LA PROIE POUR L OMRRE
prise, hésitait encore ; à la médaille d'honneur, qui fut un triomphe, je l'eus enfin toute à moi.
)) Me voilà peintre en vogue, avec les belles madames dans mon atelier, et ma palette plus douce et plus chaude qu'un jardin au soleil. Je vivais dans la richesse et dans l'oubh. Léa rayonnait, s'affichait avec moi ; et ce n'était pas une mince récompense que cette splendide vie de femme illustrant la mienne mieux que tous les ordres de chevalerie de l'Europe.
)) Tout de même, je passais de mauvaises heures, la bouche sèche et le cœur poigne, quand je me rappelais mes croûtes et mes espérances. Léa, pas bête, le voyait, et sa terreur de ma première manière lui donnait le secret de nouvelles séductions.
» Nous vivions ainsi, quand je rencontrai Barino et le priai à dîner, le craignant d'autant moins à présent qu'il s'était jeté de désespoir dans un sombre impressionnisme. Les artistes sont des enfants pour la crédulité, mais ils ont des divinations singuhères ; le sourire de Barino, ce soir-là, me versa de la défiance. Je l'observai ; je crus sentir quelque chose entre Léa et lui.
42 LA PROIE POUR l'ombre
» Des somainos, rempli de jalousie, je le guettai, ne trouvant rien, furieux de jouer ce rôle absurde. J'admis enfin que je m'étais trompé ; ma surveillance cessa. Et, comme il arrive, c'est alors que je connus la vérité.
» Un après-midi, rentrant chez moi à mon habitude, sans sonner, je perçus un bruit de voix dans mon ateher.
)) C'était Barino qui épluchait mes toiles devant Léa ; il le faisait avec cette perfidie qui accorde des éloges pour rendre les blâmes plus amers.
» Je souriais, je restais là, dans l'antichambre, sûr de la réponse de Léa, réponse que je n'aurais pas complètement approuvée, mais qui, dans la circonstance, me paraissait le mieux faite pour doucher l'excellent ^mi. Cette réponse vint :
» — Ah ! caro mio, disait Léa, que veux- tu? Je le lui ai dit cent fois; mais il aime le bruit, le monde, la célébrité; la grande peinture sur laquelle tu te concentres lui échappe... L'avenir est à toi, mon trésor !... )>
Luce Collaire baissa la tête avec un mou-
LA PROIE POUR l'ombre 43
voment do déglutition, nomme s'il avalait quelque amère pilule.
— C'était pour en arriver là que j'avais vendu mon âme, acheva-t-il. Quel romancier plus ou moins psychologue pourrait dire la noirceur où je vécus pendant les années qui suivirent? Léa s'affichait avec Barino : l'impressionnisme montait à la bourse de l'art. 11 me semblait que la vie n'était qu'un absurde maelstrôm où je tourbillonnais, accroché à quelque épave !... J'aurais pu faire machine en arrière ? Connaissez-vous l'histoire du géant de Swift, que des fds attachés à chaque poil de son corps maintenaient prisonnier ?
Un soir, après la partie do whist chez la vieille douairière de Tormanoir, un jeune homme blagua une pièce de l'Ambigu où il était question de la voix du sang. Nous fîmes chorus et même nous chambardâmes quelque peu l'amour maternel. L'avocat Lamanche n'avait rien dit. Il nous écoutait en souriant comme font les médecins qui ont vu les hommes à l'heure de la souffrance, quand ils ne sont plus que des enfants naïfs et que le règne de la blague est fini. La douairière, qui ne le cédait pas aux plus jeunes pour l'esprit frondeur, s'écria :
— Lamanche, votre sourire n'est pas franc ; vous avez une idée de derrière la tête.
4r. COMPLICE
— J'en ai plusieurs, répliqua le juriste, mais vous me permettrez de ne parler que de l'amour maternel.
— J'étais sûre que vous ne partagiez pas notre avis. Cependant, vous ne croyez pas à la voix du sang et autres balivernes.
— Les balivernes ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. Il en est de la maternité comme de beaucoup d'autres choses : elle offre un sons matériel et un sens ésotérique, mystérieux, que le plus malin ne débrouillerait pas. Le sens matériel est celui des animaux : vous ne le niez pas et moi non plus. L'autre touche à cette catégorie de sentiments que nous appelons sociaux. Ils ont l'air de ne pas avoir de pieds et ils marchent, de ne pas offrir d'épaisseur et ils tiennent de la place, de vivre d'une vie tout artificielle et ils donnent la mort. Laissez-moi illustrer cela par une histoire...
» Il y a quelque dix ans, je me chargeai de plaider en cour d'assises pour une femme accusée de comphcité d'assassinat. Elle avait été trouvée par la police en tête à tête avec le meurtrier et portait sur elle des bijoux appartenant à la victime. Chose curieuse, son com-
plice ne la chargeait pas et, quand on lui rapportait ce qu'elle avait dit, il se contentait de hausser les épaules. Elle prétendait être l'instigatrice du crime, avoir profité de la faiblesse d'un pauvre garçon qu'elle avait saoulé d'absinthe. Il se taisait, il ne voulait pas la dénoncer: c'était très bien, mais, accablée de remords, elle dirait tout au jury.
» L'enquête officielle acceptait cette version, la mienne la contredisait. La femme ne connaissait pas l'assassin. Il était venu s'installer dans l'après-midi, était ressorti, puis rentré dans la nuit. Elle passait pour charitable, quoique menant une mauvaise vie. Des gens certifiaient qu'elle ignorait jusqu'au nom de sa victime. Très intrigué, je me fis conduire auprès d'elle :
» — Ma pauvre femme, dis-je, vous n'avez pas conseillé l'assassin; vous êtes innocente, j'en ai la preuve.
» Elle devint pâle et murmura :
» — Je suis coupable !
)) — Non... Un défenseur est un confesseur, ne l'oubliez pas. Si vous avez un secret, je vous jure de le garder, mais je dois tout savoir pour plaider au mieux de vos intérêts.
» Une minute elle garda le silence, puis elle déclara qu'elle mo dirait tout, si je lui prometlais de ne pas agir autrement qu'elle me l'indiquerait. J 'acquiesçai, elle commença :
)) — Le 6, dans la nuit, je tirai machinalement le cordon en réponse à un coup de sonnette, et j'attendis le passage de la personne devant ma loge pour me rendormir.
» Quelque chose grouilla dans l'ombre, et j'entendis une voix de rogomme, avec des jurons à n'en plus finir.
» — Misère, dis-je, voilà le particulier qui repique.
» Je tenais un garni rue Mogador. Dieu sait le mal qu'on en a raconté, comme si tout le monde ne devait pas gagner sa vie ! Je suis née très pauvre ; la rue a souvent été ma chambre à coucher et les bancs des boulevards les sophas de mon salon. C'est là que je recevais mes amoureux dans ma jeunesse, là que je me suis mariée dès l'aube de mes douze ans. Le diable emporte les philanthropes pleurards et les marchands de chasteté, comment aurais-je fait pour vivre autrement? J'étais trop contente de tenir mon garni, trop heureuse qu'il y vînt du sale
monde, parce que le sale monde, c'est encore du monde, c'est le pain, c'est le vin, c'est le dodo ailleurs que sous les arches des ponts. Avec mes quatre lits dépenaillés, j'aurais eu de la peine à trouver une clientèle de princes et de duchesses, bien heureuse déjà lorsque mes hôtes n'étaient pas de la pègre, lorsqu'il m'arrivait un brave ouvrier dans la dèche qui prenait pension pour une quinzaine. Avec ce que je fristouillais pour lui, je mangeais moimême, et, comme je ne suis pas trop décatie, quelques-uns me trouvaient à leur goût et ne me l'envoyaient pas dire.
» Ce jour-là, j'avais eu un sale type, une tête à Deibler, avec des yeux sanglants et un sacré nez en crochet qui me faisait encore plus peur que le reste. Il prit une chambre et me fit, trois ou quatre fois dans l'après-midi, chercher de l'absinthe qu'il hchait jusqu'à la dernière goutte. Pour ma part, j'en prends seulement deux fois par jour et je m'en trouve bien ; mais se fourrer toute la journée de la drogue sur l'estomac, faut être un fameux abruti.
» Je finis par le lui dire en ronchonnant. Il me traita de vieille farceuse et me raconta qu'il
était un fils de famille tombé dans la misère; il noyait son chagrin. Je le laissai dire, parce que c'est une manie de tous les hommes d'essayer d'en faire accroire aux femmes et de se pousser du col devant elles. Je voyais bien qu'il blaguait, qu'il avait des manières communes, mais je feignais de le croire, car les glorieux ont ça de bon qu'ils se laissent conduire par la flatterie, et je tremblais devant son nez crochu. J'eus un soupir de soulagement quand il partit, et j'espérais bien ne plus le revoir, quand j'entendis ses jurons dans l'escaher. Je passai la tête par une fenêtre-portière pour le prier de laisser dormir mes locataires.
» — Ouvre-moi, fit-il, j'ai à te parler.
)) — C'est pas une heure, commençai-je.
)) — S'agit pas d'heure, gronda-t-il, si tu n'ouvres pas, j'enfonce la porte. J'ai pas l'intention de te faire du mal, continua-t-il d'une voix plus douce; même je t'apporte des petites choses qui te feront plaisir.
» En même temps, il fit sonner de l'or dans le creux de sa main. Je me décidai à ouvrir, sachant bien qu'il ne m'assassinerait pas s'il n'avait pas besoin d'argent.
LA rOMPLITE r.1
)) — C'est pas trop tôt que tu ouvres, dit-il en entrant. Allume la lumière et tire les rideaux. tu verras ce que tu verras.
)) J'allumai, et je demeurai béante. Il était tout ensanglanté, les vêtements en désordre, le chapeau plein de bosses.
» — Qu'est-ce que tu as à me regarder? demanda-t-il.
» — Ce sang?
)) — Du sang?
» Il pâlit et porta la main à son visage, puis, éclatant de rire :
» — Tu ne vas pas macaronner, dit-il. Ce sanglà n'est pas le mien, c'est celui de la gonzesse.
)) — T'as tué, dis-je. On lisait ça sur ta figure.
)) — Peut-être bien que oui, mais c'est la faute à celle qui m'a fait et non à moi, si j'ai cette mine-là.
» Son excitation était tombée ; son nez crochu avait l'air de vouloir lui fermer la bouche ; mais il ne put s'empêcher de poursuivre :
» — J'en avais assez de toutes ces manigances et de chercher du travail que je ne trouvais pas.
» Il avait oubhé qu'il était un fils de famille. Je lui trouvais à présent une sacrée ressem-
blancft avec un amoureux que j'avais eu à seize ans.
))--Tu jue rappelles quelqu'un, dis-je, mais c'est pas possible que tu sois de sa famille.
» — ^ Tout est possible, répliqua-t-il, à preuve que j'ai tué la vieille, et qu'elle s'y attendait pas et moi non plus.
» — Est-ce qu'elle t'était quelque chose?
)) — Elle m'était rien. Je la connaissais que pour y avoir réparé la sonnerie de sa cuisine, car je m'y connais un peu en électricité...
