L AVEU
ments de voyage serrait des mains. Était-elle jolie ? Je ne m'en souviens pas. Il me sembla que le bonheur eût été de la suivre et, pendant des jours, elle incarna mon désir et ma vision du bonheur. Je fus bien malheureux et assez longtemps : et cependant en la voyant surgir devant moi, je ne l'aurais pas reconnue. C'était la voyageuse, par le lieu et le costume, la femme d'esprit aventureux que j'aurais souhaitée pour compagne.
« Votre marin vous représente la matière d'une théorie que vous m'aviez souvent exposée. Vous vouliez que votre époux fût votre œuvre ! Ah ! que je souhaiterais vous mettre en sa présence, pour essayer votre baguette féerique, qui s'échapperait de vos mains découragées. Car, votre marin n'est pas plus l'objet de votre souci que le bloc de marbre n'est l'œuvre. Vous avez vu la statue à travers l'informe et votre vision seule vous a séduite.
— C'est vrai ! » murmura- t-el le doucement.
216 LA TIIÉRIAQUE
— Personne, entendez-vous, Stéphanette, personne ne résiste à soi-même : vous êtes votre propre tyran, vous vous êtes jeté un sort; c^'est un cas d'auto-envoûtement. »
Doucement, il la persuadait de son innocence, et aussi de la simplicité du fait.
— Peut-être, belle nièce, vous dites-vous que pareille maladie se rencontre rarement. Erreur I Cela foisonne, plus ou moins intense. On le cache, parce que Texplication de ces vertiges moraux offre de la difficulté et que la pudeur de Tâme répugne à dévoiler ses misères. Croyez bien que chez les jeunes filles et chez les plus sages, il se passe de semblables phénomènes et qui semblent impossibles une fois qu'ils ont cessé.
« Cédant à mes prières, si vous m'aviez dit tout de suite ce qui vous obsédait, nous en ririons maintenant tous les deux et vous plus que moi.
— Pauvre oncle qui me croit guérie 1 » fitelle.
— Je ne dis pas cela, mais vous guérirez.
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j'en suis sûr, à mesure que votre pensée reprendra son cours habituel.
— Mon bon oncle, je préfère avoir un confident et ce ne pouvait être que vous. Je souffrirai moins, en parlant, que lorsque je me taisais : et vous avez eu raison de forcer ma confiance.
« Seulementjvous ignorez le supplice d'une idée fixe qui abolit les autres, qui tinte sans cesse comme un glas. Le « jamais plus » du corbeau, je l'entends à chaque seconde.
Jamais plus je ne serai heureuse, jamais plus je n^aimerai, jamais plus je ne serai la Stéphanette d'autrefois, à l'âme calme et sereine.
« Je n'avais pas rêvé la passion avant cette rencontre, et je l'ai vue à 1 état impossible. Mon premier désir naquit désespéré : et ce qui me tue, ce n'est pas de songer que je ne reverrai pas cet homme de hasard, non; une silhouette ne fait pas de si grands ravages. Mais il a emporté mon espoir, tout ce qu'il figurait, à ce moment unique où mon ima-
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gination, subitement dégagée des entraves, a poussé un cri de liberté.
« Si j'avais pu garder en mon cœur le souvenir de ce vœu : c^'eût été un thème mélancolique et je n'eusse été que triste. Mon honnêteté l'interdisait : et je me suis débattue furieusement et je me suis meurtrie et j'ai risqué ma raison pour rejeter cette hantise...
— Pauvre enfant !
— Ah ! oncle aimé ! Vous avez entrepris une tâche ingrate, accablante. Ma guérison, ne lespérez pas. Votre affection m^apaisera, mais nul au monde ne saurait me rendre la pureté de ma pensée. Sentez-vous que mon grand orgueil s'effrite ? Je m'étais mise sur un piédestal et je découvre mes pieds d'argile. Vous en verrez les effets, je serai plus douce étant moins digne, mais les voies de la personnalité, qui furent les miennes jusqu'ici, me resteront interdites. Au premier choc avec la vie, me voilà à terre, pantelante.
— Ma nièce, je ne veux pas vous contrarier. Soit, vous êtes en morceaux, en tout
l'aveu 210
petits morceaux; avec le baume de Fierabras" nous recollerons tout.
— Le baume de Fierabras?
— Oui, la Thériaque.
— Qu'est-ce que cela?
— C'est un remède à tous les maux : il se compose de cent quarante substances ! »
Et Claude se força jusqu'à rire. A ce moment il envoya au romancier un grand merci, de tout son cœur.
Certes, la cure exigerait des soins difficiles, mais il connaissait enfin le mal.
Stéphanelte lui prit soudain les mains.
— Mon oncle, mon oncle aimé, vous méritez que je vous montre mon âme sans voiles, et je vous jure de le faire, en gratitude du bien que je ressens.
« Oh ! si vous saviez le poids des choses qu'ail faut taire : c'est comme un poison qui vous brûle la bouche et qu'on n'ose rejeter. »
Elle respira fortement, à plusieurs reprises, comme si sa poitrine se dégageait d'une étreinte.
— Allons vers mes parents I Qu'ils profitent, les pauvres, eux aussi, du répit que vous m'apportez.
— Ah ! petite, que de peines eussent été épargnées, avec un peu de confiance.
— Ne me grondez pas.
— Oui, il faut qu'un abcès soit mûr...»ditil débonnaire, et mentalement il voyait déjà la chère enfant guérie, car il allait employer la fameuse Thériaque, dût-il la composer de mille et une substances, aussi rares que celles des philtres magiques.
La queste du baume
Les Alchimistes cherchaient Viinité de la matière et ils découvrirent les merveilles de sa pluralité.
Ainsi, noire activité, même dans une voie impossible, aboutit à des résulats positifs mais différents de ceux qu'on s'était proposés.
Le remède à ce mal, maintenant connu, Claude le cherchait opiniâtrement. Trop intelligent pour tenter des considérations d'ordre logique sans effet sur l'être passionnel, il voulait découvrir un moyen de désillusion. Sa nièce n'avait vu qu'une silhouette bien campée, et non le véritable individu, buveur, fumeur, querelleur et paillard aussi. Il se mit à la recherche du personnage, sans indication,
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sans l'aide même d'un prénom, et n'aboutit pas. Il s'ingénia à amener son frère sur le port et, sans le questionner, espérant que le hasard lui ferait rencontrer le beau gars. Le secret de Phanette, il ne Teût pas trahi, même pour la sauver ; et chaque jour il parcourait les débits de boisson et les lieux où le marin pouvait être. Celui-ci, en congé, habitait-il quelque village de la côte ; débarqué à Fécamp, y vivait-il ? Rainvilliers résistait à se laisser emmener en ces randonnées des bas quartierSjGlaude y entraînait Rodolphe Dangu .
La douleur unit presque autant que le plaisir : à Paris les bonnes camaraderies se forment après minuit, aux soupers, arrosées de vin de Champagne ; dans la vie intime, la souffrance, paranymphe insigne, préside aux fermes amitiés ; et Claude ne considérait plus Rodolphe comme un vulgaire soupirant ; la constance de ses sentiments, la patience de son attitude prouvaient un amour si profond que Toncle acceptait enfin le fiancé.
Octobre était venu, pluvieux et froid ; les
villégiatureurs disparus,la petite ville retomba à sa grise existence : et Dangu resta.
Stéphanette ne reprit pas son bel aspect ni sa sérénité, mais, sortie de la période aigiië, elle parvint à se contraindre et ses parents jugeaientqu'elle allait mieux, La consomption lente et peu perceptible succédait à la violente fièvre. Claude qui, un moment, avait espéré, dut s'avouer son illusion.
Le seul changement fut un peu d'attention à la présence de Danguet des remerciements à chacun, un éveil de la reconnaissance pour ceux qui l'aimaient tant et guettaient le moindre symptôme rassurant avec une ferveur de tendresse indémentie.
— On croit que la peine présente est la plus forte et bientôt une autre, imprévue, nous accable », disait le prétendant.
« Je suis plus malheureux de l'état de M^'^Rainvilliers que je ne Tétais de son indifférence.
« Souffrir par l'être aimé, cela paraît le comble des maux, tant qu'on n'a pas vu Têtre
aimé souffrir lui-même. Ah! ce regard éperdu qui reflète la lumière comme une vitre, ces lèvres pâles, amollies, entr 'ouvertes, ces poses accablées, ces gestes si las et si cassés, ce ralentissement de la vie qui la fait ressembler à Alceste déjà touchée, par la main de la mort !
