels, auprès desquels ceux du blason ne sont qu'aménité.
— Vous pensez donc qu'une jeune fille qui s'estime bien haut doit épouser un homme supérieur.
— Qu^'est-ce qu'un homme supérieur, mademoiselle ? Celui dont la recherche est flat-
teuse devant la galerie ou devant les siècles? Pensez-vous, en ce moment, au boulevard ou à la postérité? A la société de Fécamp ou à TAcadémie des inscriptions ?
«Que demandez- vous au mariage ? Répondez sur ce point et cela éclaircira les autres. Il sera toujours dangereux de mêler le souci de la gloire au souci de Tamour.
— Un homme supérieur est celui que Ton peut admirer.
— On peut admirer un bretteur ou un chimiste, un explorateur ou un magistrat, un chasseur ou un poète. Les femmes d'ordinaire suivent la* foule et admirent avec elle. Prêtresses du succès plutôt que ferventes du mérite, elles vont à Thomme brillant, à rhomme luisant et non pas à la valeur solitaire et méconnue.
« Et puis, ces programmes propres aux jeunes filles me font sourire. On aime peutêtre à sa fantaisie ; il est plus rare qu'elle soit la paranymphe du mariage : une vierge
bien née ne choisit que dans un rayon si restreint I
— Je vois», interrompit-elle, «qu'àTinstar de tous les hommes vous séparez Tamour du mariage. Une femme ne le peut pas.
— Chère mademoiselle, je ne suis pas un contempteur du sacrement mais les raisons d'aimer et celles d'épouser ne sont pas identiques. Il faut des qualités différentes pour des œuvres diverses. D'ici à Rouen, vous vous accommodez de n'importe quel voisinage ; s'il s'agissait de traverser la France dans un coupé d'antique patache, vous vous informeriez du compagnon de route. La grande différence entre la libre attraction et le contrat matrimonial, c'est que le premier ne se propose de rien fonder et que le second est un pacte de destinée. On s'accompagne volontiers avec des gens dont on ne ferait pas ses associés, ses inséparables. Eh bien! pour décider sur ce point, envisagez que dans un cas il n'y a qu'un dessein limité en sa durée; et que dans l'autre, on engage toute la
172 LA TÎIÉRIAQUE
vie. Il ne suffit pas qu'un jeune homme soit jeune pour faire un mari, il doit promettre un homme mûr acceptable et un digne vieillard. La jeunesse n'occupe qu'aune assez courte partie de Texistence et celle où on se suffit presque à soi-même. Le pacte conjugal prend sa dignité de perpétuité même. Voilà pourquoi les raisons d'aimer et d'épouser, qui peuvent se réunir, restent cependant distinctes.
— Vous plaidez la cause de M. Dangu.
— Je parle sincèrement et selon Texpérience. Ce que vous trouvez dans le roman, ne cherchez pas à le vivre. L'amour réel ne ressemble pas à la fiction ; ni moindre, ni supérieur, il diffère comme le modèle du tableau.
— Que dois-je conseiller à mon amie ? » interrompit-elle.
— Qu^elle voie son élu. Le moyen d^éteindre le mirage, c'est d'aller à lui.
Psychiatrie
On conçoit une thérapeutique des passions, sans qu'il y ait ni manuel ni pro^ fesseur de cet art qui exigerait des médecins-prêtres ou des prêtres médecins, comme dans Vantiquité.
M""' Rainvilliers n'était pas femme à considérer passivement Tombre descendue sur son foyer et, devant la torpeur où son enfant s'enlisait ctiaque jour davantage, elle imagina d'appeler, pour cette fin de saison, celle des amies de Stéphanette qui pouvait se mieux poser en rivale, et réveiller cette personnalité qui fuyait, presque à vue d'œil, son lieu matériel.
Germaine Gallois Jolie et sans fortune,brù-
lant de se bien marier, tenterait la conquête de Rodolphe Dangu, et peut-être ses essais arracheraient-ils Stéphanette à son indifférence. L'oncle Claude approuva ce parti,
— Qui ignore la cause du mal, doit tenter tous les remèdes.
— Germaine fera Timpossible pour plaire à M. Dangu et peut-être réussira-t-elle ?
— Pour cela, je me porte garant, « s'écria Claude». Le jeune homme résistera aux pires coquetteries. Quand on aime votre fille, ma chère belle-sœur, on dédaigne aisément les plus coquettes. Rodolphe souffre autant que nous de Vahsence de Stéphanette.
— N'était-elle déjà absente pour lui?
— Gomme elle devient absente pour Nergal lui-même, qui s^ennuie et qui va partir.
— Il ne vous a rien révélé, ce connaisseur des âmes ?
— Oh ! Il a toujours des idées ingénieuses. Ce n'est pas de son talent que nous avons besoin.
— II part bientôt ?...
— Aujourd'hui, sans doute.
Ce départ humiliait M""" Rainvilliers. Cette enfant, dont elle était si fière, ennuyait un homme comme Nergal. Elle avait done bien changé, cette pauvre Stéphanette.