» — Quelle saleté, dis-je, de tuer une vieille femme. T'as donc pas de mère?
)) Il se mit à rire :
)) — Ben non, j'ai pas de mère; peut-être ben que ça esplique que j'ai tordu le cou à la vieille.
)) — T'es orphelin?
— Je n'ai jamais eu que mon père.
)) Je le regardais de plus en plus et je voyais davantage sa ressemblance avec Pierre Gapine... Seulement ça ne pouvait pas être lui, car Pierre devait avoir dans les cinquante ans, comme moi.
« — Combien que t'as de frères et de sœurs? demandai- je.
)) — T'es un véritable juge, ricana-t-il ; j'ai
LA COMPLICE OJ
jamais ou de sœur ni de frère, vu que mon père est mort comme j'allais sur mes quatre ans.
» Alors, je devins toute pâle, car je compris que l'homme aux yeux sanglants, cet affreux roussin, était mon propre fils que Pierre avait emporté avec lui dans sa province, parce que j'avais une mauvaise conduite dans ce temps-là. Je ne trouvais plus un mot à dire ; lui, tirait de sa poche des bijoux, de très beaux bijoux, et il me les donnait. Je les prenais machinalement. Il m'obligea à les mettre dans mon corsage et exigea du vin. Je lui apportai un litre qu'il siffla tout en racontant des histoires et en me dévisageant d'un air peu convenable. A ce moment-là, les agents ont frappé à la porte un coup que je connaissais bien...
» Vous savez le reste, monsieur l'avocat. C'est pas un zig bien épatant, je le dis comme vous, mais c'est mon garçon tout de même, et je veux qu'on croie que c'est moi qui l'ai poussé, pour qu'on lui coupe pas la tête. »
)) L'histoire m'avait intéressé; je demeurais auprès de cette pauvre créature avec une larme dans le coin des yeux. Elle s'en aperçut :
'^ — Si vous avoz qiKdquo piti('» do moi, monsieur l'avocat, dit-elle, vous me laisserez condamner et vous expliquerez la chose par après à ces messieurs les juges (ît à monsieur le Président de la République, aiin qu'on lui fasse grâce et qu'on me permette de l'accompagner à la Nouvelle...
» Elle se tut. Je n'osais plus rien lui conseiller, me contentant de lui prendre la main et de lui dire :
» — Pauvre femme !
» Je ne vis pas d'émotion sur sa figure ravagée par des débauches anciennes ; elle murmura
« — Ça se doit : c'est mon devoir ! »
Je ne pense pas que l'aventure qui m'est arrivée ait d'équivalent. Elle offre, parmi le plus horrible drame, un élément de comique qui, à la réflexion, apparaît plus épouvantable encore. Elle se complique du fait qu'elle eut un témoin, que ce témoin y prit, si j'ose dire, la môme part que moi, et que nous ne pouvons plus nous rencontrer sans frémir.
En 189..., je fis partie de l'expédition du commandant Zidler, un Alsacien sec comme une vigne, que son courage seul fit désigner parmi beaucoup d'autres. L'expédition, v.n eiïet, ne nécessitait guère d'intelligence, mais un assez
joli toupet. Avec une très petite troupe, il fallait traverser une partie de l'Afrique, afin d'assurer rinfluence française sur un roi nègre dont 1(^ pays s'étendait au sud de notre sphère. La troupe devait être petite, pour demeurer inaperçue des autres puissances, et montrer un courage à toute épreuve, parce qu'elle traverserait deux ou trois tribus de cannibales irréductibles.
Tout cela n'était pas absolument inédit : d'autres, avant nous, avaient réussi dans des circonstances plus difficiles. Zidler savait qu'il y aurait, au bout de ses peines, un bel avancement, outre la récompense pécuniaire. Il n'eut qu'à se présenter au ministre. Alsacien comme lui, pour obtenir le commandement de l'expédition. Tout de suite, son choix se porta sur Béthune qu'il connaissait de longue date, et qu'il appréciait comme un bûcheur possédant à fond la cartographie et la topographie, sciences que Zidler avait plutôt néghgées. Béthune m'imposa: nous étions amis d'enfance ; ce voyage d'exploration à deux était la réalisation d'un de nos anciens rêves.
Nous commençâmes tous par avoir la fièvre on débarquant. Dieu sait ce qu'on nous fit avaler
de sulfate de quinine. Zidler n'en voulut pas entendre parler ; il le remplaça par un régime de surnutrition à la viande, et, ma foi, ne s'en trouva pas plus mal. A moitié rétablis, nous nous mîmes en route pour l'intérieur, où devait s'achever notre guérison. Malgré l'air oxygéné des hauts plateaux, il nous restait quelque chose de notre fièvre, une instabilité, une inquiétude, voire des accès de folie passagère où toutes nos idées européennes étaient bouleversées. Sauvages, les forts instincts primitifs hurlaient en nous comme les loups autour du foyer des voyageurs. Zidler seul gardait son sang-froid et nous tenait sous une discipline de fer. Le brave homme savait la maudite influence du climat africain, influence à laquelle il résistait par la grâce de sa bonhomie alsacienne et peut-être aussi de son âge.
B et hune et moi passâmes des moments difficiles. Nos yeux, habitués aux efi'usions amicales, se détournaient, clairs (il durs. Nous avions de mauvaises paroles, de mauvaises pensées. Parfois, l'un de nous s'éloignait brusquement dans la brousse et, durant des heures, jouissait de la solitude comme d'une ivresse malsaine.
A d'autres moments, au contraire, nous retrouvions la douceur do nos vieux souvenirs de collège, nous sentions la joie et la fraternité nous parcourir. Alors, Zidler souriait en fumant sa pipe, et tout le monde s'endormait heureux.
Nous arrivâmes ainsi jusqu'aux terribles peuplades qu'on nous avait signalées. Après des prodiges de diplomatie, nous fûmes admis auprès d'un chef : il se trouva que, loin d'avoir un aspect féroce, ce souverain était un homme sage et pacifique. Il nous reçut avec honneur, montra de la gratitude pour la carafe à musique dont nous lui fîmes présent, se déclara notre allié et nous donna quelques bons serviteurs, parmi lesquels trois négresses. Elles n'émurent pas Zidler. Deux d'entre elles étaient franchement laides, mais la troisième possédait une vivacité de physionomie, une exquisité de formes qui sont rares, même en Europe. Elle n'était pas du pays; le chef l'avait razziée avec nombre d'autres, au cours d'une expédition. D'ailleurs, il l'appréciait beaucoup moins que les deux autres, presque informes, tant elles étaient grasses.
COMMUNION 5y
Béthune et moi tombâmes amoureux de la petite. Elle se trouvait dans sa pleine floraison, intelligente avec cela, très douce, rieuse... Nous lui fîmes la cour. Je crois que je lui plus davantage que Béthune, mais Béthune la conquit par le don de quelque verroterie. Le procédé me parut déloyal et je le dis. Mon compagnon le prit de haut. Nous nous brouillâmes. Cependant, la jolie fille demeurait indécise. Elle souriait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ne comprenant rien à notre rivalité, pauvre petite vierge esclave prête à toutes les servitudes.
Je dois rendre cette justice à Béthune qu'il était aussi épris que moi, et incapable d'un triomphe grossier ou brutal. Nous roucoulions donc des tendresses raffinées, et plus allait le temps, plus grandissait notre passion. Elle devint terrible. Pour un regard, pour un sourire de la fraîche enfant, nous étions prêts à nous entre-déchirer. Finalement, nous nous battîmes. Je me rappelle très bien la rencontre. Nous avions choisi un endroit abrité derrière une case vide. Dans la crainte de Zidler, nous nous passâmes de témoins.
Malheureusement, en ces contrées lointaines.
les cases ont des oreilles. Sans pénétrer les raisons de notre querelle, les nègres en avaient surpris les effets; ils nous observaient. Quelques-uns nous virent dégainer et coururent prévenir le roi. Celui-ci ne fit qu'un bond de la case royale jusque sur le terrain où nous étions alignés. Je venais de blesser Béthune à l'épaule. Le roi me le reprocha avec une grande abondance de gestes. Quelquefois, il prenait à témoins ses grands dignitaires, et ceux-ci l'approuvaient. Nous ne pûmes, malgré de sérieux efforts, saisir qu'une partie de sa harangue ; mais, comme il était visible qu'elle tendait à nous rapatrier, et que nous craignions beaucoup la venue de Zidler, nous finîmes, Béthune et moi, par nous tendre la main. Puis nous remerciâmes le roi de son aimable intervention.
Tout cela par gestes, à cause de l'absence de notre interprète que Zidler gardait auprès de lui. Le roi insista encore quelques minutes sur un point qui paraissait lui tenir au cœur, obscur pour nous, (^t dont nous nous hâtâmes de débarrasser le lapis en marquant une vive approbation. Alors il se tourna vers ses dignitaires. L'un d'entre eux reçut un ordre ; tous poussé-
rent des acclamations : la conférence fut rompue.
Une fois seuls, Béthune et moi nous tournâmes le dos : ni notre passion ni notre haine n'étaient satisfaites. Les jours coulèrent, troublés seulement par la visite de l'interprète qui nous rappela que le roi nous attendait pour le grand festin fixé aux premiers jours de la pleine lune. Nous comprîmes que c'était là le point qui tenait tant au cœur du monarque ; nous répondîmes que nous n'aurions garde d'oublier. L'interprèlo nous fit un petit signe malicieux, nous souhaita '( beaucoup plaisi », puis courut rejoindre Zidler.
Ensuite, la petite négresse devint triste, malgré les attentions que les dignitaires lui prodiguaient et, dans ses yeux, éclataient de vifs reproches. Nous essayâmes de la distraire de son chagrin, chacun de notre côté, en portant la main à notre cœur pour lui dire combien nous l'aimions. Mais elle paraissait avoir une horreur particulière de ce geste, car elle s'enfuyait dès que nous l'esquissions, suivie de quelque dignitaire qui, par de longs discours, ramenait le sourire sur ses lèvres.
Le jour du banquet vint. Nous bûmes et
mangeâmes abondamment pour répondre à la politesse du roi, qui nous envoya plusieurs fois de la viande de sa table, avec de si fins sourires, une sympathie si marquée pour Béthuneet pour moi, que Zidler crut devoir demander à l'interprète ce que nous avions fait pour gagner les bonnes grâces du chef.
L'interprète raconta que, lorsque le roi avait fait cadeau à Zidler des trois jeunes négresses, il avait été déçu d'abord en voyant la froideur avec laquelle le commandant recevait ce cadeau ; que son cœur s'était réchauffé en apprenant notre passion pour la petite étrangère ; qu'il n'approuvait, d'ailleurs, pas notre choix, jugeant les deux autres bien préférables ; mais qu'il n'avait pas voulu discuter un goût ; que sa surprise et son ravissement avaient été au comble quand il avait vu que nous poussions notre désir de la petite jusqu'à nous battre pour elle ; qu'il nous avait séparés en nous faisant remarquer qu'elle était assez grande pour deux, et qu'enfin il avait insisté pour que nous la mangions dans cette fête, à la pleine lune, à la condition expresse qu'on nous réservât les plus fins morceaux.