— Voyez, jeune homme », répondait Claude, « quel impôt le sort prélève sur nos sentiments : la solitude nous désespère et chaque mouvement de notre âme vers autrui expose à de nouveaux soucis. Nous ne cessons de gémir sur nous, que pour pâtir des mésaventures de ceux que nous aimons. Moi, qui croyais occuper le port calme de ma vieillesse, dans une affection pure et fraternelle, je suis plus troublé et pantelant qu'un amoureux, et sans cet espoir que nourrit le passionné ! Oh ! ce n'est pas le caractère ingrat de mon rôle qui me pèse : Phanette mérite qu'on sacrifie pour elle beaucoup plus que la tranquillité d'un vieux capitaine. Ce qui m'accable et m'exaspère, jeune homme, c'est mon impuissance.
Décidé à tout, je ne peux rien. J'assiste à Tétiolement de cette fleur de chair et d'âme, marin qui voit descendre lentement son bateau fendu dans Teau funèbre,
— Enfin^ monsieur Claude, quel nom donnez-vous à ce mal si subit qu'on n'en perçoit pas même la source ?
— Si je le nommais, je le guérirais. C'est un mal sans nom, au besoin on l'appellerait mélancolie aiguë, idée fixe ; le moyen âge aurait dit « obsession ».
— Quelle peut être cette idée?» répétait le jeune homme désolé.
— Le saura-t-on jamais ! » fit Claude. « Ma nièce périra avec son secret ou bien en guérissant, elle l'oubliera.
— A quoi sert l'amour le plus profond ? Ah ! monsieur Claude, quelle amertume d'être inutile en face l'adorée.
— Je connais cette âpre douleur, mon ami et j^ai plus souffert pour Stéphanette que pour aucune des femmes que j'ai aimées.
— Et moi qui envisageais de souriantes fiançailles, qui croyais aborder au mariage comme à un Eldorado de paix et de douce joie, je me trouve le veilleur d'une malade qui accepte à peine ma présence. Cependant son regard s'adoucit pour moi et quelques mots tombent de ses lèvres pâles qui me réconfortent.Maintenant elle me voit et me marque qu'elle est touchée de ma constance.
— Vous êtes un bon jeune homme et toute mon estime je vous la donne, Dangu.Laconstance enferme en soi les mérites les plus divers et vous méritez Stéphanette;
^- Ah I monsieur Claude, oncle Claude, ces paroles compensent bien des ennuis. Vous êtes le père spirituel de ma bien-aimée. J'ai tant gémi de vous déplaire, de vous paraître indigne d'elle lEh! je ravoue,qui donc s'égale à cette admirable jeune fille ; mais n'est-il pas dans Téconomie providentielle que chacun cherche à s'élever par son choix et l'ambition serait-elle défendue à la tendresse ? L œuvre d'art accepte de charmer le pieux
ignare qui l'admire ;el mystiquement, la madone accepte l'hommage du plus petit.
— Stéphanette, revenue à la raison, sera plus parfaite encore qu'autrefois.
— Sa convalescence sera longue,sans doute.
— Eh ! mon ami, réfléchissez que votre constance fut d'abord votre seul mérite; plus tard vous en montrerez d'autres; épuisez celui-là.
— Je voudrais vous faire une question. Que cherchez-vous sur le port, avec un soin si inquiet ?
— Un de mes anciens matelots qui m'i.
écrit sans ne marquer une adresse et que je souhaiterais fort comme domestique.
— Pourquoi ne vient-il pas sonner chez vous ?
— Il a quelque peccadille sur la conscience et n'ose se montrer. « Je viendrai si vous le permettez », a-t-il écrit, et pas d'adresse.
— Vous y tenez beaucoup, à cet homme?
— Beaucoup 1 Maintenant, si vous avez un but plus intéressant à m'offrir pour user mes nerfs et remuer mes jambes, dites-le. Je cher-
cherais des aiguilles dans du foin, je m'exaspère de voir ma nièce traîner ainsi. »
Dangu n'était pas de force à surprendre un homme aussi vif d'esprit que Toncle Claude, et chaque fois qu'il soulevait timidement quelque coin de la trame étrange, il recevait une réponse si plausible que son imagination cessait de travailler.
Les jours passaient et Claude ne rencontrait pas le gars, auteur inconscient et innocent de tant de maux. En vain implorait-il de Stéphanette une description du personnage. Elle s'y refusait autant par pudeur que par incertitude véritable sur ses traits.
— Faites-moi son portrait pour que je le reconnaisse », disait Claude.
— Vous lui chercheriez querelle 1
— Je lui offrirais mon meilleur cigare et bien d'autres choses. Puis-je vouloir quelque mal à un garçon de s'être trouvé sur la jetée? Il ne vous a pas même regardée.
— Ni regardée, ni vue »^ fit-elle.
— Vous l'avez regardé sans le voir ; don-
nez-moi cependant son signalement. Grand, mince, fine moustache, Tair rêveur.
— Oui.
Claude soupira.
— Il y en a beaucoup sur le port qui sont grands, minces et armés d'une moustache. Ils fument ou ils chiquent. Le vôtre rêvait. Vous êtes tombée sur une exception, car les gars ne rêvent guère dans le sens où vousPentendez. Le reconnaîtriez-vous ?
— Oui, nerveusement.
— En somme, vous l'avez vu ?
— De profil, seulement.
— Vraiment, aucune indication plus précise ne jaillit de votre souvenir ?
— Aucune, cher oncle.
— Cependant vous le voyez sans cesse, ou souvent. Il est présent à votre esprit et vous ne pouvez le décrire.
— Je vous le répéterai encore : il s'agit moins de lui que de ce qu'il représente.
— Un autre de cette série serait-il mêmement représentatif ?
— Je ne sais pas... je ne crois pas... »
Il fallait la patiente tendresse du vieux marin pour subir la monotonie exaspérante de telles réponses et s'entêter à guérir une maladie qui, à chaque instant, se révélait par un éclat d'absurdité.
Claude voyait arriver l'hiver avec angoisse et il lui semblait que chaque jour augmentait la difficulté de sa recherche. L'état deStéphanette gagnait dans le sens du calme et de la sociabilité, mais sa santé s'altérait presque à vue d'œil, elle s'afïaiblissait, mal disposée au mouvement, et sans appétit.
L'oncle lui-même se ressentait de tant d'alarmes : il passait les nuits à combiner des plans de recherches abandonnés le matin : sa responsabilité l'effrayait. Seul actif en face de cette âme inerte et désolée, en se prodiguant, il s'épuisait.
« Cette petite nous dévorera tous les quatre », pensait-il.
Les autres souffraient en silence ; lui s'efforçait d'agir.
— Ta fille, » disait-il à son frère, « m'aura coûté plus de veilles qu'aucune femme. J'expie par elle mes péchés. Le purgatoire de Don Juan devenu garde^malade d'une hallucinée. »
Égoïstement paternel, Rainvilliers répondait :
— Enfin, elle va mieux.
— Sans doute, sans doute, » se hâtait d'opiner Claude, d'autant plus que l'amélioration apparente ne le trompait pas. Il saisissait, sous le calme, l'hébétude et dans le sourire un désintéressement croissant de Texistence. Le passage de la période aiguë à la période chronique faisait illusion aux Rainvilliers.
« Encore quelques mois d'un pareil mieux, se disait l'oncle clairvoyant, et ma pauvre nièce sera perdue ! »
On ne porte pas en son cœur un tel souci sans que l'organisme lui aussi n'en souffre, et les avis du médecin paraissaient comiques à cet anxieux qui savait bien comment retrou-
ver la santé, en abolissant la cause morbide. Parfois, en rentrant chez lui, il exhalait de véritables vociférations où son idole de nièce recevait des bordées d'épithètes, plus imprévues les unes que les autres.
— Stupide gamine qui regarde sans voir, qui s'amourache d'un mannequin, qui meurt pour un morutier, qu'elle ne peut pas même pourtraiturer ! Bel eifet de Tintelligence et magnifique blason de l'orgueil ! Cette fille lasserait les anges ! Ah ! la stupide donzelle. »
Après beaucoup de grognements, il s'ingéniait encore et murmurait, comme si en mâchant ce mot, une inspiration viendrait :
— Thériaque, Thériaque.
Le mirage pâlit
Il y a une optique passionnelle qui nous fait voir à une grande dislance des objets précis et colorés qui s'effacent etpâlissent, à mesure que nous en approchons.