Sitôt que la jeune fille comprit qu'elle ne tirerait aucun avis salutaire de récrivain,elle retomba dans son découragement et ne prit plus la peine de feindre un intérêt qu'elle n'éprouvait pas. Vexé d'abord comme les gens qui ont l'habitude d'être flattés, puis lassé par un mutisme presque invincible, il se trompa sur la qualité morale de Stéphanette. Sa curiosité s'éteignit et son^èle avec elle. Claude vit avec peine ces deux êtres extraordinaires se méconnaître, sans pouvoir remédier à l'espèce de distance qui s'établit entre eux, de l'instant où la préoccupation de l'un et la vanité de l'autre furent déçues. Nergal essaya de provoquer une confidence et peut-être, sur un aveu même voilé, eût-il trouvé un remède. Avec les paroles obtenues
dans la coiiversation,le mystère restait indéchiffrable.
Lorsqu'il vint prendre congé des Rainvilliers, Claude le supplia de tenter encore le déchiffrement de cette énigme.
— Mon cher ami », lui dit le penseur, « je n'ai aucune prise sur cette sensibilité, aucune entrée dans cet esprit. A notre premier têteà-tête, je l'ai déçue. Le mot qu'elle attendait, je ne Taipas dit. En l'état très grave, à mon sens, où elle se trouve, Balzac lui représenterait un peu moins qu'aune marionnette. Vous qui avez sa confiance et qui la suivez depuis des années, vous pourrez plus que moi, qui suis vraiment pour elle un étranger.
— Abordez franchement la question ; diteslui: mademoiselle, autour devons on se meurt d'anxiété ; prenez pitié de ceux qui vous aiment.
— Démarche indiscrète et vaine ! » déclara le romancier.
— Parlez-lui encore ; votre honneur est en jeu. Gomment,voilà une âme pleine de mys-
tère et cela ne vous stimule pas, et vous ne sentez pas l'Œdipe s'éveiller ? »
Un peu agacé, Nergal répondit vivement :
— On n'ausculte pas les âmes, on ne tâte pas le pouls aux consciences. Votre nièce désespère. Pourquoi?Elleseulesaurait le dire.
« Elle désespère d'elle-même. Llnterrogation sur son amie éprise d'un tourlourou entrevu à une promenade s'applique à ellemême.
— Il n'y a à Fécamp, ni promenade, ni garnison », interrompit Claude.
— Cela est du reste trop bizarre pour le prendre au littéral et je ne m'y arrête pas. Je vous ai proposé d'en admettre le principe: elle aurait vu, et elle aimerait quelqu'un qu^elle ne peut épouser ; mais vous jurez, par tous les dieux, que rien ne contredit autant aux époques, aux lieux, aux personnes ; que vous êtes certain de la date de son mal. Je vous ai dit, aussitôt que je l'ai vue : un ver la ronge ? Est-ce un remords ?
— Plianclte est impeccable.
— AlorSjc'est un regret. Cette fille renonce à quelque idée passionnément chère et elle se sent mourir. Il y a dans son expression et ses attitudes un découragement inexprimable. Vous me parliez du soin d^elle-même, passé ici en proverbe, et de jour en jour, je l'ai vue se négliger : regardez ses ongles, ils sont moins soignés qu'à mon arrivée.
— Que faire ?
— La confesser! Elle seule dira pourquoi elle souffre.
— Si vous connaissiez son mal, trouveriezvous le remède ?
— Sonmal,monpauvre ami,c'est un homme qu'elle connaît mal ou très peu ! Le remède, ce serait de le lui faire connaître longuement ou très bien.
— Une femme, une fille dépérit, divague : c'est un homme ! Ah ! vous êtes bien tous les mêmes, vous autres littérateurs. Voyons ! C'est la banalité courante que vous me redites. Cherchez Thomme, cherchez la femme, cela simplifie le mystère des sexes.
— Les mystères sont simples, si simples que nous ne les apercevons pas. Dieu nous met ses secrets si près des yeux que nous ne les voyons jamais. Oui , c^est sa façon de cacher sa sagesse.
— Si vous Tosiez, vous lui diriez : « A qui pensez-vous? »
— Je l'oserais, si je pouvais espérer sa réponse.
—Et une fois que vous connaîtriez Thomme ?
— Je les mettrais en présence. La réalité ne produit pas de pareilles congestions men" taies ; au contraire, elle les guérit. »
L'oncle était intelligent et malgré lui il accordait un grand prix aux conseils de Thomme de génie.
— Votre expression de congestion mentale me paraît juste : il faudrait décongestionner. Comment ? Car supposons que vous ayez nommé le mal, désignez le remède d'un mot précis, sans phrases.
Nergal réfléchit, puis laissa tomber :
— Thériaque.
180 LA TIIÉRIAQUE
— Quoi ?
— Thériaque î
— Parlez chrétien, de grâce !
— La Thériaque est une panacée d'effet aussi miraculeux que le baume de Fierabras qui guérit les pires blessures des chevaliers dans les romans du moyen âge. Elle se composait de cent quarante substances.
« On en attribuait la formule à Mithridate, ce roi du Pont aussi célèbre par sa résistance aux poisons que par celle qu'il opposa aux Romains.
« A Venise, on préparait la Thériaque avec une solennité extraordinaire, en cérémonie publique devant le doge et les sénateurs.