COMMUNION f.3
A ce récit, nous nous levâmes pâles d'épouvante et de fureur, et nous nous mimes à invectiver Fodieux amphitryon en le menaçant de nos revolvers.
Zidler nous arrêta :
— Il est trop tard... dit-il. Voilà où vous a menés votre folie !
Quant au roi, il ne comprit rien à notre colère ; il crut que nous reprochions à la pauvre enfant d'être coriace, et nous expHqua, par le canal de l'interprète, qu'il nous avait clairement conseillé de manger les deux grasses d'abord, mais que nous avions persisté, contre tout bon sens, à préférer la maigrichonne...
Béthune et moi fûmes longtemps malades.
Aujourd'hui encore, il nous est pénible de nous rencontrer. Quant à Zidler, son robuste estomac d'Alsacien lui a permis de... digérer cette formidable aventure.
— Si je ne me suis pas marié, dit Villennes, et si je demeure un célibataire endurci, c'est que j'ai éprouvé dans ma vie une de ces déceptions qui font voir les femmes sous un jour terrible. On a, je pense, trop dit qu'elles sont doubles, triples et multiples ; il me paraît à moi qu'elles sont simples : comme des balances, elles penchent toujours vers l'homme le plus chargé de vices et de faiblesses. Il arrive quelquefois qu'elles en épousent un autre ; alors, elles ont dans leur existence un chéri quelconque, faisandé à point, qu'elles regrettent et qui empoisonne leur union avec un honnête homme.
6fi LE VEAU GRAS
Cette vérité que je vis trop clairement à la suite d'une aventure m'a rendu le mariage odieux.
Nous faisions, Max Laraincy et moi, une villégiature sportive dans un petit trou breton plein de baies, d'anses et d'écueils. Il y faisait délicieux à naviguer, au milieu des obstacles, par les brises propices. Notre légère embarcation portait une voile et un foc. On s'y nichait en un creux, vers l'arrière, et, bien que l'avant fut ponté, l'eau entrait souvent, nous menaçait de naufrage.
Par un de ces hasards qui ont fait le monde, une veuve délicieuse et riche, madame de Nancé, habitait l'endroit sept mois sur douze, pour faire sa cour à un vieil oncle millionnaire. Notre présence fut un événement pour elle. De mon côté, je me pris d'une furieuse passion où l'intérêt n'avait qu'une part minime. Max, lui, trouva l'occasion bonne, et nous voilà en pleine rivalité.
Les choses allèrent cahin-caha, jusqu'à un certain jour où nous décidâmes madame de Nancé à nous accompagner dans une de nos parties.
En route, le vent changea, et nous prîmes les
LE VEAU r.RAS fi?
avirons. Max ôta sa veste. C'était sa manie, chaque fois qu'il se trouvait une jolie femme pour regarder la robustesse harmonieuse de sa nuque et la puissance de ses biceps. Je rageais do ce geste comme nous rageons, à trente ans, de ce qui plaît chez un autre ; mais, si l'on devient séducteur, on naît modeste et surtout timide ; il m'eût été facile d'enlever, moi aussi, ma veste et ma chemise, pour ramer, le torse couvert d'un léger tricot de soie, et toutefois, je n'en fis rien.
Madame de Nancé n'eut bientôt plus d'yeux que pour Max, quoiqu'il soit incontestable que je le vaux deux fois pour manier un aviron. Seulement, le gaillard, fm comme l'ambre, sait prendre une attitude de force et de souplesse, sans se dépenser outre mesure, ce qui est, d'ailleurs, la formule même de l'esthétique. Pendant que je tirais, il faisait le beau. Madame de Nancé l'admirait et, sans doute, me trouvait d'autant plus disgracieux que je marquais de la mauvaise humeur. Si je n'avais pas été amoureux, j'aurais eu de quoi m'occuper, car nous ne nous étions mis aux rames que devant les menaces de la mer, soudain transformée
^'S LE VEAÎI TiRAS
en un pâturage à moutons bien blancs, mais trop frisés pour notre goût. Le vent soufflait de terre ; notre voile no nous servait plus à rien. Il fallait rentrer, rentrer ou périr!
Je ne crois pas que Max ni madame de Nancé se rendissent bien compte du péril ; madame de Nancé est une Parisienne qui ne voit le drame qu'au théâtre ; Max est un mauvais observateur qui se moque jusqu'au moment où la peur le fait pâlir. S'il daigna m'écouter, dans une si pressante occurrence, ce fut par égard pour ma réputation de marin ; mais il ne se priva pas de railler mes inquiétudes, se taillant là encore le grand rôle : calme, imperturbable, tandis que le souci assiégeait mon front. Madame de Nancé se rassurait à ce phare d'ironie tranquille. Les premiers grondements du tonnerre interrompirent à peine les grâces légères de leur flirt. Cependant, je voyais s'avancer un grain colossal, et, usant de quelque autorité :
— Mettez mon suroît, chère madame, vous avez tout juste le temps.
J'achevais, quand l'averse tomba en cataractes. Madame de Nancé revêtit en hâte le suroît, mais le beau Max fut inondé. La pluie
i.t: veatj ot^as r,o
ruissela sur sa tête ot sur sa nuquo. 11 voulut prondro sa vareuse, je le lui interdis :
— Je ne pourrai, seul, maintenir l'avant à la lame, dis-je, nous chavirerions.
— Pauvre monsieur Max, cria la jeune femme, je vais lui passer le suroît.
Elle le fit, mais le suroît s'envola au diable.
— Il faudrait tâcher de m'obéir, dis-je rudement... Asseyez-vous, madame...
— Comme vous êtes autoritaire ! s'exclamat-elle.
— 11 y a péril, madame, et péril de mort ! Elle pâlit. Le regard qu'elle me lança fut un
mélange de frayeur et de rancune. Je vis bien qu'elle comptait sur la protection de Max, mais le pauvre diable avait cessé ses effets de torse et de biceps ; il baissait la tête, pliait l'échiné. La toilette de madame de Nancé se transformait rapidement en une sorte de pâte à papier. Des dentelles pendaient tristement, un délicieux chapeau se dégommait sous l'ondée, des cheveux, jadis frisottants et bouffants s'aplatissaient comme ceux du Corse des ïambes. La mâtine restait jolie dans ce désarroi, preuve suprême d'une beauté qui parcourait toutes les gammes.
70 LE VEATT GRAS
La mer boulait davantage, et, pour comble de malheur, nous dérivions rapidement. Je mesurai de l'œil la grandeur du danger ; malgré la crainte, je sentais une joie forte de tenir là, comme un petit oiseau, ma Parisienne amie, et, comme un chat fouetté, ce fanfaron de Max.
— Nous passons au large du rocher des Alargueux, criai-je dans la tempête ; un bon nageur peut le gagner, à coup sûr; notre barque s'y briserait. Allons donc à la grâce de Dieu : le courant nous entraîne vers la haute mer.
Ce que j'attendais arriva. Je vis Max lever la tête. Ce ne fut pas pour regarder madame de Nancé, mais pour calculer la distance du rocher des Margueux. Soudain, il lâcha son aviron et dit:
— Je vais chercher du secours !
Il plongea dans la mer. Madame de Nancé tressailHt, ne sachant encore s'il fallait blâmer ou admirer. Il faut croire que j'ai de la bonté de reste, car je n'assommai pas le déserteur d'un coup de rame. Je n'avais, au reste, pas de temps à perdre. La rafale nous prit ; nous dansâmes sur de terribles vagues. Je n'eus plus qu'une idée :
arriver à lu pointe du Vieux-Naz, où il me restait de nombreuses chances de gagner la côte, en abandonnant, bien entendu, le canot.
Pendant que je trimais de toute ma force, ma jolie compagne se transformait chaque minute davantage en un Tanagra. Ses élégantes fanfreluches lui collaient sur le corps comme de la baudruche. Je n'en perdais pas un coup de rame, résolu à sauver sa peau avec la mienne, faisant le diable à quatre avec mes avirons. La pluie prenait à peine sur mon costume de cheviote imperméabilisée ; j'aurais pu passer mon veston à madame de Nancé, mais il eût fallu pour cela cesser de ramer, ce qui était impossible. Je laissai donc mon bel oiseau se mouiller à fond, jusqu'au moment où nous atteignîmes une petite crique que je franchis avec de prodigieux efforts.
La Parisienne se rendait enfin compte de la qualité de mon courage ; elle se tenait bien tranquille, un peu frémissante, mais aussi douce et domptée qu'une colombe. Sous ses pauvres petites loques, elle claquait des dents.
— Chère madame, dis-je, je vous demande bien pardon d'insister pour vous faire adopter le
costume masculin ; je n'ai pas d'autre moyen de vous sauver d'une pneumonie... La marée monte ; pas de temps à perdre, si nous voulons gagner la côte.
Et alors, ce fut mon tour de dévêtir un torse qui, je puis bien le dire maintenant, valait au moins celui de Max. Le temps pressait. Je retirai à ma compagne, hypnotisée par le péril, des vêtements qui ne servaient plus qu'à dévoiler ses formes. Je l'obligeai à mettre ma veste, puis, la posant sur ma nuque, je me mis à courir parmi les rochers pour gagner le rivage avant la marée.
Déjà, certaines vagues plus hautes se déroulaient en nappes minces jusqu'à nous. Je clapotais dans des mares, mais je sentais sur mon front deux petites mains qui se cramponnaient, et cela me donnait du courage.
Nous arrivâmes enfin. Je pus dépu^icr mon charmant fardeau. Quand elle se trouva debout au bord de la mer, sauvée, madame de Nancé me regarda, et, pour la première fois, rougit. Elle portait un jupon de soie, sous ma veste ; moi, je me tenais devant elle, haletant do ma course. Ma foi ! elle semblait plus troublée que
peureuse, si bien que, selon la règle féminine, elle prit le parti de rire. Je l'imitai, et lui offris le bras :
— Excusez, dis-je, ma toilette unpeu sommaire.
— Vous prendrez froid, murmura-t-elle.
— Pas auprès de vous, répondis-je dans le style de l'illustre Gaudissart.
— Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait !
— Ni moi le bonheur que j'ai eu de vous rendre service.
D'un commun accord, nous ne parlions pas de Max. Elle gardait, je crois bien, quelques illusions sur son compte ; mais elle fut obligée d'y renoncer, car, après dix minutes de marche, nous rattrapâmes l'habile garçon, absolument vanné et morfondu. Il balbutia de vagues excuses : il ignorait le chemin... il n'avait pu aller chercher de secours.
— Mais, dit sévèrement madame de Nancé, vous ne l'ignoriez pas moins avant qu'après?
Il leva vers elle son regard implorant de chien vil, menteur et lâche. Alors, il se passa cette chose toute simple : madame de Nancé trouva plus grand et généreux de pardonner à Max, de
le plaindre même de son ignominie, que de m'aimer pour avoir, après tout, joué ma vie. Ils filèrent un parfait amour qui finit par un bon mariage.
— C'est l'histoire du veau gras, tué pour le fils prodigue, me direz-vous? D'accord, mais j'y jouai le rôle de veau, et je jurai que cela ne m'arriverait plus de ma vie.