— Je vais mieux, un peu mieux, depuis que vous m^avez arraché mon secret », disait Stéphanette à Claude en s'appuyant sur son bras pour une sortie à laquelle elle consentait enfin,
« Si vous saviez le poids d'une semblable folie : la soufl*rance abolit la pudeur, morale comme physique, et je souffre tant que je payerais un adoucissement par la pire lâcheté. Ne plus être maîtresse de sa pensée, revoir sans cesse la même figure, comme si on ne pouvait plus prononcer qu'un seul mot : sentir
que rien n'obéit plus, ni Tâme, ni le corps et que vos rouages devenus incohérents marchent à contre-sens. Car, ce qui m'arrive passe le jugement. J'ai toujours été raisonnable... Vous souvenez-vous de nos conversations : mon langage ne s'inspirait d'aucun roman et je ne repoussais pas même la perspective de devenir M"' Dangu.
— Ce garçon vous aime profondément, Phanette. Vous n^avez pas même remarqué son dédain aux manèges de Germaine.
— Quels manèges?
— Vous n'avez donc plus d'yeux ni d'oreilles ? Votre amie a tout fait pour vous enlever Rodolphe, tout ce qu'une fille bien élevée peut faire.
— Ah ! » fit-elle étonnée et indifférente.
— Phanette, vous n'avez plus d'amitié pour personne.
— Non, pour personne. Je suis si détachée de moi, après m'être tant aimée: et quand on ne s'aime plus, oncle Claude, on commence à mourir.
— Petite sotte ! Vous avez imaginé un roman au lieu de le lire, et il vous hante et il vous halluciné. Vous traversez une crise explicable précisément par votre sagesse d'esprit. Les autres jeunes filles évaporent en multiples occasions leur vague à Tâme ; chez vous il s'exhale en une fois, et de façon intense. Cela n'est que peu de chose en soi. Mais d'un côté, vous êtes contrainte par la vie familiale et de l'autre la famille s'inquiète par exagérée tendresse.
— Vous êtes bon de me mentir ainsi. Je vous en remercie, je ne vous crois pas, je deviendrai folle : car je ne peux me raccrocher à rien et prise de vertige, le cœur me tourne et me tournera jusqu'à cesser de battre.
Brusquement elle s'arrêta.
— Où me menez-vous ?
Au débouché de la rue, on apercevait la jetée.
Avec une gaieté feinte, il l'entraîna, en riant fort.
— A la reconstitution du... roman !
« Le Roland de TArioste perd sa cervelle et par magie elle s^envole dans la lune... la vôtre afui moins loin... nous allons la retrouver sous un banc. »
11 riait bruyamment. Elle se laissait conduire, grave et résignée.
— Où étiez-vous assise, petite? Là, et lui? Lui se tenait ici... non, plus loin... et de profil, n'est-ce pas?... il regardait la mer comme cela ?
Elle affirma de la tête.
Claude demeura un instant pensif, puis revint à Phanette.
— Et c^est tout, c'est bien tout? Son regard n'a pas croisé le vôtre : vous l'avez vu seulement, sans qu'il vous vît ?
— Oui, » articula-t-elle « c'est bien tout : et vous ne pouvez rien y comprendre.
— Au contraire, j'entends émerveille. Vous êtes la victime d'un mirage anonyme.
« Ah 1 il y a plus d'un mystère entre la terre et le ciel que la philosophie n'explique
LE iMIRAGE PALIT 237
pas et, si on connaît un peu les illusions optiques, on ignore tout des hallucinations. Vous avez vu un être qui n'existait pas, tel qu'il vous est apparu. Vos yeux Ton redessiné, coloré, auréolé^ transfiguré, vos yeux ont fait un chef-d'œuvre qui s^est reflété sur votre cœur. Ni le médecin, ni le prêtre ne sont les clercs de cette matière inexplorée : mais le premier venu, en cherchant dans son passé, retrouve des impressions de cet ordre. Je me souviens d^une bayadère aperçue au soleil couchant et qui me sembla une réelle déesse. Je me la fis amener, ce n'était qu'aune bayadère : son rayonnement, elle l'avait emprunté à l'heure du jour^à l'ambiance, aux senteurs végétales et surtout à ma disposition d'esprit. « Votre pirate normand vaut ma déesse, ni plus ni moins : seulement, moi, j'ai vu ma déesse assise à mes pieds et vous n'avez jamais revu votre Rollon. Ainsi votre esprit garde intacte une image qu'il a tellement modifiée que vous ne reconnaîtriez pas ce matelot, je gage, si vous le rencontriez. »
— Je sentirais sa présence magnétiquement »5 dit-elle.
— Eh non ! > s'écria l'oncle, se forçant encore à la gaieté. « Les plus entêtés de la puissance magnétique accordent qu'il faut au moins un regard pour opérer la fascination. Or, on ne vous a pas regardée ; vous vous êtes hypnotisée vous-même avec la silhouette d'un marin, comme un névrosé le ferait avec un point brillant. »
Un peu ébranlée par cette habile manière de rompre le charme mystérieux, elle demanda :
— Expliquez-moi donc pourquoi je ne puis distraire ma pensée de cet homme ?
— Autant vous expliquer les cauchemars des cénobites, les tentations des saints, les marottes des artistes I Saint Antoine a vu la reine de Saba s'avancer sautant à clochepied ; d'autres à force de jeûnes, virent des tables couvertes de mets et de flacons, et les plus belles femmes sont certainement celles qui apparurent aux hommes chastes. Par conséquent, vous, qui avez repoussé le romanes
que constamment, étiez destinée à un accès plus intense d'imagination sentimentale.
« Si, au lieu de vivre à Fécamp, dans un coin de bourgeoisie somnolente, vous connaissiez seulement les milieux artistiques de Paris, vous connaîtriez que les hallucinés foisonnent et, parmi les hommes illustres, combien furent la proie du mirage animique ! Que pensez-vous du démon de Socrate, de Tabîmede Pascal ? Ah lia folle du logis, lorsqu'elle s'agite, prend toutes les formes: vous avez vu un homme pittoresque, votre père vous Ta commenté ; et sur ce mannequin vous avez jeté les gemmes du désir, et vous restez éblouie.
— Je reste brisée, à ce point que je ne peux pas faire un effort, même au profit de ceux qui m'aiment.
— Et dire qu'il suffirait que nous rencontrions ce marin de malheur, que vous Tentendiez parler niaisement, vulgairement : que vous le voyiez se mouvoir gourdement, pour être guérie !
— Bon oncle, je ne guérirai jamais, car je ne retrouverai pas ma fierté. Même si je chassais rimage obsédante, je garderais la honte de ravoir portée si longtemps en moi. Je ne m^aime plus. Comprenez-vous ce qu'il y a dans cet aveu d'un être qui s'adorait luimême? La hantise cesserait-elle, la déchéance est irrémédiable. Désormais, je m^estimerai folle, fragile, faible : car voici plus d'un mois que je n'ai ni raison, ni vertu, ni volonté.
— Oh! Oh! Quelle lamentation! Qu'avezvous fait ? Vous avez rêvé, malgré vous ! Ni par paroles, ni par actions vous n'avez péché. Votre pensée vous avait échappé : vous êtes malade et vous avez déliré.
— Je délire encore.
— Moins.
— Non ; dès que vous cessez de parler, je recommence à penser ?
— A penser, quoi ?
— Que seul, celui-là,seraitmon vrai fiancé.
— Quelle malédiction que je ne sache où
LE >[IRAGE PALIT 241
pêcher ce marin-là I Je n^implore qu^une grâce ; que vous le revoyiez.
« Voyons, grande enfant, j'ai vécu au milieu de ces hommes de mer, je les connais à fond. Leur prestige tient entier dans le maillot qui moule leur torse; ils sont de grands animaux vulgaires qui semblent poétiques, par reflet de l'élément sur lequel ils vivent. Dès qu'ils sont à terre, ils se livrent à des crapuleries dégoûtantes. Ah ! la rêverie du marin et le sourire de la danseuse se valent, ce sont mines de métier ! »
Claude se croyait plus avancé qu'il n'était dans cette cure qui le passionnait : il avait ouvert Tabcès, maisla plaie demeurait béante.
— Ne vous flattez pas trop du succès de vos soins; dès que je serais seule, mon mal, un instant endormi, se manifestera aussi intense. Je n'aime pas cet homme, je ne sais rien de lui; la lumière de ses yeux je ne l'ai pas vue, j'ignore sa voix : toutefois, je suis persuadée, en dépit de l'apparence, que cet homme est celui qui me rendrait heureuse.