«La réalité, composée de tous les accidents matériels, n'est-elle pas la véritable thériaque des illusions? Elle guérit la passion, née d'un rêve.
— Gomment composerai-je cette Thériaque, avec quels accidents matériels ? Faut-il cent quarante substances ?
— Mou cher, vous faites le niais pour m'énerver. Une fillette de onze ans, tout à fait pure, mais exaltée, devint amoureuse d'un très beau vicaire qui venait donner des leçons à son frère : je l'ai guérie en une minute, en la plaçant sur le passage de Tabbé qui allait à la garde-robe. L'enfant s^était figuré que les prêtres étaient des anges : son imagination travaillait jusqu^'au délire; à Tidée matérielle de l^'humanité, elle fut dégrisée. Ne savez-vous pas l'incroyable fragilité des amours Imaginatives où Têtre vivant joue le rôle d^un mannequin, d'une poupée, que le sentiment revêt de variés oripeaux.
« Supposons que Tinvention de votre nièce soit vraie, qu'elle ait vu un beau militaire ; il suffira qu'elle l'entende parler pour que la cristallisation sentimentale cesse.
€ On doit toujours revenir à la comparaison stendhalienne du mouvement passionnel avec la branche trempée dans Teau de Salzbourg, qui se couvre de cristaux éblouissants. La branche n'est qu'un peu de bois mort sur
lequel la pensée, ardente et appliquée, dépose le fruit de son travail fiévreux.
— Enfin, pour vous, Phanette est amoureuse ! » s'écria Claude.
— Amoureuse sans espoir, amoureuse dans des conditions impossibles, en face d'obstacles insurmontables, amoureuse et surtout désespérée et plus désespérée qu'amoureuse.
« L^'amour tant qu'il espère ne montre pas cette face morte, cet œil morne, cet abandon du geste. Ici, la passion prend les traits de la maladie.
— Elle est en train de mourir, dites-le, dites-le », grogna Claude.
— Elle est dans le mouvement qui mène à la mort.
— Et vous ne faites rien et vous ne trouvez pas un expédient, une atténuation; et vous êtes calme et dissertateur.
— Maître Claude, la douleur rend injuste. Vous adorez votre nièce : sauvez-la vous-même, puisque seul vous pouvez lui arracher son secret.
« Quel qu'il soit^ une fois qu'elle Taura murmuré, vous verrez une amélioration.
Actuellement elle étouffe, elle suffoque : il y a un coup de bistouri à donner. Si j^étais jeune, peut-être tenterais-je Topération: je grisonne, et mon fluide, comme disent les occultistes^ n'a plus la qualité nécessaire. Sur votre nièce, je n^ai point d'action: pourquoi tenter une vaine cruauté et agacer une plaie que je ne puis débrider et assainir. Gardez en mémoire ce que je vous ai dit.
« Stéphanette aime un homme qu^elle ne peut épouser et elle l'aime parce qu'elle le rêve et en réalité ne le connaît pas. Sachez quel est cet homme, et qu'elle le voie à loisir et familièrement : le prestige meurt dans la fréquentation et s'avive par Téloignement ; et, lorsque le prestige n'a d'autre source que l'imagination surchauffée, le témoignage des sens suffit à le réduire. Allez en murmurant ce mot bizarre « thériaque » qui signifie réalité et mettez votre nièce en face de cette réalité : elle guérira tout de suite, d'un coup
184 LA TIIÉRIAOUE
aussi soudain que celui qui Ta frappée.
« Et maintenant, menez-moi saluer les Rainvilliers et ne me jugez, qu'après avoir suivi mon ordonnance. »
Et pénétrant la pensée de Claude, il ajouta:
— Intérieurement vous me reprochez ma froideur. Vous me voudriez plus passionnément inquiet de votre chère nièce, je vous apparais sans cœur et sans zèle. Réfléchissez. A quoi servirait que je m'émeuve, sinon à faire écho à vos transes?
« Aucun bien n^en résulterait pour elle. Ne me demandez pas mon cœur pour tenir compagnie au vôtre : je vous ai donné le secours de mon intelligence: je suis sûr de mon diagnostic : mais Tinfirmier, le garde, le veilleur sauvent parfois, à force de ponctualité et de soins ; or vous êtes l'infirmier. Cette enfant ne résistera pas à une scène violente de voire part. Il me semble qu'elle ne pleure pas ; donc, une secousse nerveuse débondera la tension extrême, et, au milieu des larmes, tombera Taveu. Ce sera le salut. »
Désarroi familial
Une famille, dont chaque membre connaîtrait exactement son devoir, qui est la connaissance exacte du droit des autres, serait un paradis.
Germaine Gallois apporta chez les Rainvilliers unfrou-frou conquérant, de hauts rires et Tespèce de démènement fébrile de la jeune fille en hâte d'établissement.
Elle ne reconnut plus la Stéphanette du pensionnat si posée, si lucide, tout à tous, choisie pour monitrice delà classe, à cause de son ferme jugement. Elle avait de la sensibilité, elle s'émut mais la présence de Dangu, plus absorbante que la pitié, éteignit tout autre intérêt.