— Les choses ne sont jamais ce qu'on dit: l'aije assez éprouvé, s'écria Léonore de Vire. Parmi tant d'aventures autour de ma jeunesse et de ma beauté, pas une, vous entendez, pas une ne fut rapportée exactement. Ne croyez pas qu'elles furent embellies ou poussées au noir par système : elles furent mises au point pour le public, voilà tout, rendues conformes, non pas à mon caractère particulier, mais au caractère général des femmes de mon espèce. Au point de vue de l'opinion, cela ne m'a pas servi à grand'chose d'avoir de l'originalité dans l'esprit ; on m'a toujours attribué celui de la grande Mimi
OU d'Eliane Nature et, si je n'y perdis rien sous le rapport de la fortune, j'y laissai beaucoup de mon petit bonheur personnel, celui qu'on trouve à être estimé pour ce que l'on a de vraiment beau et bien en soi. Enfin, il parait que c'est impossible. Mais je vous jure que j'avais du chagrin, du vrai chagrin, à pleurer, quand un artiste m'adressait, avec un sourire, des paroles d'un esprit facile, d'une ironie courtoise et légère, alors qu'il n'aurait pas perdu son temps en me confiant ses vastes espérances et la beauté de l'œuvre qu'il rêvait.
Mais, voyez la contradiction, moi qui avais le diable au corps, le rire et le mépris prompts, quand il s'agissait de lever quelqu'un de ces seigneurs de marque qui sont indifféremment marchands de cochons en Amérique et fils de famille en Europe, je me sentais timide et humble devant de petits jeunes gens blêmes, sans le sou, qui me regardaient en clignant de l'œil comme si j'avais été la planète Mars ou l'étoile Arcturus, aussi inaccessible, aussi insensible. Et cependant, combien en ai-je follement embrassés dans mon imagination, à combien ai-je donné ma plus douce, ma plus
chaude sympathie, avec l'octroi gracieux de tout ce que la nature nous accorde pour l'agrément d'une conversation.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne jouai dans toute ma vie qu'un seul rôle, celui de ne pas me laisser manger par ma rivale, la belle Luce Casola, Italienne d'origine, d'un galbe antique, et qui, dans une époque où l'on ne risque plus guère sa peau qu'au théâtre ou en soirée, innovait des toilettes qui la découvraient presque jusqu'aux hanches. Je serais volontiers descendue plus bas encore, car je ne craignais aucune comparaison, mais la décence s'y opposait encore, et je dus me contenter d'arborer les robes transparentes de mesdames Tallien et Récamier. Avec cela, j'étais sûre de vaincre Luce, car, chose presque invraisemblable pour une Italienne, elle avait la hanche et les abatis canailles, tandis que mes épaules et mon buste luttaient sans désavantage contre sa gorge dorée. C'est dans ce costume que je sortis un jour précipitamment de ma loge, au Vaudeville, en me souvenant d'avoir laissé tomber dans le couloir un flacon de sels, bijou inestimable par son ancienneté.
On jouait alors une de ces comédies où les ouvreuses elles-mêmes, abandonnant la garde des vestiaires, se pressent aux portes, pour assister à la scène palpitante. Je pus donc me livrer à ma recherche tout à mon aise, les yeux sur le tapis, quand, soudain, je fus arrêtée par une ombre et je poussai un faible cri en apercevant un grand jeune homme qui me tendait le flacon perdu.
Visiblement, il était venu là avec un billet de faveur; son habit souffrait des infirmités d'une longue vie, et son chapeau datait de quelques années. Mais imaginez un beau visage sensitif, une lèvre frémissante. Jeperçus tout cela d'un coup d'œil, et aussi qu'il avait pleuré, ou plutôt qu'il pleurait encore, car une larme mal essuyée s'était accrochée à l'aile de sa narine droite, et il tentait vainement de l'étancher du bout de son doigt mal ganté. Il me regardait, il regardait mon corps, visible derrière le fin tissu de ma robe empire, et une sorte d'ébahissement fait de crainte, d'admiration, de plaisir, l'immobilisait comme une statue.
— Monsieur, dis-je, combien de remerciements je vous dois !
Il allait répondre une de ces phrases que je connaissais et qui me faisaient tant souffrir ; je l'arrêtai au moment même où un demi-sourire préparait l'ironie sur son visage d'affligé.
■ — Non, repris-je, pas vous, pas vous que j'ai vu pleurer : ne me dites pas une vaine politesse. Croyez à ma gratitude, et croyez aussi que je plains votre douleur, que je voudrais essuyer vos larmes.
L'audace de dire ces choses m'était venue tout à coup. Je me sentais confusément régénérée et telle une amoureuse de seize ans. C'est dans ces moments-là qu'on est contente d'être belle, car sans ma beauté, la phrase aurait peutêtre été ridicule, venant d'une pécheresse deminue. Ma beauté harmonisait tout ; bénie soitelle ! Je vis la bouche du jeune homme revenir à la gravité et ses traits charmants saisis comme des herbes dans la glace; puis son cœur chavira, les larmes revinrent, il balbutiait doucement :
— Mon Dieu, à vous, oui, je veux le dire. C'est seulement le contraste de cette pièce mondaine avec ma misère et mes aspirations vers une œuvre à laquelle je voudrais consacrer tous les battements de mes artères.
Ces mots me transportaient dans un autre monde ; il me semblait que je flottais parmi les étoiles. Certes, pour lui, mes épaules, ma gorge nues, mes hanches, tout cela s'enveloppait de l'atmosphère de sa confiance. J'étais vraiment une déesse. J'en eus l'intuition obscure, l'intuition aussi que ce moment ne se présenterait plus dans ma vie, qu'il me fallait être là autre chose que la Léonore de Vire des jours ordinaires, que tout mon cœur et toute mon âme n'y suffiraient pas. Presque défaillante, je détachai mon collier de diamants ; je le laissai se rassembler dans le creux de ma main comme un ruisseau de lueurs dans un bassin de lait, puis glissant le tout dans la poche de l'habit élimé, je murmurai avec fièvre :
— Je vous en prie, je vous en supphe, ne dites pas non; ayez pitié de moi, laissez-moi croire que vous me jugerez digne de ce secret entre nous. Je vous jure que je ne saurai jamais qui vous êtes, je vous jure que je le fais par amour, avec un bonheur infini, que ce sera mon orgueil, le plus doux mystère de ma vie...
Je me grisais. C'était des paroles amoureuses, un flot de noblesse, de générosité, jaillissant de
moi comme la source biblique du rocher. Ah ! ce qu'il y a d'insoupçonné dans la plus légère, la plus frivole d'entre nous ! Puis, ma vie demeura suspendue; je voyais un visage émerveillé, deux yeux qui se doraient d'amour, une bouche frémissante de surprise, cela pêle-mêle avec l'admiration pour ma nudité, un beau front de penseur calmé par une foi soudaine en l'avenir, toutes les fleurs de la beauté, de l'art, de l'amour répandues devant les yeux ravis de l'adolescence... Après quoi, il fallut bien se séparer, sous peine d'être surpris par une foule imbécile qui aurait piétiné notre rêve.
Mais j'avais si peur de gâter mon impression que je profitai du premier moment pour m'en aller. Je me vois, cette nuit-là, rentrant seule, très douce, aimante, avec un cœur d'enfant, une si pure, si chaste émotion dans ma poitrine, et quelle nuit là-dessus !
Le matin, à onze heures, entrée précipitée de ma femme de chambre ; elle déposait sur mon lit un paquet scellé et une lettre ; c'était mes diamants avec ces mots :
« Chère madame. Je ne vous rends pas ces diamants par un orgueil ostentatoire, mais
parce que de les garder diminuerait pour moi le souvenir que vous m'avez donné et qui vaudra, pour votre humble ami, tous les diamants de la terre. Je vous aimerai toujours. »
C'était signé, seulement la signature n'a pas d'intérêt pour vou , n'est-ce pas? et comme je ne revis jamais l'homme, elle n'en a pas pour moi non plus. Ce qui importe, c'est que la joyeuse et folle, et légère Léonore de Vire fut aimée une fois, qu'elle a vécu de cet amour-là et que, parmi tant de glorieux pantins qu'on lui envie, elle demeure fidèle à un petit inconnu en habit noir qui était honnête homme et qui eut confiance en elle.
Un soir triste de novembre, par une rue de Belleville, je revis, dans un éclair, la silhouette de la belle Marton, qui avait eu tout mon cœur de vingt ans et qui en avait joué comme d'un diavolo. Elle était très affalée. Deux lustres avaient suffi pour ruiner sa santé, et par quel escalier vertigineux avait-elle croulé jusqu'au trou de la détresse, Dieu le sait!
Ai- je eu pitié? Fut-ce ce mouvement d'ardente curiosité qui nous prend à revoir la femme que nous avons chérie, afin de toucher sans doute le fond de nos misères sentimentales et de compter de sang-froid le nombre de vaines douleurs
que nous avons éprouvées? Je m'approchai de Marton ; elle poussa un cri comme à la vue d'un spectre. Mais elle fut prompte à se ressaisir, car les femmes oublient le mal qu'elles nous font sans jamais nous pardonner nos torts, pareilles en cela aux enfants qu'elles sont chargées de mettre au monde et à qui il faut bien qu'elles ressemblent pour les comprendre et les aimer.
— Ah ! c'est vous, s'écria-t-elle, vous qui avez été au commencement de tous mes malheurs ! Ma sotte préférence pour un être qui devait lâchement m'abandonner plus tard m'a fait renoncer à la fortune !
Il semblait que les dix ans qui nous avaient séparés venaient de fondre au souffle de ces paroles et que la pauvre Marton eût encore des droits sur ma vie, car je me défendis avec ardeur :
— Monsieur Brun, ma pauvre Marton, a offert sa fortune à Irma, à FéHcité et aussi à Nathalie, qui, toutes trois, Facceptèrent, et elles n'en sont pas plus riches aujourd'hui ni lui plus pauvre; c'était un mahn qui savait ce que valent au juste les beaux sentiments.
Marton fondit en larmes.
— Il faut que vous ayez le cœur aussi dur que la pierre, murmura-t-elle, pour m'accabler dans un tel moment.
— Je n'en avais pas l'intention, dis-je, c'est vous qui m'avez mal accueilli.
— Croyez-vous donc qu'une femme oublie comme un homme? soupira-t-elle avec quelque tendresse.
Je retrouvais là tout Marton et ne pus m'empêcher de sourire. Elle me confessa qu'elle ne savait où dîner et accepta avec empressement l'offre que je lui fis de l'amener dans un restaurant près de l'Ambigu où nous allions jadis ensemble. Une fois installée, bien au chaud, dans un cabinet, elle se sentit revivre. Les stigmates de la maladie et de l'infortune abandonnèrent quelque peu son pâle visage, et je pus me figurer une sorte de résurrection.