J'y renonce^ j'y ai renoncé depuis toujours! mon devoir filial le veut ; ma dignité me l'ordonne. Mais nul ne me donnera jamais ce que celui-là m'évoquait : et j'en suis — autant récompenser votre tendresse par Tentière franchise, — j'en suis au désespoir.
— Raisonnons, ma nièce. Vous ne concevez pas l'amour hors du mariage ?
— Comment pouvez-vous me faire cette question ?
— Elle commande aux autres qui en dépendent toutes. Socialement, un marin peut-il être le gendre d'un armateur ? Cela je Tadmets.
— Ah ! vous l'admettez !
— Oui: mais moralement, unejeunefillene supporterait pas un être aussi rudimentaire. Les langues et les races séparent les êtres : concevez-vous des époux qui ne parleraient pas le même idiome et ne pourraient s'entendre ? Concevez-vous des époux de couleurs différentes ? Non. Eh bien ! les âmes ont des langages aussi distincts que ceux
LE MïRAGE PALIT 243
des lèvres et des couleurs aussi tranchées que celles de la peau.
« Qu'est-ce qu'une personnalité ?une façon de sentir I La communion résulte de Tidentité nerveuse et, dans voire cas,elleestimpossible. Je puis mieux qu'un autre disserter sur ce point, j'ai eu des maîtresses de tous les tons de Tarc-en-ciel ; jamais je n'ai pu ni être compris d'une femme de couleur, ni la comprendre. I/amour peut presque tout, sauf unir deux êtres de carnation différente. Vous avez des idées de demoiselle qu'on amène à TOpéra-Comique et qui a vu des pêcheurs de perles parler comme des trouvères. Au théâtre, un gars est séduisant; en réalité, nulle fille du monde ne supporterait cinq minutes ses gentillesses.
« Je n'ai pas invoqué la catégorie sociale ; mais la catégorie mentale décide impérieusement de toute expansion. Que je descende sur le port et que j'entraîne un de ceux qui y travaillent au cabaret, croyez-vous qu'il me comprendra, tandis que Dangu, sans être
transcendantal, pourra suivre ma pensée.
Votre amie Germaine ne me plaît pas, mais elle pourrait me donner la réplique, tandis que, entre la femme orientale et Thomme à femmes que j'étais, il existait un obstacle infranchissable. Je la blessais par là où je croyais lui plaire ; par là où elle manifestait sa tendresse, elle me lassait. Stéphanette Rainvilliers et le matelot en question ne sauraient comment se parler, chacun ignore ridiome de l'autre, chacun sent différemment sur les points qui constituent la véritable union.
« Et maintenant, je pousse plus loin mon audace, j'emploie le souvenir de nos causeries, et je vous dis : « Stéphanette, vous êtes trop intelligente pour avoir aimé un marin : mais vous êtes si orgueilleuse que vous avez pensé à la métamorphose du marin. »
Elle le regarda et lentement dit :
— C'est vrai !
— Vous voyez bien que vous êtes victime d'un mirage. L'homme aperçu n'a jamais été
pour vous que la matière brute de votre conception. Vous ne Taimez point tel qu'il est, mais tel qu'il deviendrait par votre féerie : vertige de personnalité que cette outrecuidance. Vous étiez saturée d'orgueil et, à la première circonstance, la tête vous a tourné. On tombe du côté où l'on penche. Vous avez affublé ce gars, qui n'en pouvait mais et qui l'ignorera toujours, de guirlandes, de festons magnifiques, dirait Racine, et ne le voyant plus qu'à travers votre songe, vous l'avez pris, lui pauvre Bottom, pour Obéron.
« Ah I vous jouez en esprit à la fée, malgré Tavertissement de Shakespeare; et la prédiction du poète se réalise ; et, nouvelle Titania, vous avez dit à votre Bottom : « Viens sur ce lit de fleurs ; viens que je caresse tes joues charmantes et que je baise tes belles et longues oreilles.» Je ne suis pas le génie Obéron, mais je vous dirai bientôt: «Regarde, non plus ta vision, mais la réalité », et vous crierez : « Mon cher oncle, quel rêve absurde, il m'a semblé que j'étais amoureuse d'un âne ! »
Claude était allé trop loin : et Stéphanette gravement protesta :
— Votre intention légitime vos discours ; elle ne les rend pas véridiques. Ma vision irréalisable ne ressemblait pas à celle du Songe d'une nuit d'été. Ce marin était beau et mélancolique. Le sort l'avait mis au bas de Téchelle sociale ; lui en faisant gravir les degrés, j'aurais opéré une œuvre de justice. Sa beauté ne m'a pas éblouie : j 'ai perçu son caractère, et il est tel que je n'en ai rencontré aucun de semblable. Celui-là, je l'aurais aimé et celui-là m'eût aimée comme je veux Tètre, j'en ai la certitude : et à dix-neuf ans on ne renonce pas au bonheur sans déchirement. Ne vous illusionnez pas, oncle Claude; vous me procurez du répit, vousme soulagez, mais j'ai Tâme profonde et la blessure est au fond qui saigne.
— S'il y a une Providence, elle doit me faire retrouver ce marin, et, si je le trouve, je vous l'amènerai.
— Jamais je n'accepterais de le voir », s'é-
cria-t-elle. « Je perdrais le peu d'estime que je garde pour moi-même. Folle et malade, je reste un être pur et je mourrai sans une faute, même légère, même excusable. »
Claude s'en alla désolé et rôda sur le port, dévisageant tous ceux qui portaient le maillot bleu.
Providentiellement
Si la théorie de la Providence, telle que Bossnet la présente, était vraie, nous n'aurions qu'à nous abandonner à notre destin ; mais heureusement elle n'est pas démontrée et notre effort garde tonte sa vertu.
Il y a des aventures où le hasard noue et dénouela trame inextricable des événements. Certes, Nergal avait vu clair dans Tâme de Stéphanette et Claude ne songeait plus qu'à retrouver le gars de la jetée, assuré maintenant que la thériaque serait le remède sauveur.
La difficulté de cette rencontre semblait insoluble. Seul, Rainvilliers avait vu le marin et pouvait le reconnaître. C'était une entre-
prise ennuyeuse de le traîner sur le port, sous de vains prétextes, sans espoir logique que ces promenades aboutissent au résultat si désiré.
L'homme qui avait si fort troublé Stéphanette naviguait peut-être très loin, ou travaillait, non moins introuvable, dans un village de la côte.
« Voilà des cas où vraiment, il n'y a plus qu'à s'adresser à saint Antoine de Padoue : car humainement, nul n'y peut, » pensait Claude, qui appartenait à cette série intellectuelle attachée à la religion par sentiment d'honnêteté naturelle et hostile à la dévotion par indépendance d'esprit. Il croyait d'ensemble et ne pratiquait pas : en vrai marin, il avait fait des vœux dans la détresse et puis ne s^était plus soucié du ciel.
Pourquoi pensa-t-il à saint Antoine de Padoue qui fait retrouver les objets perdus et comment se dirigea-t-il vers la cure de la Trinité, tout étonné dépenser si tard à Tarchiprêtre, seul témoin qu'il pût interroger, pour
éclaircir la rencontre de Stéphanette et du matelot? Coïncidence ?Providence? Dans cette aventure inexplicable, il fallait renoncer à comprendre et se guider au petit bonheur de rimpression.
Il trouva le vieux prêtre auprès du feu, se plaignant de rhumatismes et toujours pestant contre ses maux et ceux du siècle.
— Et M^^« Rainvilliers va-t-elle mieux ? Tout le monde s'entretient de son état ? Nul n'y comprend rien. Quelle tristesse de voir une jeune personne si accomplie dans un tel malaise ! Elle n'est vraiment plus semblable à elle-même : vous devez être bien affligé, monsieur Rainvilliers.
— Elle va mieux I Mais j'y songe, quand Tavez-vous vue, pour la dernière fois, avant sa maladie ?
— C'était sur la jetée; elle se promenait avec son père. On s'est assis pour causer un peu. Elle resta fort silencieuse.
— Paraissait-elle souffrante ?
— Non, elle regardait un marin qui humait
Tair, à quelques pas, en avant de nous et qui ne se doutait guère qu^une demoiselle lui accordait tant d'attention. Il faut dire qu'il avait bonne allure, ce garçon.
— Vous le connaissez ?