Elle se jeta à la têle du jeune homme, non pas malhonnêtement et de façon critiquable, mais ouvertement et sans détour, elle feignit, en le voyant, de ressentir le coup de foudre et conserva Tattitude charmée de l'être qui rencontre son rêve et qui l'avoue. Ce parti en valait bien un autre, comme habileté, mais Rodolphe aimait trop profondément pour qu'on pût le flatter. A peine vit-il la joliesse de Germaine, sa vivacité gracieuse, son teint vif et ses yeux noirs. Dès que la circonstance les mit en tête-à-tête, il parla de Phanette,en amoureux, qui n'a qu'une préoccupation et qui l'impose à tout venant.
— Vous qui avez été la condisciple de M^^' Rainvilliers, vous connaissez, mieux que ses parents, ses secrètes pensées, ses tendances secrètes? Ne vous souvenez-vous pas de quelque préoccupation qui lui fut particulière ?
— Mon Dieu, monsieur, je chercherais en vain dans ma mémoire. Phanette était la raison incarnée, un modèle de régularité et d'ordre et même de minutie. Élève modèle, comme
enfant accomplie, elle eut tous les prix et dans la grande classe on l'appelait Minerve ; on lui proposait de trancher les différends et souvent elle imita Salomon, à propos d'un fruit ou d'un jouet. Moi, j'étais plutôt une étourdie, une enthousiaste... »
Le jeune homme l'arrêta . Que lui importait les traits enfantins de M^^' Gallois.
— Elle fut donc toujours raisonnable ?»interrogea-t-iL
— Toujours, et nous pensions toutes qu'elle ferait un mariage de raison. »
Le trait passa inaperçu :
— Avez-vous essayé de provoquer sa confidence ? Le cœur d'une jeune fille s'ouvre à la douce question d'une amie ? Ah I mademoiselle, que je vous serais reconnaissant, si vous pouviez éclairer le mystère qui la hante.
— Vous aimez Stéphanette profondément, monsieur, je le vois. Vous aime-t-elle ?
— Non! » dit-il, franchement.
— Vous espérez du moins la toucher par vos soins.
188 LA TIIÉRIAQUE
— Je l'espère, contre les apparences.
— Et si vous n'y parvenez pas ?...
— Je serai bien malheureux.
— Certes, Stéphanette mérite cette constance. Elle est, elle a été^ elle sera la personne accomplie qui enlève le suffrage des indifférents eux-mêmes. Mais quel que soit votre mérite, il peut être méconnu, surtout dans Tétat inexplicable où je la trouve !... renoncerez-vous au mariage... irez -vous au cloître?
— Cette extrémité est tellement désolante que je me refuse à Tenvisager. J'espère.... »
Ce disant, Dangu regardait devant lui, sans détourner les yeux sur sa gentille interlocutrice :
— Ah! » fît Germaine, «que la vie arrange malles choses. Le joli couple que cela aurait fait, M. et M"' Rodolphe Dangu, car vous êtes digne d'elle, par vos beaux sentiments; et si elle n'y cède pas, attribucz-leà son trouble maladif, car il est difficile, monsieur, de vous connaître sans vous estimer, et de Testime à la tendresse...
— II y a un abîme, hélas !... » s'écria-t-il ; « Stéphanette m'estime et rien de plus ! »
Elle ne trouva qu'une habileté praticable et l'employa :
— Vous souffrez, monsieur Dangu ; quelle âme de femme ne compatirait à vos tristesses ; j'en suis toute remuée. Mon amitié pour elle m^entraîne vers vous, et je m'offre comme... confidente,pour écouter et bercer vos plaintes.
— Oh ! soyez plutôt une amie attentive et habile ; surprenez Taffreux secret : car le médecin est venu et n'a rien compris, il a conseillé la distraction, le voyage, et Stéphanette ne veut pas bouger : or, nul ici ne lui résiste, pas même M. Claude.
— Stéphanette, une enfant gâtée... qui mérite de l'être, mais qui Test trop, pour son bien. Chacun s'accommode à son humeur et à cette heure il faudrait la forcer à guérir.
— Allez la rejoindre, mademoiselle, et tâchez de découvrir quelle est sa peine ? »
Germaine Gallois baissa la tête et mollement obéit.
A la vue de son amie si singulièrement atteinte d'un mal sans nom, Fespoir de séduire Dangu avait lui dans sa pensée de fille sans dot. Ni meilleure, ni pire qu'une autre, elle avait saisi éperdument cette occasion inespérée ; et tout de suite, il lui fallait renoncer à ce projet magnifique qui eût comblé ses vœux : car le jeune homme lui plaisait et elle Teût aimé sincèrement.
Dans la chambre où Sthéphanette rêvait sur sa chaise longue, étendue et immobile, Germaine entra, de triste humeur :
— Je viens de causer avec ton fiancé. Il s'inquiète, il divague. Ah ! il t'aime vraiment ! »
La malade eut une moue d'indifférence navrée.
— Pourquoi refuses-tu de voyager ? Tu n'as besoin que de distraction : c'est la petite ville qui te pèse. Nous partirions avec l'oncle Claude et M. Dangu, ce serait charmant.
— Laisse-moi reposer, mignonne 1 » répondit Stéphanette, d'une voix morne.