— Vous ne vouHez pas croire tantôt que je vous ai assez aimé pour vous sacrifier mon avenir, dit-elle ; c'est pourtant vrai, et je veux vous raconter la chose en détail, afin qu'il ne vous reste aucun doute. Vous vous rappelez certainement l'époque où, jeune et innocente, je consentis à habiter avec vous ce petit appar-
tement de la rue de Châteaudun qui me paraissait un luxe inouï et où je perdis, sans le savoir, hélas ! les plus belles heures de ma vie. Je ne demandais rien que votre présence, furieuse quand vous sortiez, passant les heures de votre absence à vous attendre derrièrela fenêtre, rayonnante quand j'entendais enfin le bruit de vos pas. Est-ce qu'on sait, à cet âge, les horreurs qui doivent suivre, et qu'on haïra les regards qui ont été votre soleil, la bouche où l'on a bu toutes les voluptés !
» En face de nous, de l'autre côté de la rue, au premier étage, un balcon immense sur lequel ouvraient six grandes fenêtres, attirait mon attention pendant les minutes, toujours trop longues, où vous me laissiez seule. On y voyait des choses singulières : le matin, deux nègres superbes, vêtus de costumes éclatants, chamarrés d'or, s'y promenaient en fumant des cigarettes ; l'après-midi, un Japonais en veston noir y paraissait à son tour, jetant un coup d'oeil anxieux dans la rue ; puis, de trois à cinq, toutes les fenêtres s'ouvraient, et le maître de ce monde étrange faisait à son tour quelques pas sur le balcon.
» Il était coiffé à l'orientale, d'un turban comme j'en ai vu depuis sur la tête des grands rajahs de l'Inde, et portait sur un costume de velours écarlate, un burnous plus blanc que la neige dont, à la moindre brise, il s'enveloppait tout entier. Je n'ai jamais vu une plus magnifique et j'ose dire une plus royale figure. Tous ses gestes avaient la grâce et la souplesse féline propres aux Orientaux. Quelquefois, il amenait sur le balcon des femmes qu'il traitait avec des ménagements infinis, une parfaite urbanité, et qui, pour obéir sans doute aux prescriptions des lois de leur pays, se couvraient le visage d'un mouchoir.
» Un jour, il m'aperçut et leva vers moi ses yeux, ses sourcils et sa barbe d'ébène. Je ne sais pourquoi je fus troublée. Sans doute, il n'éprouva pas une moindre émotion, car il ne faillit plus jamais, que je me tinsse à la fenêtre ou cachée derrière les rideaux, à fixer ses beaux yeux dans ma direction.
)) Je ne parlai à personne, à vous moins qu'à tout autre, de cette aventure, étant résolue, d'ailleurs, à la plus intraitable fidéUté ; mais j'ai toujours eu le don do lire dans, les âmes, et
je SUS bientôt que cet homme, pris sans doute au charme d'une idylle qui le délassait des intrigues compliquées dont il était le centre, se prenait pour moi d'une passion tropicale; je ne tardai pas à vérifier combien ma supposition était juste.
)) Un après-midi, cette folle de Lisette, qui, entre parenthèses, ne cessait de me harceler en faveur d'un vieux monsieur de sa connaissance, m'annonça avec des éclats de rire qu'un secrétaire du roi de Birmanie demandait à me parler. Je devins pâle en voyant entrer, avec toute la correction d'un parfait gentleman, un des nègres chamarrés. Il s'inclina, me remit une lettre et se retira en faisant signe qu'il ne parlait pas français. Je restai seule, ébahie comme au sortir d'un rêve, et, pour toute preuve que je n'étais pas endormie, j'avais entre les mains un pli cacheté. Je l'ouvris : le prince me priait, dans des termes choisis et pleins de poésie, de vouloir bien consentir à le recevoir. Je ne répondis pas à cette lettre, mais le lendemain, Lisette, devenue sérieuse, introduisait, sans me prévenir, un homme habillé avec la dernière élégance qui, en zézayant un peu, se présenta
comme le prince de Birmanie dont j'avais reçu la veille un ambassadeur.
)) — Prince, lui dis-je, je vous pardonne parce que vous êtes étranger ; sachez cependant que les Françaises n'ont qu'un mari et qu'elles sont fidèles.
)) Je n'ai jamais vu d'homme plus étonné. Il mit la main sur son cœur, et, me prenant le bout des doigts, il y déposa le plus chaste des baisers ; puis, dans une pantomime curieuse et s'aidant de quelques mots français, il m'assura que son trône était à ma disposition et qu'il brûlait d'envie de m'y voir assise.
» J'étais encore plongée dans la stupéfaction quand Lisette vint me trouver après son départ.
» — Quel homme ! s'écria-t-elle. Quel prince!
)) Et tout ce que peut dire une soubrette à sa maîtresse pour l'engager à accepter une liaison... Vous vous souvenez sans doute qu'elle fila peu après en emportant un très beau bijou que vous m'aviez donné. Je vous dissuadai de la faire poursuivre, car je craignais les révélations de cette fille. Ensuite, nous déménageâmes et le prince me perdit de vue.
» Ah ! c'était bien la peine d'avoir refusé un
trône pour accepter, trois mois plus tard, les propositions du vieux monsieur de Lisette, qui était parvenu à corrompre ma nouvelle femme de chambre ; et cela par dépit, pour posséder, malgré vous, une bague que vous me refusiez ! »
— Voilà qui est, en effet, bien triste, ma pauvre Marton, dis-je, mais je crois me rappeler ce prince de Birmanie : c'était tout simplement un dentiste roumain dont les excentricités révolutionnèrent Paris; et les femmes qui se cachaient le visage cachaient aussi des fluxions.
Marton ne trouva rien à me dire : le plus beau rêve de sa vie s'écroulait !
— Plus on va, plus les motifs de l'amour humain s'épuisent sur eux-mêmes, j'entends ces motifs anciens qui brodent sur le fond, hélas ! trop simple, de la volupté, lequel, à lui seul, ne suffirait pas à nous arrêter longtemps. C'est pourtant à ce fond que beaucoup de gens subtils veulent nous ramener. Oui, il y a toute une école de la volupté pour la volupté, comme si la volupté n'échappait pas à celui qui la recherche, comme si la volupté pure et simple n'était pas la mort de l'individu et la mort de l'espèce, le crétinisme définitif.
C'était Valmondois qui criait cela dans un
de ces terribles accès de fureur innocente qui le prennent à la moindre contradiction. Dièse l'avait blessé en prétendant qu'en amour nous étions sots de nous éloigner des anciens, qui mettaient la volupté avant l'affection.
— Ma foi, dis-je pour les départager, je connais au moins un exemple en faveur de la thèse de Valmondois, mais peut-être vous ai-je déjà raconté, cette histoire, car, à mon âge, on commence à radoter.
— Qu'est-ce que ça fait? dit Valmondois. Je dus évoquer une fois de plus la vie et la
mort du prince de Nolinge.
— Le prince eut une jeunesse studieuse et austère, malgré sa grande fortune. Marié à vingt-cinq ans avec une femme laide, elle lui donna quatre enfants, et il avait atteint la quarantaine sans accroc, décroché une timbale d'académicien des sciences morales et pohtiques, quand je l'invitai à assister à une répétition de ma pièce nouvelle, Cléopâtre, excellente tragédie dont personne ne se souvient plus. Si jadis tout Paris y courut, ce ne fut guère pour mes vers, ce fut pour Suzanne Dalton, alors dans tout l'éclat d'une beauté véritable-
ment diabolique, et à qui ce rôle de Cléopâtre allait comme un gant. Elle y laissait paraître, à travers des robes diaphanes, un corps dont les grâces étaient si nombreuses qu'un de ses admirateurs avait prétendu, sans exagération, qu'on pouvait réciter sur elles un chapelet de dévotion à la beauté. Elle était petite, mais faite au tour, ronde et souple, svelte et musclée, douce et terrible. Quand je l'avais prise dans mes bras pour la première fois, je m'étais senti pareil à un dieu et je commençais seulement à m'habituer à mon bonheur quand NoHnge eut la curiosité de voir ma pièce avant la répétition générale. Je ne sais plus au juste si le prince fut pris tout de suite ou si Suzanne s'arrangea pour l'éblouir ; je me rappelle seulement qu'elle me dit, au sortir de leur première entrevue, comme je la mettais en voiture, qu'elle n'aimait pas le prince, qu'il lui paraissait trop poseur : cela signifiait en langage féminin que mon ami lui avait tapé dans l'œil et qu'il ne fallait plus qu'il la revit si je voulais, moi, garder Suzanne Dalton.
» — Tu as raison, dis-je, les princes ne sont pas amusants tous les jours ; d'ailleurs, celui-ci est
un bon diable de savant qui ne sort jamais, père de famille, fidèle à sa femme...
» — Pft, dit-elle, un rat de bibliothèque ! Mais qu'est-ce donc qu'il venait faire au théâtre ?
)) Qu'il fût venu pour ma pièce lui paraissait chose improbable, du moment qu'il y avait Suzanne Dalton.
» — Bah I fis- je... une curiosité de savant.
» — Il a voulu voir comment c'était fait, une Gléopâtre?
» — Peut-être, murmurai-je.
» — Tu me diras ce qu'il en pense, conclut-elle.
» Je n'eus pas besoin de le lui dire ; cet homme austère, simple et tranquille, sut le dire luimême. Il est vrai que Suzanne l'y aida. Mais, tout de même, qui aurait cru que Nolinge allait tomber dans le plus terrible amour qu'on puisse imaginer, lâchant tout, sa famille, l'Institut, ses savants amis? Ce fut une de ces folies dont un bon Parisien vous citera dix, vingt cas de mémoire, parce qu'elles sont un des aboutissements les plus fréquents d'une jeunesse de continence et d'austérité. Nolinge y perdit tout : la considération, la fortune, la santé. Il faut avoir vu
ces choses-là pour comprendre ce qu'une passion aussi simple que la volupté peut faire d'un homme. L'alcool ne peut pas mieux. Car n'imaginez pas qu'il eût jamais aimé Suzanne. Je pourrais vous en donner cent preuves et, d'abord, le témoignage de Suzanne Dalton ellemême, que je surpris plus d'une fois dans des accès de tristesse presque comiques chez cette jolie grue.
» — Que voulez-vous, me disait-elle, on a son amour-propre. J'ai tout fait pour être aimée de Pierre ; je ne l'ai pu.
» — Comment ! Suzanne. Vous à qui il a sacrifié sa femme, ses enfants, sa position à l'Institut, vous pour qui il s'est ruiné?
» — Eh bien! après? D'autres se sont ruinés pour moi parce qu'ils m'aimaient ; lui s'est ruiné parce que je le désirais, tout simplement, sans me demander si cela me faisait plaisir, sans exiger le prix de son sacrifice.
» — Manières de grand seigneur !