— Je l'ai préparé à la première communion : il est de Bretteville. C'était un joli enfant.
— Il s'appelait ?
— Yvon, mais le nom de famille, je ne le sais pas. Vous vous intéressez à lui? » demanda le prêtre intrigué.
— Je suis sur le point d'acheter un petit bateau de plaisance et je cherche un matelot de bonne mine et de bonne humeur.
— Ah 1 je puis vous recommander un brave garçon. La mine est médiocre, mais propre comme un sou neuf, robuste, docile et intéressant parce qu'il soutient sa mère veuve et quatre petits frères en bas âge, Bérigny ferait votre affaire. Voulez-vous que je vous l'envoie?
— Non, dites-moi où il habite.
— Au faubourg Saint-Nicolas, rue Queue-
de-Renard ; demandez-le au débit qui est proclie de la route de Valmont.
— J*y passerai un de ces jours !» affirma Claude.
— Vous aurez un bon service et vous ferez une bonne action », insista le prêtre.
Quoique ce fût Theure du déjeuner, Toncle se hâta de faire atteler une voiture et trouva longue la route qui mène à Bretteville. Le bourg aux maisons disséminées vit Tancien officier aller de porte en porte, demandant un marin du nom d' Yvon, qui avait fait sa communion à la Trinité de Fécamp, et passait pour un beau gars. Ce signalement ne suffisait pas ; il y avait bien des Yvon, l^un en mer, l'autre à Rouen, Claude n^en vit aucun et vers quatre heures de l'après-midi, il sentit la faim et la soif l'emporter sur sa préoccupation, et vint s'affaler dans la petite salle de Tunique auberge.
Il mangeait du fromage et du pain arrosés d'un mauvais cidre, indécis sur ce qu'il devait faire, lorsque la porte vitrée s'ouvrit et un
grand garçon parut qu'il ne remarqua pa d'abord.
Le survenant s'assit devant une bolée. Sans même le regarder, Claude tendit au tenancier une pièce de cinq francs.
Celui-ci se tourna vers Tunique buveur :
— Tu n'aurais pas de la monnaie, Yvon ? A ce nom;, Claude dressa Toreille et regarda
rinterpellé.
C'était un joli homme, svelte, au regard doux, et d'une allure un peu plus décorative que le commun de ses pareils, mais il ne reconnut pas en lui le beau pirate normand qui avait ensorcelé sa nièce, et ce fut par acquit de conscience qu'il l'interpella :
— Il me semble que je vous ai vu, il y a quelque temps, sur la jetée de Fécamp ?
— Ça se peut bien 1 J'y vais à Fécamp des fois », répondit Yvon.
— N'y êles-vous pas venu au mois d'août?
— Si fait 1 » et il ajouta : « Pourquoi me demandez-vous ça?
— Pourquoi ? J'ai un ami qui est peintre,
qui VOUS a vu et vous cherche pour poser un tableau.
— Et il me donnerait pour cela ?
— Autant pour vous croiser les bras que vous en gagnez à les remuer. Vous avez le type qu'il lui faut... les artistes ont comme cela des idées.
— Il est à Fécamp, votre ami ?
— Non, mais il y viendra, si je lui écris.
— Eh bien I écrivez-lui.
— Est-ce bien vous qu'il a vu ?
— Ça, je ne peux pas vous le dire»,et Yvon eut un rire.
— Voyons, quand vous étiez sur la jetée, en août, qui avez-vous vu?
— Je regarde plus la mer que les gens.
— Et plus les filles que la mer ?
— Comme de juste. Je me souviens avoir vu un corbeau qui traînait les jambes.
— Un corbeau ?
— Oui da, un monsieur prêtre, un vieux.
— Ah 1 » s'exclama Claude, et soudain attentif:
253 LA TIIÉRIAQUE
— Il était seul ?
— Il s'en allait avec un monsieur et une dame, j'ai monté la Grand'Rue dans leurs talons.
Claude eut un élan de gratitude infinie à la Providence. Il serait tombé à genoux : et le soupir de soulagement qu'il poussa fut tel que le marin lui dit avec intérêt :
— Vous avez de Tasthme ?
A la joie succéda la stupeur. C'était bien là le prétendu wiking, le Rollon de Stéphanette. Claude ne pouvait en croire Tévidence. Il contemplait ce Bottom avec un étonnement si vif, que celui-ci crut qu'on examinait en lui le modèle. Il se leva et prit une pose. Alors seulement, Rainvilliers comprit Teffet produit sur sa nièce.
Yvon debout et immobile correspondait à un dessin de musique, banalement poétique, tel que la lithographie en trace sur des pièces intitulées : Le cent du large ou le Soutenir de Càncale, Sa nièce avait eu l'esprit tourné par un chromo, une enveloppe de savon à
PROVIDKNTIELLE.MENT 257
bon marché ! A cet instant, le prestige de Sléphanette vacilla dans son esprit : mais il fallait d'abord la guérir, ensuite il la raillerait à son aise. Tout de suite, son plan fut conçu :
— Écoutez, mon ami : je vais télégraphier à mon camarade que je vous ai trouvé : venez chez moi demain à midi; on fera connaissance en buvant une bonne bouteille, et vous traiterez avec lui du prix des séances.
— Tope I » dit Yvonen tendant la main. Puis « et votre adresse? »
Claude lui donna sa carte et un louis.
— Voici des arrhes l
L'œil du marin brilla, en lorgnant la pièce d'or.
— Gela fera-t-il beaucoup de sous comme celui-là, les séances ?
— Venez toujours demain, à midi.
— Pour sûr, que je viendrai, patron », dit le marin, en levant sa casquette.
Tandis que la voiture le ramenait à Fécamp, Claude qui se croyait halluciné, tellement Taventure le déroutait, envoyait des actions
258 LA TIIÉRIAQUE
de grâces à saint Antoine et à Nergal, et mâchonnait avec une jubilation heureuse ;
— Thériaqae ! Thériaque !
Oh ! il ne doutait plus de la guérison: mais il ne s'expliquait pas la maladie. Mourir de langueur pour un pareil drôle, quand on était Stéphanette Rainvilliers! Son opinion sur les femmes tourna au mépris. La plus pure se laissait prendre à un aspect si banal. Il se félicita de son célibat.
Il tenait donc le fameux remède, la thériaque du salut. Quel soulagement soudain ! Pour la première fois, il fredonna et, descendu devant la maison de son frère, il y entra d'un tel air et si nouveau, que les parents s'étonnèrent.
— Gomme tu es gai.
— J'ai consulté une somnambule, qui m'a dit que Phanette allait guérir ; qu'il fallait lui faire manger le cœur d'un rossignol; et demain matin, elle déjeune avec moi, chez moi, et elle mangera un cœur de rossignol. »
Dangu se demanda si l'oncle devenait fou,
et la mère fit une protestation sur la bizarrerie du remède.
Alors, quittant son air exubérant, grave et la voix autoritaire :
— Écoutez-moi bien, vous autres qui ne savez que geindre : je tiens la barre depuis que la barque est en péril, je demande à ce qu'on me laisse gouverner à ma guise. Si je ne mérite pas une absolue confiance, dites-le, et je m'en vais ; sinon, que nul ne me contrecarre, ni ne t^uestionne. J'en ai plein les bras et le cœur à porter cette enfant ; chargezvous-en ou laissez-moi faire.
— Mon frère, tu n'avais pas besoin de prendre le ton du commandement. Notre impuissance à soulager Phanette te garantit notre approbation.
— J'invite ma nièce à déjeuner.
— Et le cœur de rossignol ?
— Cuit dans le Champagne, il délie les langues les plus muettes. » Sur cela, il monta Tescalier et frappa chez Stéphanette.
Le Thérapeute
Nous naissons tous malades de noire humanité même et notre guérison nest jamais que le fruit de l'idéalité.
— Il s'appelle Yvon », jeta-t-il d'une voix triomphante à Stéphanette stupéfaite.
« Il déjeune demain chez moi », ajouta-t-il après un temps.
Elle le crut fou.
— Oui, ma toute belle, j'ai retrouvé votre Rollon et vous vous assoirez demain en face de lui ! Suis-je un oncle complaisant, un vrai complice ?
— Ne jouez pas avec ma douleur », fit-elle.
— Je n'ai jamais été aussi grave qu'à cette
heure où je vous invite à déjeuner avec votre Yvon.
— Que signifie, mon oncle, cette facétie déplorable ?
— Vous n'entendez donc plus les mots.
Ceux que j'emploie sont clairs.