— Reposer 1 c^est-à-dire te confiner avec
je ne sais quelle idée qui te fait mal. Il faut décider pour autrui, dans certains cas ; et je neveux pas que ma petite Stéphanette souffre et dépérisse.
— Claude est il à la maison ?
— Oui, ma chérie : je vais le chercher. Quand elle revint suivie de Fonde, elle
dit seulement, sèchement, en désignant son amie du regard.
— Elle a bonne intention, mais elle me lasse. Faites que je sois seule. »
Au point de tension douloureuse où elle était arrivée, les bienséances n'existaient plus ,
— Vous pouvez rester, Claude », laissa-t elle tomber et quand la porte se referma sur Germaine mortifiée et prête à pleurer.
— J'ai besoin de paix, mon oncle ; que cette fille parte : elle aggrave ma peine, avec son bruit et sa banalité. Ma mère a cru bien faire en l'appelant, elle s'est trompée.
— Ni amie d'enfance, ni même un génie ne trouvent grâce devant vous.
— Je ne trouve plus grâce devant moi-même .
— Qu'avez-vous donc fait d'indigne, Stéphanette ?
— Rien ! Je ne suis plus moi.
— Quelle sorcière a opéré cette métamorphose ?
— J'ignore son nom, mais je subis son maléfice.
— Vous vous croyez ensorcelée, ma nièce. Voulez-vous que Tarchiprêtre vienne vous exorciser ! Aux missions de Tlnde, j'ai fait le clergeonpour une cérémonie de ce genre : le rituel est très littéraire, très grandiose. Savez-vous que l'exorciste est un personnage des ordres mineurs que Tusage abolit ?
— Que vous a dit Nergal, sincèrement, de mon état ? » interrompit-elle.
— Il a dit que vous aviez une congestion mentale.
— Et vous ne lui avez pas demandé le remède ?
— Si fait. Il prétend que vous seule sauriez l'indiquer !
— Moi!
Elle sourit, ironique.
— Quel triste augure que celui-là!
— Il vous a déçue.
— Oh ! oui ! Mais il a servi, ainsi que Germaine, à montrer qu'il faut laisser les malades en paix.
— Petite nièce, il n'y a pas qu'une malade dans cette maison autrefois bénie, il y en a quatre qui souffrent avec vous et par vous.
— Hélas ! » soupira-t-elle.
— Pour moi, j'éprouve la grande humiliation de ma vie !... Je me croyais plus près de votre cœur, plus avant dans votre confiance... Je me croyais, non pas un oncle, mais le complice, celui auquel on dit tout, même le mal, auquel on demande même le crime, parce que celui-là ne juge pas.
— Ah ! vous me persécutez au lieu de me plaindre.
— De quoi dois-je vous plaindre? J'ignore votre mal : je ne saurais lui donner un nom.
— Ni moi ! » fit-elle.
— Mais ses effets je les ressens et tous,
autour de vous, pâtissent. Vous n'avez qu'un mot à dire.
— Quel mot ?
— Le mot de votre énigme.
— Elle ne tient dans aucune suite de syllabes.
— Ainsi, nous devons, nous qui vous aimons, assister impuissants à votre dépérissement.
— J'ai à peine maigri : le corps résiste bien.
— Résistera-t-il toujours ? Elle fît un effort :
— Mon bon oncle, ne me harcelez pas. Vous augmentez ma détresse par vos questions. Soyez bon, profitez du dépit de Germaine, qui va offrir de partir : ne la retenez pas et laissez-moi dans mon coin, comme un animal malade qui se cache et n'est soulagé que par la solitude. »
Et, à ce ton suppliant, Claude voûta ses épaules et obéit.
Stéphanette ne mentait pas : elle n'éprouvait un peu de répit qu'en cessant de con-
traindre son visage et d'écouter des paroles presque sans aucun sens pour elle.
Aux interrogations des parents, Claude répétait sans cesse :
— Elle est lasse, lasse indescriptiblement, « Figurez-vous qu'elle a besoin de solitude
et de silence. On ne peut lui donner plus. »
— Claude I» s'écriait la mère, «c'est affreux de se priver de la vue de sa fille, de sa parole.
— Si le médecin le commandait, vous le feriez cependant, »
Le père assombri promenait, autour de lui, un regard anxieux et Dangu, assis dans un coin sombre, avait la contenance qu^on voit dans les scènes de deuil des vieilles estampes, les coudes aux genoux et la tête dans ses mains.
Claude, en face de cette désolation, s'exaspérait. Vraiment, on ne pouvait vivre ainsi plus longtemps. Il fallait à tout prix secouer cette atmosphère lourde et empestée où les miasmes de la contagion flottaient.
Sous ce toit normand qui abritait depuis
11)6 LA TllÉRIAQUE
si longtemps une si admirable raison, le désordre mental se manifestait par saccades : et les tempéraments maintenant méconnaissables tournaient à la nervosité.
Rainvilliers, si pondéré autrefois sursautait au moindre bruit et restait des heures entières sans ouvrir la bouche. Sa femme errait, comme une âme en peine, écoutant dans le corridor les plaintes de sa fille, qu'elle croyait entendre. Des journées passées à s'éviter pour ne pas éclater en lamentations et augmenter ainsi ses transes Tun par l'autre, des nuits inquiètes et sans repos véritable, entretenaient ces malheureux parents dans un état de fièvre douloureuse.