» — La peau ! Croyez- vous donc qu'il soit le seul grand seigneur que j'aie connu ! Mais, mon petit, quand on aime, un prince ou le commissionnaire du coin, c'est la même chose. Non, il
y a là une chose qui me dépasse, qui me fait enrager. Si je n'étais pas une bonne fille, j'essayerais les moyens cruels, je le jetterais à la porte, je le ferais périr d'ennui, je ne l'accueillerais plus que devant ses prières et ses gémissements, comme nous faisons pour ceux que nous n'aimons pas et dont nous voulons obtenir de grandes choses. Mais, pour mon malheur, je me suis éprise de lui; je n'ose risquer de le perdre, fût-ce pour vingt-quatre heures, de crainte qu'une autre ne me le prenne. Oui, oui, cet homme-là m'a vaincue. Il a tout eu de moi et il m'a méprisée. Est-ce que mon amour ne vaut pas le sien? Est-ce qu'il n'a pas lâchement abandonné tous ses devoirs, toutes ses ambitions pour obtenir mes baisers?
)) — Hélas ! c'est bien ce qui condamne vos amours, ma petite Suzanne. Pourquoi diable voulez- vous qu'il croie jamais que vous lui avez donné ce qu'il a payé de son malheur et de sa ruine? Je ne peux pas vous dire exactement ce que Nolinge a dans l'esprit, mais je serais bien surpris que son sentiment eût cette pureté qui le rendrait idéal. Contentez-vous de votre part. Elle est glorieuse : vous avez représenté pour ce
philosophe, pour cet homme austère et chaste, toutes les tentations de saint Antoine à la fois. Vous avez suffi là où une légion de diables aurait échoué. Ne vendez plus votre piano : vous y gagneriez un genre qui ne vous convient pas. » — Malhonnête I s'écria- t-elle.
» Les années passèrent là-dessus. Le prince se dégagea-t-il de Suzanne ou Suzanne du prince ? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que dix ans plus tard je me retrouvai dans quelque intimité avec Nolinge. Il avait fait un héritage et vivait séparé de sa femme, qui le détestait, loin de ses enfants, qui le méprisaient, dans un vieil hôtel de la rue Saint-Dominique. Or, il arriva qu'un jour nous parlâmes d'amour.
» — En vérité, dit-il, c'est la grande chose de notre vie, la seule qui vaille la peine, je vous assure : plus je vieiUis, plus je m'en rends compte.
T) — Vous l'avez bien prouvé, hasardai-je.
)) — Oui, fit-il, je l'ai, en effet, bien aimée.
» — Elle en a toujours douté, réphquai-je.
» Il tourna vers moi un regard surpris :
» — Vous l'avez donc connue?
» — Si j'ai connu Suzanne?
)) — Suzanne? dit-il, comme quelqu'un qui cherche à se souvenir.
)) — Oui, Suzanne Dalton. N'est-ce pas d'elle que vous me parliez?
» Un sourire de mépris et d'ironie passa sur sa face :
)) — Oh! dit-il enfin, je n'y pense jamais; elle n'a pas compté dans ma vie. Je songeais à cette pauvre petite Hélène de Frécœur, qui est morte vierge à vingt ans, dont je n'ai jamais touché qu'avec respect le bout des doigts, mais qui m'aimait d'un noble amour et que j'ai aimée moi aussi.
LE BEAU LINANGE
— La jalousie, dit Tévenec, le Breton, n'est pas ce qu'un vain peuple p.ense : elle n'a pas nécessairement pour point de départ une passion sensuelle ; je puis en parler avec science, ayant failli perdre la vue, sinon la vie, dans la plus singulière histoire de femme :
— Bah ! ricana Jacques Bartiague, une histoire de femme ! Et tu viens de nous dire qu'il ne s'agissait pas d'une passion.
— C'est que la femme n'y remplit pas le premier rôle, je dirais volontiers qu'elle n'y remplit qu'un rôle épisodique.
— Tu nous proposes une charade, fit Glave,
100 LE BEAU LINANGE
et tu joues sur les mots ; la jalousie, mon cher, la vraie, la bestiale, qui tue et qui broie, est d'origine passionnelle. Elle apparaît une sorte de fureur panique irrésistible, et sa sœur l'envie, qui est sans doute l'héroïne de ton histoire, ne sera jamais que de la petite bière à côté d'elle. Cependant, puisque ta lèvre tremble de l'impatience de nous raconter ta curieuse aventure, vas-y de ton récit, mon garçon, ne nous fais pas languir.
— C'est que, dit Bob, Tévenec a peur de compromettre une femme.
— Mille fois non, se récria Tévenec : d'ailleurs, la femme ne saurait avoir à en rougir, puisqu'elle porte aujourd'hui le nom de votre serviteur et qu'elle ne joue, dans tout cela, je le répète, qu'un rôle épisodique. Le héros fut un homme que vous avez connu, le pauvre Marcel Linange...
— Le beau Linange? dit Clave.
— Le beau Linange, le plus aimable garçon de la terre, dont j'ai été dix ans l'ami intime. Nous avions commencé à nous aimer au lycée, à l'âge de la robinsonnade et de l'aventure, et nous avions fait ensemble tous les grands rêves
LE BEAU LINANGE 101
des enfants qui ont autre chose que de la lessive de réglisse sous la peau... Les sports, mes bons amis, n'étaient pas encore en honneur; il fallait voler à la surveillance des maîtres, des parents, les courses au grand air, les bonds, les jeux et les combats. Linange s'attacha à moi pour mon audace, sœur de la sienne, pour la tranquille assurance avec laquelle j'envisageais les punitions et les admonestations. Quelle que fût l'aventure où l'un de nous se trouvait engagé, l'autre l'acceptait et en prenait sa part. La cour du lycée vit ainsi des combats homériques où Linange et moi luttions deux contre vingt, et, ma foi, pas toujours à notre désavantage
— Tu te vantes, Tévenec !
— Tu sais bien que non. Bob et « à quatre pas d'ici je te le fais savoir ».
— Merci bien, dit Bob.
— Dans la suite, poursuivit Tévenec, Linange et moi, devenus grands garçons, nous ne nous quittâmes plus. Vous savez tous, par expérience, que rien ne cimente l'amitié comme la forte vie sportive menée ensemble, les voyages à pied, à cheval, à bicyclette, les courses à la voile, les belles séances de nage où l'on traverse
102 LE BEAU LINANGE
quelque Manche ou quelque Hellespont de modèle réduit. Nous avions une existence charmante, mais pour laquelle, en définitive, Linange était mieux fait que moi. Il n'éprouvait aucun besoin de se créer une intimité, un foyer ; la vie au grand air, avec un compagnon aventureux ; l'arrivée le midi, le soir, à l'étape; bon déjeuner, dîner plantureux ; le départ, à l'aube, dans le petit frisson du matin; les bordées d'un fin voilier sous une belle brise qui ourle les vagues d'un liseré blanc d'écume, c'était là son rêve, son idéal, sa fin...
» Moi, quoique passionné aussi pour toutes ces bonnes choses, j'ai l'âme plus tendre, et je ne pus résister aux charmes de la petite Lily Dorient, avec laquelle je dansais dans des bals de famille quand elle n'était encore qu'une gracieuse petite gosse, et que je retrouvai tout à coup dans le monde, plus belle qu'un astre et débordante d'esprit. Je n'eus pas le temps d'y réfléchir qu'on nous avait fiancés.
)) J'étais ravi, et je portai la nouvelle toute chaude à Linange. Il m'accueillit plutôt froidement. Je ne voulus pas y faire attention et lui présentai ma femme future. Elle lui sourit^
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il rendit le sourire et se montra charmant, si bien que Lily me fit compliment sur mon ami. De son côté il me fit des compliments sur elle. Tout semblait donc pour le mieux, et je me réjouissais de penser que Linange serait auprès de moi le jour de mon mariage, qu'il me servirait de témoin, que Lily entrerait dans nos parties comme une brave petite sportive qu'elle était et qu'elle est demeurée. Bref, je me forgeais une félicité qui me faisait pleurer de tendresse. Une pareille chose m'arriverait aujourd'hui que je me défierais. Mais allez donc prêcher le soupçon et la crainte à un jeune homme de vingt-cinq ans ! J'ignorais l'art de feindre, et je n'étais pas assez bon observateur pour le découvrir dans l'âme des autres.
» Lily et moi avions obtenu de nos parents de pouvoir faire, aux dernières heures de l'aprèsmidi, une courte promenade à bicyclette. Nous en profitions pour rentrer à la nuit tombée, juste au moment où l'on se mettait à table. Je gagnais à ce jeu quelques tête-à-tête exquis, quelques baisers volés, du moins Lily prétendait que je les volais, abusant, disait-elle des moments où je l'aidais à monter à bicyclette ; elle
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était alors sans défense. Pauvre petite Lily !
» Un soir, comme nous venions de faire halte et que je la remettais en selle, cherchant l'occasion propice de lui dérober un pourboire, un coup de fusil me passa devant les yeux, me logea quatre plombs dans l'épaule droite, tandis qu'une partie de la charge, effleurant la nuque déhcate de ma compagne, y faisait paraître trois ou quatre égratignures dont une saigna avec abondance. Toutes ces blessures, les miennes et les siennes, étaient légères ; mais, au premier moment, je ne m'en rendis pas compte et poussai un rugissement de douleur à voir se contracter le visage de ma chérie.
)) — Je t'assure que ce n'est rien, disait-elle, au milieu de ses sanglots.
» D'ailleurs, du monde accourait, s'empressait, s'informait. Le fusil fut retrouvé derrière la haie, puis quelqu'un dit :
— J'ai rencontré un cycHste qui filait grand train, sans lanterne ; c'est peut-être lui qui a fait le coup.
» Quand j'entendis cela, je laissai Lily aux mains d'une voisine qui se chargeait de la reconduire, je sautai sur ma machine et je filai
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à toute vitesse dans la nuit. La disposition des routes est telle dans le pays qu'on ne peut, sur un parcours de vingt kilomètres, en suivre qu'une si l'on veut aller vite. Toutes les autres aboutissent à des montées. Or, je me disais qu'un assassin devait rechercher la fuite la plus rapide.
» Ce calcul se trouva bon, puisque, au vingtième kilomètre, j'aperçus de loin un homme qui, une allumette à la main, monté sur sa bicyclette, essayait de lire les inscriptions d'un poteau indicateur.
)) — Canaille ! vociférai- je.
)) J'avais crié trop tôt, car l'homme eut le temps de sauter sur sa bécane et de filer. Ce fut une course effrayante. Il avait deux longueurs d'avance, et longtemps, il les garda. J'étais stupéfait, car je roulais aux plus fortes allures. Il me sembla cependant, après un quart d'heure, que je dominais la situation; je gardais ma place avec plus d'aisance que mon adversaire ne gardait la sienne. Sa respiration devenait haletante, brisée atrocement. Et soudain, il s'arrêta, tomba plutôt qu'il ne descendit de sa machine. Deux secondes plus tard je le tenais à la gorge. Il se défendit courageusement,
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mais que faire, essoufflé comme il était? Je le tins finalement sous mon genou, et je cherchai des allumettes pour éclairer son visage.
)) — C'est inutile, fit-il d'une voix rauque, je suis Linange.
» — Linange ! m'écriai-je.
» — Oui, tu peux me livrer à la justice, j'ai mérité mon sort : j'étais jaloux de la petite.
» — Linange, dis-je, tu l'aimes?
» — Moi, l'aimer ! Je la déteste.
)) • — Alors?
)) — J'étais jaloux de toi, de notre bonne intimité qu'elle nous volait.