« Le marin de la jetée demain sera mon hôte. Ma curiosité dépasse Timaginable; j'aurai là, en face de moi, Têtre surnaturel qui a conquis votre cœur, et je vous invite, ma foi I au plus doux spectacle qu'il soit humainement possible de vous offrir. »
Elle le regarda de ses grands yeux, brillants de fièvre, avec une impérieuse interrogation de dignité offensée. Claude ne plaisantait pas et ses yeux soutinrent la rencontre de ceux de Stéphanetle qui abaissa ses paupières et parut réfléchir.
— Rien ne me prouve que la personne qui viendra chez vous soit celle...
— Rien n'étant plus naturel devant les convenances que la présence d^une nièce chez son oncle, vous viendrez et vous verrez. »
Elle crut que, désolé et à bout de sollicitude, Claude avait conçu la coupable et folle entreprise de la réunir à son marin : et sa vertu indignée protesta.
— Faut-il donc que la femme n'inspire que des folies et des fautes, même aux affections les plus pures ? Qui se serait figuré que, moi, j'arriverais à vous corrompre, à éteindre votre sens moral, à démentir votre vieille honnêteté, et que vous seriez un jour mon entremetteur. Et pour comble d'horreur, votre inqualifiable folie jaillit d'une tendresse ardente. Vous êtes lâche devant la douleur et vous m'offrez de me perdre pour vous soulager.
— L'indignation donne des couleurs aux joues et du timbre à la voix et comme vous abusez de la pâleur et de la voix morte, je suis aise de vous voir si violente et si injurieuse.
Elle suivit la même idée.
— N'est-ce pas à se jeter la tête contre le mur! Voilà le dévouement que j'inspire, voilà
20 i LA TIIÉRIAQUE
cette complicité tant vantée. Ah ! malheureuse, je perds là raison et je Tenlève au meilleur des hommes.
— Modérez cette humeur tragique. Vous avez vu un gars de mer sur la jetée, l'animal baignait presque dans son élément. Ce fut un effet de plein air avec brise du large, dirait un peintre. Je vous montrerai le même individu^ sous son aspect intime, mangeant et buvant et surtout parlant librement, afin que vous tiriez, de la comparaison entre la marine et le tableau d'intérieur, de précieuses remarques.
— Vous espérez.... Qu'espérez-vous ?
— Laissons mes sentiments : les vôtres seuls sont intéressés.
— Si vraiment vous avez trouvé ce marin, comment le jugez-vous ?
— Encore un coup, mon jugement n'importe pas. Un homme, à mes yeux, a un premier tort d'appartenir à son espèce.
— Vous vous figurez que je serai désabusée...
LK TIIKUAI'EUTE
— Je ne me figure rien. Votre personnage de la jelée déjeune, demain, avec vous.
— Il ne m'a pas vue, il ne me verra jamais. Ne tentez pas de vaincre ma pudeur : je ne paraîtrai pas devant celui qui cause ma honte. Ma seule consolation, et je ne la sacrifierai pas, est de penser qu'il ignorera toujours mon affolement.
— Certes ! » fit Claude.
— Croyez-vous donc que je sois si bonne comédienne, si sûre de mes nerfs ?
— Stéphanetle, écoutez-moi au lieu d'exécuter des mouvements animiques assez semblables à ceux d'un écureuil dans les branches .
« Je ferai mettre la table dans une pièce qui contient une grande alcôve ; à une des portes je percerai un trou de façon à ce que vous puissiez voir et je briserai la vitre de l'imposte pour que vous entendiez bien. De cette façon, tout reste sauf. »
Elle réfléchit.
— Évidemment, vous caressez un projet.
Vous estimez que la gaucherie d'un geste ou
266 LA TUÉRIAQUE
une énonciation incorrecte agiront fortement sur moi. Erreur, mon oncle. J'ai vu, non par les yeux, mais avec l'œil de Tesprit ; et le réel ne changera pas la vision. Le bonheur entrevu ne tenait pas à une individualité que j'ignorais, que j'ignorerai toujours...
— Des mots... des mots... Vous avez contemplé un gars sur la jetée, vous le recontemplerez à travers une porte.
— Je n'irai pas.
— Quand je devrais vous ligoter et vous emporter comme un paquet, vous viendrez.
— Je ne vous reconnais pas, mon oncle ; vous brutal ! L'autre jour vous avez brisé ce vase que mon père avait rapporté de ses voyages et qu'il donna à ma mère, au temps des fiançailles.
— Je le remplacerai.
— Maintenant, vous me menacez !
— Je vous invite.
— Je refuse.
— Il y a des invitations qui sont des ordres. Le contrôleur des contributions vous invite
à payer ; cela veut dire qu'il vous contraindrait au besoin : je parle la langue du fisc.
— De quel droit ?
— De celui des sages sur les fous !
— Vous m'avez habituée à d^autres ménagements.
— Cela n'a pas réussi !
— Vous pensez me terroriser ?
— Je pense vous amener, de gré ou de force, demain malin, vers midi, chez moi, pour vous faire voir, à travers un trou, le matelot Yvon, natif de Bretteville et agriculteur dans ledit lieu.
— Je ne vous reconnais pas.
— Je suis le même. Jusqu'ici, je n'avais pas d'argument à opposer à vos rêvasseries et je les subissais : maintenant, que j'en ai trouvé, décisif, péremptoire, je ne vous en ferai pas grâce.
— Qu'espérez-vous donc ?
— Que vous vous mettrez dans le fauteuil préparé, le meilleur que je possède et que vous serez tout yeux et tout oreille.
208 LA TIÏÉRIAQUR
— Je VOUS répète que ce n'est pas Tindividu qui me hante, mais...
— Je vous répète que vous verrez Tindividu, qu'il vous hante ou non.
— Je ne subirai pas cette violence.
— Si fait.
— Je n'ai qu'un mot à dire : ils s'opposeront tous à votre dessein*
— Ce mot, vous ne le direz pas, car c'est un secret de vie et de mort, entre vous et moi.
— Jamais, jamais, je ne vous aurais cru capable de tant de rage : car, il faut être enragé...
— ■ Pour montrer de très près à une jeune fille l'homme qu'elle a vu de trop loin.
— Oh! je ne suis pas encore chez vous.
— C'est pour demain midi. Vous avez le temps d'y songer amplement.
' — Réfléchissez, mon oncle, à quelle démarche coupable vous me poussez : aller chez vous, pour revoir un homme entrevu par hasard, est un acte de volonté, délibéré, consenti, qui compromet ma dignité — un péché,
un amoindrissement. Vous ne le sentez pas ?
— Vous ne sentez pas, ma chère nièce, rinutilité de vos discours et que je me juge dans la situation du capitaine responsable du navire et des passagers, et qui ne rend plus de comptes qu'à Dieu, implacable aux affolements et aux lamentations. Fille de marin sachez que dans le péril, Tofficier n'écoute que son devoir et non aucune autre voix, fûtelle chère.
— Vous vous flattez de me désillusionner, n'est-ce pas ?
— Je ne me flatte point : je manœuvre au mieux et au plus près. »
Stéphanette tremblait fiévreusement à la pensée de revoir le gars, comme un malade à Topération douloureuse, et Tappréhension devint si vive qu'elle eut une crise de larmes.
— Suis-je assez humiliée? Vous me traitez comme une petite fille et à la fois comme une folle. Pourquoi pas me menacer du fouet... »
Les romances où « Ton aime son mal » ne
calomnient pas la passion, qu'elle occupe la tètCjle cœur ou les sens. Notre nature s'accommode de la souffrance, et chose extraordinaire, l'habitude nous attache à nos maux, puisque nous les préférons tous à ceux inconnus delà tombe. Le désespoir surtout produit une détestable ivresse qui lutte fortement contre la volonté et la soumet. Dans le vertige des grandes peines, notre sensibilité se transforme ; et telle est la faculté de la passion de confondre plaisir et dolence, en une même impression où onneles distingue plus. Ainsi s'expliquent certaines pénitences effrayantes, certaines constances invraisemblables dans les supplices. L'homme se plie à la douleur et s'y attache, si elle correspond à quelque idée ardente. Lorsque la pitié nous fait défaillir à l'évocation d une torture, Timprévu et la nouveauté de l'image agissent profondément : tout change, si notre mal s'est incorporé à nous jusqu'à Tidentification, et Stéphanette, sans se l'avouer, redoutait d'être guérie.