Vainement, Claude tentait de les rassurer et se dépensait en affirmations et surtout cachait sa propre angoisse; un poids de fatalité courbait toutes les épaules : et Dangu, inutile et mortifié, avec des airs mourants de chien qui n'ose pas s'avancer, s'entêtait à demeurer, extraordinaire figurant de ces scènes de détresse. Quand Claude quittait le
logis, dès la porte fermée, il respirait fortement, longuement, comme quelqu'un qui a cru étouffer et il regagnait son logis, par le plus long, en se répétant qu'il fallait en finir et qu'une pareille tension ne se pouvait supporter.
Devant le secret
La sincérité n'est pas une sorte de confession publique et permanente mais une conduite droite. Chacun a droit au silence mais aucun ne peut se dispenser de bien agir.
Au fond de la charmille, sur le banc moussu, Claude Rainvilliers disait, d une voix douloureuse à sa nièce, plus pâle que d'habitude et accablée par le poids de son secret:
— Chère enfant, il y a des devoirs dont nul ne s'affranchit, pas même Mandrin, pas même Don Juan ; et le premier de ces devoirs ordonne de respecter les sentiments que l'on inspire et de ne pas désoler ceux qui vous aiment noblement et pour vous-même. Regardez autour de vous, la consternation règne ;
200 LA TIÎÉRIAQUE
votre mère pleure désorientée ; votre père fuit la maison, pour ne pas assister à votre consomption, sans y remédier ; moi, je ne sais plus ce que je deviens ; Rodolphe Dangu perd la tête ! Au milieu de tant de douleurs qui sont votre ouvrage, vous restez silencieuse et absente^ sans cesse absente.
« Un secret, Stéphanette, un secret vous empoisonne lentement. Ah ! j^ai cherché à le pénétrer. Inutiles efforts. J'avoue monimpuissance. Il faut que vous parliez. Oh! j'entends que vous ne puissiez pas ouvrir voire cœur à vos parents ; mais à moi ?
« Je suis, quelque révélation que vous fassiez, votre complice. Vous ne redoutez ni mon jugement, ni mon indiscrétion; vous sentez que je vous suis inféodé aveuglément et que si vous me disiez : « j'ai tué », je dirais seulement : « où est le cadavre ? que je le fasse disparaître. »
A cette forte expression, elle fut secouée et regarda son oncle, d'un œil brusquement clair.
— Si je vous disais : « j'ai tué », vous me répondriez seulement : « où est le cadavre, que je le fasse disparaître », répéta-t-elle.
— Oui, Stéphanette, oui, et vous ne doutez pas de ma sincérité ?
Elle soupira longuement :
— Hélas 1 j'ai tué la Stéphanette que j'étais et que vous aimiez.
— Phrase que celle-là 1
— Si vous saviez, oncle Claude, comme il est difficile de se faire entendre l Même si je vous disais mon secret, vous ne me comprendriez pas, et j'en aurais la honte inutile.
La honte, en face d'un complice 1 Ah 1 chère enfant ; la véritable amitié ne juge pas, elle pactise avec la douleur, avec la manie, avec le crime, elle accepte le poids du forfait.
— Il n'y a pas de forfait, il y a pis...
— Phrases, phrases creuses et sottes !
Comment vous expliquer ce que je ne peux comprendre moi-même et vous avouer quelque chose que je ne sais pas formuler?
Voyons, ma Stéphanette ; je n'ai rien
du doyen, scrutateur de Tâme, je tâcherai cependant d'en faire l'office.
« Dites-moi ce que vous diriez à un confesseur. »
— Gela est impossible.
— Laissez-vous interroger.
— Je ne m'engage pas à répondre. »
Claude fébrile passa la main sur son front
humide.
— Un matin, vous êtes rentrée, avec mon frère, singuhèrement changée, d'humeur solitaire et silencieuse. Vous étiez-vous levée dans cette disposition?
— Non! » fit-elle.
— Donc, entre le moment de votre sortie et celui de votre rentrée, entre dix heures et midi, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire.
— Extraordinaire pour moi seule.
— Ceci est un point ; grand effet sorti d'une petite cause, phénomène individualiste... Le ranz des vaches berce ou laisse indifférent beaucoup de gens et insuffle le
DEVAiNT LE SECRET 203
mal du pays à un montagnard suisse. Ce qui s'est passé n'a eu de sens que pour vous et non pour ceux qui vous accompagnaient.
Gela correspond donc à une idée personnelle, très vivante, très enracinée. Croyez- vous que votre amie Germaine eût été impressionnée, à votre place ?
— Non 1 » dit-elle.
— Il y a donc eu quelque rencontre entre le réel et votre imagination.
— Oui», fit-elle, acceptant ce mode de réponse comme un défi, persuadée que son secret ne lui échapperait pas.
Claude feignait beaucoup d'hésitation entre chaque phrase, quoique ayant mûri la leçon de Nergal et cachant à quel point il voulait mener le colloque ; mais il s'efforçait de fatiguer son attention, afin de la surprendre et de lui arracher la vérité.