» — Horreur ! fis-je.
)) Mais je me sentais plus ému que je ne voulais le faire paraître.
» — J'ai du sang arabe dans les veines, par ma grand'mère, murmura-t-il. La vengeance m'a paru plus douce que la vie... En souvenir de notre amitié, veux-tu me donner vingtquatre heures pour débarrasser la terre de ma présence?
— Je te donne toute une existence, dis-je en pleurant. Et la petite n'y contredira pas. Ce que tu as dû souffrir !...
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» Il ne répondit que par un sanglot. Je l'avais lâché, il était debout :
)) — Tu me pardonnes? fit-il.
)) — Je t'aime, répondis-je.
— Mais j'eus beau faire, je ne le revis plus. Je ne vous en aurais pas parlé si je n'avais appris sa mort, il y a quelques jours, par le plus banal des faire-part,
— Allah ait son âme ! dit Bob.
Dans sa sécheresse robuste, le Coréen s'assit auprès du feu avec une sorte de toux de digestion qui rappelait les profonds larynx des bœufs. L'intelligence ou, plus encore, l'amour de l'intelligence, allumait sa figure bronzée ; il traçait des gestes qui allaient au rebours des gestes de nos races blanches, montrant le dos de sa jolie main, les doigts ployés en dehors. Longtemps il tâtonna à travers mille barbarismes, mille quiproquos, et je l'écoutais, patient à suivre sa pensée, à la recoudre lentement en moi-même. C'était comme un rêve, à cause do sa langue de rêve, ouvrant sans cesse
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de fausses voies à Fimagination. Et peut-être en ai-je trop joui de son histoire, car j'ai de la peine aujourd'hui à la reconstituer entière. C'est pourquoi j'ai résolu de la rendre un peu fluide comme elle est en moi. Ainsi se raconte un rêve, lorsqu'on dit : « Je ne sais pourquoi » et : « Il y avait là tout à coup » ou encore : « J'ai oublié ceci, mais je me rappelle... »
Ou-Mou-Sou-Ri était muette. Elle avait l'âge indécis qui fait que les jeunes filles sont encore des enfants. Elle vivait dans le silence auprès de son père. Or, en ce temps-là, un prêtre bouddhiste coulait une nouvelle cloche pour la ville de Kyeng-San. Neuf fois déjà il avait échoué et tout le monde à Kyeng-San s'en désolait. Quand, pour la dixième fois, le bouddhiste soumit son métal au feu, à l'heure où la fonte s'opérait, Ou-Mou-Sou-Ri recouvra subitement la parole et se mit à dire :
— Je mourrai dans quelques heures.
Cependant, le fondeur surveillait son métal parmi le rouge éclat du feu. Il sentait autour de lui une diablerie confuse, la malveillance des éléments, et, comme il se préparait à couler la
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cloche, il s'aperçut qu'il n'y avait pas assez de métal. Il sortit dans la nuit pour en demander au père de Ou-Mou-Sou-Ri, et celui-ci, mû par un sentiment mystérieux, offrit sa fille au bouddhiste. La petite se para comme pour une fête et suivit docilement le prêtre à travers la nuit. Bientôt tous deux se trouvèrent près du métal en fusion. Mais la diablerie persista; les éléments demeurèrent hostiles; le fondeur, las, s'endormit. Durant son sommeil, il eut un rêve où il lui était enjoint de précipiter Ou-Mou-Sou-Ri dans le métal. 11 hésita quelque temps parmi le rouge éclat du feu, puis, se décidant, courut vers la pauvre petite fille. Elle était raisonnable et douce, dans l'obéissance des enfants jaunes, et toute soumise au destin. La diablerie confuse entourait le groupe, exigeait avec obstination le sacrifice. Le bouddhiste activa le feu, puis jeta la fille muette dans la cuve ardente; elle y fut dévorée comme une poignée de pétales de diverses couleurs. Alors le métal s'accrut assez pour remplir le moule, la diablerie confuse s'orienta vers la bienveillance, et le fondeur, saisi dans la passion de sa cloche, oubha l'holocauste.
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Au milieu de la joie publique, on apprit que la cloche était coulée, qu'elle paraissait en tous points admirable. On la transporta sur la grand'place de Kyeng-San pour la suspendre à une traverse, ainsi qu'on a fait pour la cloche de Sye-Oul. Mais les câbles se rompirent chaque fois. Plus de cent tentatives échouèrent.
Or, dans un coin lointain de la ville habitait un petit garçon qui était, lui aussi, muet. A un moment de ce jour où l'on s'efforçait à suspendre la cloche, il parla, comme avait parlé Ou-Mou-Sou-Ri. Il dit :
— Laissez-moi sortir. J'indiquerai l'endroit où je veux aller.
Son père l'accompagna et tous deux arrivèrent sur la grand'place. L'enfant muet, sage et doux ainsi que celle qui fut dévorée par le métal, conseilla d'attacher la cloche à la traverse, mais de ne point essayer de la soulever; de creuser seulement par-dessous de façon qu'elle demeurât suspendue. On le fit; domptée par l'adresse du muet, la cloche connut le frisson des cloches flottantes.
Cependant, c'était soir, le peuple attendait le coup de marteau. L'enfant muet avait défendu
que personne autre que lui donnât ce premier coup. Il s'avança enfin, il frappa le bronze; et tandis que la cloche criait son âme, l'enfant tomba mort. Or, la cloche disait dans son violent murmure :
(( Ou-Mou-Sou-Ri ! Ou-Mou-Sou-Ri î Ou- Mou-Sou-Ri ! ))
Maintenant que j'ai raconté la légende avec quelque simpKcité, afin de ne point faire jeu du respect des traditions, on me pardonnera la tentative de l'illustrer des propres images que le verbe hésitant et tâtonnant du Coréen éveilla dans ma tête.
Et tout d'abord le Coréen lui-même, dans une attitude hautaine et sage et une figure de conviction, fumant sa cigarette, la peau luisante à gros grains, les paupières grasses, les yeux bruns semblables à ceux de nos yeux bruns qui sont plus spécialement des yeux d'intimité et d'intelhgence, des yeux qui ne tirent point une beauté du dehors, qui n'éclatent pas ainsi que des bijoux clairs ou de noires étincelles, mais qui ont, dans l'iris, une lumière soumise depuis des siècles à des lois sociales, à une discipline de mots et de pensées. Cela ne va point
sans un peu de férocité, si raisonnable soit-elle, et, à l'occasion, le morigénateur consciencieux, le moraliste à la Confucius saura accomplir le meurtre avec une résolution digne de Patrocle ou d'Ulysse. Oui, une âme d'enfant guidée par des conseils de vieillard, telle est l'âme du Coréen, telle est peut-être l'âme de tous les Jaunes. Ils ont encore la violence des temps héroïques côte à côte avec le joug des préceptes et des sentences. Ils offrent de grandes ressemblances avec les anciens Chamites et avec les anciens Grecs ; mais la contradiction est plus marquée entre leur trop haute philosophie et leur naïve férocité. L'Égyptien, comme le Grec antique, prêchait au moins la beauté d'être impitoyable. Me voilà à la suite de cet homme dans son pays. Les gens y échangent des préceptes poétiques qui servent de monnaie. L'habitude de les prendre et de les passer à d'autres fait qu'on ne les examine plus. Ils ont cours. On se bat pour conserver une sentence comme on se battrait pour conserver son argent. Leurs âmes sont derrière ces préceptes ; elles vont, elles viennent comme des fauves derrière un grillage. Dès lors, que ce soit aux temps bouddhiques
UNE LEGENDE COREENNE 115
OU quand la sagesse de Koung-Tseu avait déjà repris le gouvernement, le fondeur de cloche se trouve installé quelque part dans du noir, en une baraque compliquée, son feu empourprant le sol. Les diables ne s'inquiètent point de Koung-Tseu, ni de Meng-Tseu, et cabriolent dans la tête de l'artiste. Il est convaincu de la méchanceté des éléments, et son épouvante est à la fois pleine d'ardeur, au fond de l'être, et pleine de résignation à cause de la discipline des préceptes. Sa colère égale sa douleur ; mais le diable, en tous lieux, n'est que la maladresse, et la maladresse augmente dans la colère. Il faut à cet homme le calmant du sortilège. Et le fondeur de cloches se lève dans sa baraque noire, marche à travers la ville comme un enfant hypocritement sage, comme un malade imaginaire qui exalte ses maux en se rendant chez le médecin. Il trouve le père d'Ou-Mou-Sou-Ri. Leurs deux hystéries se comprennent à travers le voile des mots. Le prêtre bouddhique court de son pas de prêtre auprès du creuset. Une minute d'épouvante extrême coule dans le noir de la baraque. Le Jaune est très près de la matière; il la sépare à peine de l'homme. Tout
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vit. La cloche vivra. Mais ne vivrait-elle mieux encore, si l'on y versait une goutte de vraie vie ! Et te voilà, Ou-Mou-Sou-Ri, éternelle sacrifiée qu'on va revêtir de ses plus beaux vêtements. Ta faiblesse résistera peu aux préceptes et aux sentences. Et combien la chose te sera rendue plus facile parce que tu peux te parer, envelopper ta grâce, noyer ton visage dans la divine quiétude des belles toilettes. A son tour, elle traverse la nuit derrière l'ouvrier du métal, le prêtre bourru. Les voilà dans la baraque de ténèbres et de pourpre. Est-ce que l'histoire a dit l'horreur? Comment donc l'a-t-il saisie, pure et frêle, soumise et résistante à la fois ? A-t-elle crié, la douloureuse petite? Le métal s'est-il ouvert tout de suite? Mais n'est-ce pas l'histoire de toutes les filles, si sensibles à la douleur et si aptes au sanglant sacrifice, si éprises de leur bourreau? Enfin, à cette petite âme de cloche il fallait un fiancé; ainsi paraît dans l'histoire le second muet. Il meurt, il épouse la cloche qu'il a fait vivre. Et ne faut-il point voir en tout cela les symboles de la cloche et du battant? En tout cas, Ou-Mou-Sou-Ri est une onomatopée qui rend fort bien le murmure du bronze.
Amédée Renoux fit le compte de sa fortune : elle s'élevait à vingt-quatre francs cinquante centimes; comme il devait beaucoup plus que cela, cette fortune était purement négative. Il fallait se retourner ! Amédée, qui avait d'abord commencé par dépenser son argent, ne cherchait un emploi que depuis quinze jours. Jamais les cadres sociaux ne semblèrent mieux remplis. Comment s'arrangeaient les pauvres diables qu'on voyait à la porte des agences de placement? Problème insoluble pour Amédée. Chose plus singulière encore, il rencontrait des tas de gens qui n'avaient pas d'emploi eux-mêmes et
qui lui en offraient, à lui, de superbes contre un demi-louis. Ces mystères, comme il arrive, renforçaient la foi d'Amédée dans cette déesse si vague et si inquiétante qu'on appelle la chance. Mais, sans doute, cette déesse préférait les gens qui n'ont aucun besoin, car Amédée voyait tous les jours des camarades de collège pourvus de fortes rentes, à qui la signature présidentielle accordait de confortables sinécures, ou d'autres qui prenaient la direction d'excellentes affaires dont ils ne savaient pas le premier mot et j)our lesquelles il semblait qu'ils fussent nés.