Vénéneuse ou saine, la plante jette des racines aussi profondes et s'incorpore à la terre ; fastes ou néfastes, les sentiments se développent dans Tâme si vivaces que, pour les arracher, il faut lui faire violence et que le patient recule devant cette angoisse. Quand la passion a été nourrie de toutes les forces de Tètre, comme celle de Stéphanette, elle semble en faire partie, et que l'extirper ce sera mourir.
Claude assistait étonné à ce spectacle si étrange de Tètre qui refuse le salut et défend son mal contre la tentative du thérapeute. Et il pensait que nos passions, malgré la noblesse de notre être intérieur, doivent être envisagées d'un œil de clinicien et traitées médicalement.
Mais cette médecine, sans traité ni professeur,ne faut-il pas l'inventer à chaque malade^ à chaque maladie et tirer Tart de guérir de son cœur compatissant et résolu? En face de sa nièce, il comprenait l'insondable profondeur de l'exemple galiléen et que Tamour
272 LA TlIKRIAOUt:
seul rachète les patients de Torganisme ou de rame.
Nergal, dans cette aventure si tragique et qui allait se dénouer, avait donné la formule telle que l'intelligence la concevait; elle eût été stérile sans le dévouement passionné de Tancien viveur qui, par amour de sa malade et par les œuvres augustement amoureuses de la patience et de la décision unies^, touchait à une heureuse solution.
La vérité spéculative n'apporte avec elle qu'une lumière sans chaleur et ce n'est rien que d'avoir raison : la loi d'incarnation qui domine l'univers, puisqu'elle englobe même la suprême manifestation divine, nous enseigne rimitationde notre seigneur physique le soleil; et que le bien correspond à la chaleur deTastreplus qu'à son éclat, et dans l'homme au mouvement de sa charité plutôt qu'à la puissance de son esprit.
Le Réel est l'antidote du Rêve ; le Rêve celui du Réel, car nous sommes tous empoisonnés, les uns par des songes et les autres par des contingences .
Comme Claude l'avait prévu et Tespérait, Yvon s'était endimanché. Au lieu du maillot de laine moulant le torse, il portait un veston quelconque et la chemise, trop raide, se cassait mal sous le gilet trop court. Sortant de la manchette étroite, les mains tannées paraissaient énormes et les gros souliers exagéraient les pieds sous le pantalon tirebouchonnant.
Il ne restait rien de la vignette pittoresque,
du frontispice de romance, aperçu par Stéphanette.Sans doute la tête dTvon respirait une certaine hardiesse, mais le moindre mouvement le rendait gauche dans ses habits inaccoutumés.
Joyeux indiciblement, car il était sûr de l'effet qui se produirait, Claude amena tout de suite le marin vers la table.
— Mon ami vient en automobile ; il sera là d^une minute à Tautre. Moi je ne supporte pas d'attendre mes repas. A table, et tant pis pour les absents.
— A table », fit Yvon ; et il déploya soigneusement sa serviette, et en enfourna une extrémité dans son col, l'étalant bien sur la poitrine.
— Un coup de rude pour ouvrir l'appétit? G^est de la vieille eau-de-vie qu'on me cède à la Bénédictine. »
Yvon vida le petit verre d'un trait et fit claquer sa langue.
— Fameux ! » fit- il.
— Une autre goutte, alors !
— Votre ami le peintre ne scia pas content qu'on ne l'ait pas attendu.
— Bah I il me connaît. A lui d'être à l'heure. Aimez-vous le saumon fumé ? »
Il lui mit sur l'assiette une belle tranche rose que le marin déchira avec ses doigts.
Puis, tout en mâchant, il découpa son pain en petits morceaux.
— Vous avez navigué, mon gars ?
— J'ai fait Terre-Neuve jusqu'au jour que j'ai eu mon petit héritage : maintenant je fais
valoir.
— Je vous recommande ce petit vin blanc. Non, le grand verre 1 Vous n'êtes pas un buveur d'eau.
— Pour sûr ; et que même j'ai gagné un pari, à Brest. J'ai bu un demi-litre d'eau-devie sans déboucher.
— Bravo !
— Mais quelle tape, bon dieu de bon sang, quelle tape : j'ai cuvé deux jours. Je me suis juré que je ne recommencerais pas. J'ai un principe : je bois, mais je ne me saoule pas.
— D'abord, les bonnes boissons ne saoulent pas.
— Que si, le demi-litre, c'était de la vieille eau-de-vie, et ça m'a fichu une tape. Ah ! j'y penserai toujours.
— Dites donc, le gars, puisque les peintres vous reluquent pour leurs tableaux, les filles doivent vous faire bien des agaceries. »
Yvon ôta quelque chose de ses dents fort blanches, avec la pointe du couteau.
— On est pas trop mal traité », et il rit ; « mais, faut se méfier des crampons.
— Ah oui, il y a des femmes collantes,
— Elles collent toutes, si on n'y prend garde. Toutes veulent s'établir. Toujours le mariage. Le mariage et l'amour, c'est pas la même chose : Tamour, ça va tout seul, il n'y a pas besoin d'y penser: mais le mariage, c'est une affaire sérieuse.
— Grand coureur, vous ne prenez pas Tamour au sérieux.
— Eh non 1 Tamour, ça vient et ça passe, ça vous prend, ça vous quitte. C'est quelque
T.A TIIÉRIAQUE 277
chose comme la mer qui monte et qui descend. Le mariage. Ah ! il faut y réfléchir parce que c'est pour longtemps. Et puis, Tamour ne mange pas, tandis que le mariage, ça peut multiplier les bouches.
— L'ami, vous êtes un garçon pratique ; vous entendez la vie.
— Quand on n'a, mon bon monsieur, que ses bras pour fortune, on ne peut pas chanter la romance.
— Vous n'avez pas toujours pensé ainsi. Plus jeune^ vous étiez sentimental, tendre.
— Je suis bien tendre ; mais je ne peux changer les pierres en pain. Pour ce que c'est que d'aimer, il faut d'abord manger, puis s'habiller,puis se loger, puis penser à l'avenir.»
Il étalait ingénument le souci utilitaire du paysan, sa raison pratique et cette absence de sensibilité qui caractérise ceux qui vivent très près de la nature, en contact journalier avec les éléments et les bêtes.
La belle âme du rustique a été inventée dans le silence des cabinets par des hommes
278 LA TIIÉRIAQUE
excédés de civilisation et de culture ; le berger de Virgile et du Poussin est un personnage conventionnel, au même titre que les masques de la comédie italienne. Comme on choisit pour son rêve des termes peu familiers, et lointains, le lettré mit aux champs une humanité qu'il construisait de toutes pièces.
ICn provoquant les franches paroles du gars, Claude n'avait pas l'impression de se trouver en face d'un homme exceptionnel et mauvais ; Yvon représentait une moyenne de moralité. Pour IVP" Rainvilliers, ce devait être un dessillement très douloureux, « une thériaque puissante ».
Le gars, vidant sans cesse les verres que l'ancien officier remplissait avec une attention systématique, commença à lever la voix, "à remuer les pieds, à pousser les objets, enfin à faire du bruit comme à l'auberge, entre amis. Il parla de ses affaires, de ses projets ; la mer attirait, oui, mais elle faisait la vie dure, incertaine, sans assurer l'avenir : et
LA TIIÉRIAQUE 271)
cette critique du sort des marins était lucide, marquée au coin de Texpérience. Un sens des affaires se dégageait de ce verbiage, au lieu de cet esprit d'aventure que la jeune fille avait cru voir briller, comme un nimbe d'Argonaute sur cette jolie tète de gars.
L'idéalité ne sort pas de l'être primitif, non plus que les beaux fruits d'un sol naturel. L'âme comme la terre ne donne ses grands résultats qu'au prix d'une culture intensive et la civilisation, malgré les tares qu'elle crée, tire de l'homme le meilleur rendement.
Tandis que le marin, la bouche pâteuse, rabâchait l'exposition de ses petites affaires, heureux d'être écouté et de se croire apprécié, Claude cherchait à se figurer les impressions de la jeune fille enfermée dans l'alcôve voyant par le trou, bien en face, la gesticulation lourde de son Rollon, et les oreilles remplies de tant de remarques intéressées et prudentes.
11 avait craint d'abord une toux qui révélât une présence ou des nerfs exaspérés : il
^80 LA TIÎÉRIAQUE
n'entendait rien et rendait de nouvelles grâces à saint Antoine et à Nergal; et il souriait indiciblement joyeux, car sa nièce idolâtrée maintenant était sauvée.