— A qui avez-vous parlé ce matin-là ?
— A mon père, au tapissier et à Farchiprêtre.
— A nul autre ?
— A nul autre 1 Claude continua.
— Vous n'avez rien lu, puisque vous étiez dehors ? N'avez-vous rien entendu ?
— Pas une parole !
— Votre secret, Stéphanette, date cependant de cette matinée, entre la commande de tenture et le retour à la maison.
— Oui », fit-elle.
Il eut un geste découragé.
— Vous voyez », soupira-t-elle, « que mon secret est impénétrable.
— Un mot encore. Vous m*avez dit que la chose extraordinaire par son effet sur vous, en soi était ordinaire. Il s'agit donc d'une impression profonde ayant une cause disproportionnellement petite. Votre nouvel état d'àme est né d'un fait extérieur, et sur la jetée, entre onze heures et midi. »
Elle acquiesça d'un mouvement de tête, les yeux clos.
— Une parole, parfois surprise au vol.
éveille un écho démesuré? Non ce n'est pas cela. »
Il prit sa tête dans ses mains, puis la releva.
— Qui avez-vous remarqué, sur la jetée ? Elle se tut.
— A cette heure, il ne devait pas y avoir beaucoup de monde ? Quelques baigneurs, peut-être. Vous n'avez remarqué personne?»
Elle ne répondit pas.
— De grâce ! » fit il, « un oui ou un non. Avez-vous remarqué quelqu'un ?
— Qu'entendez-vous par remarquer ?
— Ce que tout le monde entend : vous vous souvenez de Tarchiprêtre. Vous pourriez vous remémorer un autre promeneur.
— Laissons ce jeu », dit-elle, « il me peine et ne vous apprendra rien.
— Avez-vous vu quelqu^'un sur la jetée ?
— Des enfants qui jouaient.
— Rien que des enfants. Il n'y avait pas d officier ?
— Non.
— Aucun militaire ?
— Aucun. Pourquoi celte question? »
Il craignit qu^elle ne se souvînt de l'invention faite pour Nergal,
— Parce que sur les promenades, il y a toujours des bonnes et des militaires. Résumonsnous...
— Vous me fatiguez, mon oncle; ayez pitié d'une pauvre tête dont les tempes battent. Votre inquisition n'aboutira qu'à un plus lourd accablement. »
Il jugea que Theure n'avait pas sonné et biaisa, niaisant.
— Avez- vous heurté un crapaud ou aperçu une araignée, entendu le cri d'une chouette ?
— Une chouette sur la jetée, vous déraisonnez.
— Je raisonne, au contraire^ quelque chose vous a fait peur... et je cherche l'objet...
— Ne cherchez pas, oncle Claude, et épargnez-moi. J'ai si mal!
— Parlez et vous guérirez ! Nommez votre mal, je trouverai le remède.
— Oh ! mortel entêtement que le vôtre I
— Je VOUS répéterais cette phrase, avec une singulière justice.
— Oncle Claude, ayez pitié de moi 1 » Il s'encoléra.
— Avez-vous pitié des autres ? On pleure, on désespère : vous vous taisez.
— Que puis-je dire, mon Dieu ?
— Votre pensée ! Si complexe soit-elle, un mot l'exprime.
— Ce n'est pas une pensée,
— Qu'est-ce^ alors? »
Elle chercha hésita et dit :
~ Une impression.... inexprimable !
— Toute impression comporte une circonstance. On peut prendre une roche pour un vaisseau, une mouette pour un ange, un chat pour un tigre : mais toujours l'impression prend pied, si faiblement que ce soit, de la réalité. Peut-être avez-vous vu le diable : je le croirai, si vous me dites qu'un chat noir passait à ce moment,
— Voilà que vous recommencez ce triste jeu de devinette.
208 LA TIIÉRTAQUE
— Et vous continuez ce lugubre jeu de cachotterie.
— Oncle Claude, ayez pitié !
— Satané orgueil qui ne veut pas être soulagé et sauvé !
— Oh ! qu'il est loin, mon orgueil d'autrefois !
— Qui donc vous ferme la bouche? »
Elle cessa de répondre. Ace moment,Claude
eut un soubresaut décolère: il saisit un grand vase de porcelaine et le jeta avec force sur le sol où il s'émietta, avec un bruit sourd. Stéphanette poussa un cri.
— Ce n'est rien», dit-il, « une chimère verte vous effrayait et j'ai tué la chimère. »
Et, avec un regard dur, à sa nièce :
— Je suis décidé à tuer les chimères, désormais. »
Il mit dans le ton une véritable menacé. A bout de nerfs, et sans savoir par quel moyen, il se jura de forcer l'aveu deTobsédée.
L'Aveu
Il y a deux sortes de paroles, salutaires ou dangereuses : celles qui dissolvent notre trouble en V extériorisant; celles qui Vaugmentent, en le précisant.
— Rassemble soigneusement tes souvenirs, mon frère : peut-être m'aideras-tu à découvrir le secret de Phanette. Le jour où se déclara son incurable mélancolie...
— Elle se manifesta, au déjeuner...
— As-tu remarqué quelqu'un sur la jetée ?
