‹ La toile d'araignéeChapitre 9 sur 11 · APRES L INCENDIE · texte numérisé non relu

APRES L INCENDIE

Orphelin, M. de B... avait été élevé par son oncle, le vicomte de G..., qu'il aimait beaucoup et qui ne le lui rendait guère. Cet oncle était une de ces natures jalouses dont l'esprit de rivalité ne chôme jamais et dont la brûlante envie s'attaque à tous les bonheurs. Je me sentais mal à l'aise sous le feu noir de ses yeux qui me guettaient continuellement. Avec une coquetterie aussi instinctive en nous que la montée du lait aux seins des nourrices, je m'amusais parfois à exciter sa jalousie. Car cet homme m'aimait. Il m'aimait moins encore pour moi-même que parce que je devais appartenir à son pupille. Il n'était ni laid ni vieux. Une belle barbe de soie noire, un port d'athlète élégant, des dents étincelantes en faisaient un homme remarqué des femmes. Mais je devinais le sombre esprit, le cœur dur, l'âme sournoise que cachaient la grande barbe et les prunelles éclatantes.

Notre société est pourrie de gens semblables ; je ne m'y arrêtai guère, sûre d'écarter celui-ci de ma route. Il me devina sûrement, il rôda avec une ardeur menaçante autour de moi.

Il n'y a que les femmes pour bien savoir ce que c'est que d'être traquée comme le sont les

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bêtes des bois. L'homme me fit peur, mais la peur se doublait du plaisir que les enfants prennent à être poursuivis. Certains jours, pourtant, inquiète et lasse, je souhaitais voir mon persécuteur à tous les diables.

Un soir d'avril, nous étions à la campagne et nous recevions de nombreux invités. Il y eut un dîner suivi de bal. Le château que nous habitions avait de la beauté, mais il était vieux : tandis que l'on dansait au salon, les solives qui supportaient le plancher cédèrent, et après deux ou trois oscillations, dont la foule profita pour se sauver, tout s'effondra. Presque immédiatement, le feu prit aux meubles. Par quel hasard étais-je demeurée seule du côté opposé à la porte de sortie, je ne saurais le dire. Je perdis la tête ; je me portai vers une chambre sans issue où je fus tout de suite entourée de flammes. Je hurlais. Je ne voulais pas mourir.

Mes cris furent entendus ; plusieurs personnes, dressant des échelles contre la façade, montèrent jusqu'à l'étage où je me trouvais. Presque toutes, et parmi elles M. de B..., reculèrent devant les

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nuages d'une fumée asphyxiante. Seul, celui qui me guettait sut trouver un chemin favorable et découvrir ma retraite.

Gomme il y arrivait, l'incendie gagnait les dernières poutres qui nous séparaient d'une issue. Je reverrai toujours l'homme à ce moment-là, très pâle, ses yeux de fauve dardés sur moi :

— Je peux facilement me sauver seul, dit-il ; mais, avec vous, c'est une autre affaire !

Il n'eut pas besoin d'insister. Je compris surle-champ qu'il me mettait le marché à la main.

— Allez-vous m' abandonner? dis- je.

— Non, mais vous savez que je vous aime.

— Mon Dieu ! m'écriai-je, que voulez-vous de moi ?

— Une simple promesse.

— De mariage ?

— Non !

Nous nous regardâmes. Mon cœur sautait dans ma poitrine. J'oubliais la flamme, la fumée, les crépitements, les écroulements sinistres :

Il reprit :

— Le danger croît de seconde en seconde ; la mort...

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