Le gars ne se lassait pas, dans la griserie commençante, d'étaler ses théories du rustique madré.
— Beau garçon, comme vous voilà, vous ne songez pas au mariage ? Avec la mine que je vous vois, on épouse qui on veut, dans son village.
Yvon réprima un hoquet.
— Qui on veut, c^est facile à dire. Il y a, à Bretteville, une qui n'est pas jeune, jeune, mais qui a du bien, une veuve. Elle est méfiante !
« Elle craint que je ne lui dévore son saintfrusquin. « Vous êtes trop jeune pour moi », me dit-elle. »
— Quel âge a-t-elle ?
— Elle va sur ses quarante ans, mais c'est une luronne, une forte femme. Moi j'aime les fortes femmes. Et vous? Vous ne dites rien...
LA TllKRIAOUE 281
Je parle tout le temps. Ça fait que vous savez tout de moi, et moi je ne sais rien de vous... Vous avez dû être un farceur, avant les cheveux gris... Ça ce sent... »
« Quelle banalité », pensait Claude; « rien d'aussi curatif que cette façon quelconque de penser et de sentir. Le moyen derêveraprès cela. »
Il continuait à lui verser des rasades, en Tencourageant d'un mot à continuer son monologue.
L'autre commençait à bafouiller. Oubliant pourquoi il était venu et s'efforçant de s'expliquer sa présence chez ce monsieur qu'il avait rencontré à Tauberge.
— La vie est drôle... Qui m'aurait dit que je ferais un pareil déjeuner^ avec quelqu'un d'inconnu, m'aurait étonné... On s ignore en somme... mais on s'aime bien... La sympathie, cane se commande pas... Je vous ai été sympathique... cela m'arrive tout le temps.
« On me dit : « Yvon, tu es un bon garçon. »
« Et c'est vrai, je ne suis pas chicanier...
« J'ai le vin bon... Pour un ami, je suis un ami... un vrai... Est-ce qu^on ne fume pas chez vous ? Je vois des boîtes avec des étiquettes, comme les cigares que je passais en contrebande...
« Sale métier la contrebande... Il y a trop de risques... Votre dame est-elle ici ?... Ah I Elle est peut-être morte. .. Je vous prie d'excuser. . , A votre âge, on est marié d'ordinaire... Faut pas rester seul, quand on vieillit... Et Féline Chemot a tort de me tenir la dragée trop haute.., si elle ne se décide pas, plus tard je n'en voudrai plus.
« L'argent fait les trois quarts, mais pas tout ! »
Le gars avait allumé un cigare et crachait sur le tapis de Smyrne, comme sur un pont -de navire.
— Voilà de la fine normande, mon brave.
— Dites donc, vous me ferez emporter, si je ne peux pas me lever : car j*ai diantrement bu. »
LA TIIÉRIAQUE 283
Il hoqueta.
— Vous n'avez jamais pensé à épouser une demoiselle de la ville?
— Une Fécampoise, pour qu'elle me méprise. Pas si bête ! Je veux une femme de mon pays, de mon rang. Je n'ai pas les manières qu^il faut pour les demoiselles.
« Voyez-vous, pour s'accoupler faut être un peu semblable et marcher dans le même sens... »
Le bon sens se manifestait à chaque phrase.
— Puis, ceux qui ne sont pas allés à Técole comme moi, sont toujours mécanisés à la ville par d'autres gars qui en savent plus long. Pour être heureux, faut d'abord ne pas être humilié...
« Ainsi, je suis heureux parce que, avec vous, je ne me gêne pas, je suis moi-même, simplement... )^
La vulgarité prudente et avisée coulait naturellement de cette bouche que Stéphanette avait jugée si fière.
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Claude n'écoutait plus, il pensait que Stéphanette en avait assez entendu.
Il se leva pour envoyer chercher une voiture qui le débarrasserait de cet homme presque ivre qui avait rempli son office : il s'attarda un peu à expliquer ce qu'il devait recommander au cocher et, quand il rentra dans la chambre, Yvon ronflait, la joue sur la nappe, un bras pendant jusqu'à terre.
Une idée lui surgit de faire voir ce tableau comme dernière goutte d'ammoniaque à sa chère nièce, il ouvrit doucement les portes de Talcôve et frémit : la tète renversée sur le dossier du fauteuil, les bras morts et ballants, Stéphanette était inanimée.
Épouvanté, il eut un instant de douleur surhumaine ; il crut l'avoir tuée : oubliant le marin ivre, il étendit la jeune fille sur le tapis, desserra et arracha violemment ses vêtements.
Le cœur battait, sourd et ralenti, mais enfin ce n'était qu'une syncope. Par un effort dont il ne se serait pas cru capable, il emporta la
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jeune tille dans une autre pièce et en lui frottant les tempes avec de l'alcool, il la ranima.
— Mon Dieu! » fit-elle, « mon Dieul »
— Dieu est bon », dit simplement Claude ; « il éprouve, mais il ne condamne pas ».
— Mon oncle, j^ose à peine vous regarder^ j'ai honte... j étais folle. »
Et elle éclata en sanglots.
Il la laissa pleurer : le grand orage d'imagination crevait en larmes convulsives.
Un moment passa : puis un bruit d'altercation s'éleva, avec le fracas d'une table qui se renverse. Le gars ne voulait pas partir et repoussait le cocher et le domestique avec violence.
— Mon oncle ! » commença la jeune fille.
— Ma chère, très chère nièce, vous me devez quelque chose et vous allez me l'accorder tout de suite. Vous avez eu un cauchemar, vous me l'avez raconté, je ne veux plus en entendre parler... jamais.
— Oh ! que vous êtes généreux, magnanime.
— Jurez-moi donc de ne jamais me dire
mot de cette absurde histoire qui ne mérite qu'un complet oubli.
— Je vous devine et je vous vénère. » Le vacarme continuait dans Tescalier.
Claude s'approcha de la fenêtre.
— Venez donc voir, Phanette.
Elle s'avança et ouvrit ses yeux démesurés.
Yvon, sans casquette, les vêtements froissés, titubait devant la voiture^, résistant à ceux qui le hissaient.
L'oncle laissa retomber le rideau.
— Maintenant, allons embrasser papa et maman, fillette !
Elle baissa les yeux.
— Si vous le permettez^ car je suis votre fille, et obéissante désormais^ je tendrai la main à Dangu. »
Les larmes noyèrent les yeux du vieux viveur.
— Ah ! petite, que tu m'as fait peur et comme on a tremblé pour toi. Je t ai bien aimée, enfant ; mais à cette heure décisive, moi, honnête homme, je veux que tu penses
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à tous ceux qui t'ont chéri, chacun à sa manière ; j'ai été le zèle, oui, mais la tête qui a conçu ton salut, c'est l'homme de génie qui s'est penché sur toi : moi je t'ai soignée, c'est lui qui t'a guérie ; ne retiens que cela.
Pax
La paix est la notion la plus haute de notre esprit, non pas la paix passive du repos, mais celle vive et presque ardente de r harmonie.
La maison des Rainvîlliers ressemblait de nouveau au paradis, suivant l'expression de la mère, au sortir de ces longaes transes. En effet, la convalescence de Stéphanette répandait un charme indicible sur ces cœurs qui avaient si vivement saigné, pendant V absence de la jeune fille.
Ils nommaient ainsi la navrante période. Maintenant, le péril passé, on s'aimait davantage : on se retrouvait après s'être perdu. Un étranger arrivant inopinément à ce foyer si
chaud ne Teût pas compris. A propos de tout et rien, c'étaient des attendrissements, les yeux se mouillaient, les bras se tendaient et on s'étreignait comme à un retour, après une séparation aventureuse. C'était un retour vraiment, un retour à la vie cette évolution qu'on observa chez Planette.
La souffrance, en brisant son orgueil, lui avait donné un nouveau charme. Mais, celui qui aurait dû jubiler par-dessus les autres, restait mélancolique. Rodolphe ne pouvait croire qu'il fût agréé.
Il jouissait de la guérison sans la comprendre ; le seul qui pût l'expliquer ne parlerait jamais. En son instinct d'amoureux, il supposait qu'une passion avait causé la maladie de Phanette. A qui succéderait-il en l'épousant ? Une jalousie rétrospective l'inquiétait et, parfois, après tant de patience et d'abnégation, il s'écartait, boudeur et triste. On ne s'en apercevait guère; l'attention convergeait trop vers Phanette et cela l'humiliait. Il s'en ouvrit à Claude.