— Personne, que Tarchiprêtre.
— Vraiment, personne?
— Nous étions assis sur un des bancs en hémicycle ; et ceux qui ont pu passer, je ne les ai pas même aperçus.
« Il y avait, devant nous, un marin qui regardait la mer, un beau gars, ma foi, je Tai signalé à Phanette pour son allure pittoresque. C'est tout ce dont je me souviens. »
Claude désespéra de percer cette énigme. Un gars dans son esprit, fût-il le plus beau du littoral, ne signifiait rien pour sa nièce.
— Je deviendrai fou, mon frère ! C'est cependant ce matin-là^ et avec toi, que le détestable changement s'est opéré chez la chère enfant. »
Rainvilliers courba les épaules, écrasé par le mystère d'une telle aventure.
A ce moment, Phanette parut au seuil de la maison, dolente en son attitude, la démarche molle et abandonnée.
— Belle nièce, je veux vous conter une histoire que j'ai lue hier, ne dormant pas ; venez un peu avec moi. >
Il lui prit le bras et la mena, passive et lente, vers ce banc où il avait déjà tenté, tant de fois, de la confesser et, quand il l'y eut
l'aveu 211
assise, il commença ainsi, au hasard, et pour dire quelque chose.
— II était une fois un marin qui regardait la mer... »
Un frémissement de la jeune fille le rendit soudain attentif.
— C'était un beau gars », jeta-t-il sans intention.
Phanette pâlit si visiblement que Claude crut qu'elle s'évanouissait et s'empressa pour la soutenir ; mais il recula. Elle voilait son visage de ses mains et de lourdes larmes coulaient comme ces larges gouttes d'orage, brusques et bruissantes. Alors seulement Claude comprit qu'il avait touché juste. Son étonnement fut tel, qu'il poussa une exclamation rauque et sans analogue, un juron peutêtre, comme la nuit où son vaisseau s'ouvrit brusquement sur des rochers insoupçonnés ! Et puis, ce fut un silence atroce ; elle pleurait de très grosses larmes ; et lui, atterré, sans paroles, sans salive^ tordait ses mains, car les idées les plus invraisemblables se succé-
daient comme des éclairs et des tonnerres dans son esprit. Il voyait Phanette coupable, déshonorée, et il n'osait plus interroger. Ces deux douleurs en présence s'exaspéraient Tune par Fautre. L'orgueilleuse fille sentait son prestige tomber, de seconde en seconde, et le vieux séducteur regardait s'abîmer, dans une pitié indicible, sa dernière illusion.
— Phanette, je vous ai dit, avant de provoquer votre aveu : si vous avez tué ; je me charge du corps? Qu'attendez-vous de votre complice ?
— Rien ! » dit-elle dans un sanglot, et ce mot épouvanta Claude.
— Rien ? il y a toujours quelque chose à faire, Phanette, je vous en conjure, dictezmoi votre volonté...
— Ma volonté », fît-elle avec des hoquets suffoquants, « ma volonté serait d'oublier...
« Vous ne pouvez pas me faire oublier... Dieu ne veut pas... je suis possédée...
— Avez-vous écrit? » demanda-t-il, à voix basse.
l'aveu 213
— Écrit quoi ? »
Elle ne comprenait pas.
— Pas de lettres, tant mieux. Je les aurais vite rattrapées, au reste »,lît-il avec une décision violente et malgré lui, il s'écria :
— Mais, grand Dieu, quand eurent lieu vos rendez-vous ? »
A ce mot, elle se dressa, découvrit son visage ruisselant et avec une fierté d'accent incisive :
— Ah ! mon oncle, vous oubliez trop qui je suis... je n'ai vu cet homme qu'une fois et lui ne m'a jamais vue... j'ignore le son de sa voix... »
Claude aurait ri, tellement ces paroles le soulageaient ; mais il la crut folle : un tel drame passionnel, sans manifestation, sans une démarche, c'était pour lui de Tinvraisemblance.
Elle reprit :
— Je ne Tai vu que ce triste matin où j'étais assise à côté de mon père :1e reste s'est passé là », dit-elle, en se touchant la tête.
214 LA TIÏÉRIAQUE
Claude s'essuya le front qui ruisselait. Nergal avait bien diagnostiqué. L'invraisemblable était véridique ; sa nièce se mourait d'amour pour un marin. Ah ! certes, il tombait de bien haut, d'autant plus étourdi de cette chute que son tempérament passionné Tempêchait de comprendre cet entraînement d'imagination.
Tout à coup, il s'approcha d'elle, lui prit les mains et, fraternel, presque joyeux :
— Pauvre chère enfant, qui a eu un cauchemar et l'a pris pour la réalité. Réveillezvous, Stéphanette, réveillez-vous, car vous rêviez. Rien décela n'existe. Votre tête trop longtemps sage a eu, ces jours- ci, de folles idées : et comme dans une nature profonde il n'y a pas de petites choses que la résonance et les reflets n'amplifient, vous avez dramatisé jusqu'au désespoir un incident sentimental.
« Quand j'étais adolescent, à peu près à votre âge, il m'est arrivé quelque chose de semblable. Sur un quai, une femme, en vête-