Ces camarades-là, quand Amédée les allait voir, lui riaient au nez avec insolence en lui demandant si son bachot lui donnait des aptitudes spéciales pour la vente des cuirs ou l'importation du caoutchouc.
Amédée crut d'abord spirituel de demander à ces amis de la première heure s'ils possédaient, eux, plus que lui, ces aptitudes ; mais ayant été mis à la porte deux ou trois fois avec ou sans cérémonie, le bachelier pauvre comprit que la logique enseignée à l'école et celle de la vie étaient deux choses parfaitement différentes.
On ne discute pas la chance ; on la subit. Mais comme, d'autre part, il faut avoir le temps de l'attendre, la situation d'Amédée devenait de jour en jour plus pénible, plus inextricable.
Au commencement, il s'était dit, comme tous les jeunes hommes, qu'il se tuerait s'il ne réussissait pas avant d'avoir dépensé son pécule ; puis, ce pécule dépensé, il avait remis son suicide jusqu'au moment où, ayant refait sa fortune et las de jouissance, l'existence lui paraîtrait insupportable. Sa seule occupation réguhère était de compter, au matin, ce qui restait d'argent dans sa bourse. Après cela, il respirait moins bien et se voyait obligé de faire un tour pour se remettre. Jolie, d'ailleurs, sa promenade matinale. Paris n'avait pas l'air rébarbatif, et les gens qui se rendaient à leurs occupations le faisaient avec un tel sang-froid qu'on eût juré que les places pullulaient, qu'on n'avait qu'à se baisser pour en ramasser une. Ceux qui roulaient dans des coupés élégants ou des autos luxueuses semblaient assurés que le monde qui marche pratique cet exercice pour de pures raisons d'hygiène. Amédée n'osait plus croire que sa bourse fût vide
et que rien ne la remplirait. La chance lui paraissait une déesse pleine de miséricorde : il l'adorait et respirait mieux.
Ce matin-là, particulièrement, sa dévotion se trouva grande ; il avait le pressentiment qu'il allait lui arriver quelque chose, et il en savourait d'avance l'heureuse émotion, quand une main familière se posa sur son épaule. Il se retourna pour voir deux hommes gras et souriants, en chapeau melon, qui le prièrent de vouloir bien éviter toute rouspétance et de les suivre au plus prochain commissariat de poHce. En d'autres temps, Amédée se serait révolté contre ces façons cavalières ; mais, outre qu'il avait beaucoup réfléchi depuis quelques mois, il se disait aussi que les voies de la chance sont impénétrables et que celui-là seul est digne de la fortune qui se donne à elle sans arrièrepensée.
Le commissaire l'interrogea avec soin, mit en doute toutes ses affirmations, et, finalement, parla de le confronter avec la personne qui portait plainte contre lui. Amédée se soumit placidement à cette horreur. Il fut moins calme lorsqu'il vit arriver une petite femme, la plus char-
mante du monde, transformée en furie par le désir de la vengeance, et qui s'écria :
— C'est lui, c'est bien lui, je le reconnais. Ah ! le misérable I
Amédée se défendit d'être un misérable, se défendit d'être bien lui, mais la petite femme, le commissaire et les deux agents lui prouvèrent que la justice sociale n'est pas plus comparable à la justice des livres que la logique. Fort de cet enseignement et de quelques coups de poing appliqués avec la science cruelle du jiu-jitsu que possède à présent la police, Amédée se laissa conduire au Dépôt, après une courte pause devant un appareil photographique et quelques mesurages de son nez, de ses orteils et de ses doigts. Voilà ce que c'est que de s'abandonnera la chance !
Il passa la journée dans la consternation. D'autres gens étaient là, qui riaient et se donnaient des noms d'oiseaux. La plupart s'endormirent vers la nuit. Amédée ne put fermer les yeux. Il se rendait mieux compte encore que la chance domine le monde, puisqu'elle avait réussi à faire en quelques heures d'un honnête bachelier ès-lettres, plein d'avenir, un misérable apache à jamais déshonoré. Dans le silence
de rabominable chambre, il pleura sa vie perdue, sa jeunesse flétrie, ses rêves envolés.
L'aube se leva sur le monde et éclaira d'un jour affreux un lieu effrayant. De longues heures passèrent. Enfin, vers midi, Amédée, appelé à son tour, trouva les deux agents de la veille, qui lui dirent :
— Paraît qu'on s'était trompé ; on vous repincera une autre fois 1
Amédée, dans une grande colère, déclara qu'il allait en référer au ministre. Les agents rirent beaucoup et donnèrent le choix à leur captif entre une prompte sortie ou un nouvel emprisonnement, sous le prétexte de rébelhon. Amédée choi.it la sortie, mais son cœur était gonflé de haine contre une pareille injustice. D'autre part, son estomac criait la faim. Il satisfit d'abord son estomac, puis se rendit chez lui pour rédiger une pétition au garde des sceaux. Dès qu'il fut devant son papier, il se rendit compte de tout le ridicule de son cas. Le ministre ne lirait pas son papier, et tout le monde se moquerait de lui ; pour quelques mauvais coups de poing et une blessure à l'amour-propre déranger les chefs de l'Ëtat ! Quelle folie ! Cependant, il souffrait
bien. La petite femme surtout excitait sa colère. Quand la police se trompe et se moque du public, c'est son rôle ; mais une belle créature, pas du tout administrative, ayant un cœur, des idées de justice et de bonté, c'était trop insupportable. Il en versait des larmes de rage, lorsqu'on frappa à sa porte.
C'était la jeune femme qui l'avait accusé la veille, toute bouleversée et tremblante. Au lieu d'une Furie.^ elle avait l'air d'une Niobé, ce qui s'associait parfaitement à son demi -deuil, presque aussi bien que ses cheveux blonds et sa peau, d'une blancheur éclatante. Elle embrassa d'un seul regard, et quel regard ! la détresse d'Amédée. Elle reconnut qu'il était pâle d'une nuit d'insomnie, qu'il avait pleuré, qu'il respirait à peine.
— Je suis une misérable ! cria-t-elle.
— Non, dit Amédée, il suffît que je n'en sois pas un.
Et il la releva d'un geste plein de bonté qui prit le cœur de cette aimable veuve, comblée des dons de la fortune. Il proposa de la conduire jusque chez elle. Elle accepta... et il la conduisit jusqu'à la mairie du neuvième arrondissement, où leur mariage fut célébré avec distinction.
Cher maître
Vous me demandez mes raisons pour divorcer, les motifs dûment établis contre mon mari : sévices, dites-vous, injures graves, adultère. Me voilà bien embarrassée, car je compte demander le divorce pour ce dernier motif, et je ne voudrais pas atteindre, comment appelez-vous cela? ah ! oui, la complice de mon mari.
Je ferai mieux de vous raconter toute l'histoire, vous en tirerez pour votre plaidoyer ce qu'il vous conviendra. J'épousai mon mari par cette sorte d'amour qui est toujours prêt
dans le cœur d'une jeune fille, comme la garde de nuit dans un hôpital. Il était assez gentil garçon pour que je ne fusse pas complètement une dupe en me donnant à lui, et cependant je ne l'ai jamais fait sans une arrière-pensée. Cette arrière-pensée avait la forme d'un ami de mon frère, officier de marine, garçon vigoureux et passionné, timide comme le sont toujours, je l'ai appris depuis par les livres, les gens vigoureux et passionnés, et qui, bien entendu, ne me parla jamais de son amour.
Mes parents l'écartèrent parce qu'il n'avait que sa situation, et, malgré que j'eusse de l'argent pour deux, ils favorisèrent ce charmant Pierre d'Etrague qui plut à mon imagination, à mon amour-propre, mais qui n'entra jamais dans ce coin du cœur où les femmes placent ceux qu'elles adorent. Hélas! cher maître, moi aussi, selon la parole du Christ, j'ai commis l'adultère, puisque celui-ci ne consiste pas uniquement dans des actes, mais encore dans des pensées. Est-ce qu'on ne devrait pas avertir les pauvres filles qu'en épousant un homme, tandis qu'elles en ont un autre dans l'esprit, elles vont commettre un péché contre le ma-
riage? Je me frappe la poitrine. Le péché s'est levé devant moi trop souvent à l'heure décisive où j'aurais dû appartenir exclusivement à mon mari pour que je ne me sente pas coupable un peu et portée à l'indulgence.
Mais voyez, cher maître, le résultat d'une mauvaise éducation : je pense ces choses-là aujourd'hui parce que j'ai traversé ce que j'ai traversé ; je ne les pensais pas jadis. Je fus semblable à une tigresse quand j'appris que Pierre me trompait. D'où venait cette colère? Que représentait-elle exactement? Je le sais aujourd'hui ; je ne le savais pas alors. Elle sourdait des profondeurs obscures de notre être où vivent pêle-mêle, comme des hydres, et aussi comme des microbes, les vieux chchés de notre honnête civilisation. C'est terrible ! Je crus devoir me fâcher. Je crus indigne de moi de ne pas voir rouge. Les phrases des livres, les cris d'indignation des bonnes vieilles sorcières de nos salons qui, après avoir outrageusement rôti le balai, sont devenues sur le tard gardiennes du feu des autres, une tendance naturelle que j'ai à prendre les choses au tragique, et enfin, quand même, une certaine souffrance d'amour-propre,
tout cela me mit debout, avec des éclairs dans les yeux et une volonté homicide.
Ajoutons, pour rendre la psychologie plus claire, que j'avais eu en pension une compagne de classe et de dortoir avec laquelle j'avais juré de ne pas laisser sans vengeance une injure grave de mes amoureux. La fidélité était pour nous un article de foi. Elle devait être réciproque. La femme qui nous volait le cœur do notre mari serait mise à mort. Gela vous parait bien ridicule, n'est-ce pas? Eh bien, interrogez vos chères petites clientes, confessez-les, tâchez d'obtenir qu'elles vident devant vous le fond de leur sac, vous verrez quelle place y occupent ces choses ridicules et combien des résolutions prises en pension, devant les amies de la première heure, comptent dans les débuts de la vie mondaine, avec quelle force elles nous guident dans nos grosses sottises, celles qu'on regrette toujours.
Tout ce que j'entrepris à la suite de l'adultère marital fut selon le code de ma vie de collège. Estelle de Car présida à des actes dignes des quelques romans-feuilletons que nous lûmes ensemble. C'est son image qui me mena chez un
armurier, c'est son tendre sourire de fillette qui me donna le courage de mettre des cartouches dans la gueule du petit monstre trapu qui devait vomir ces cartouches contre ma rivale, c'est la main légère d'Estelle qui guida mes pas jusqu'au fiacre où je me blottis, voilée et violente.
Je me rappelle tout avec horreur. J'arrive à un appartement, coquet d'ailleurs, sur la cour d'un hôtel de l'avenue Victor- Hugo, situation unique, sohtaire, qui me permettra d'aller jusqu'au bout d'une terrible aventure. Je monte un escalier. Je sonne.
— Madame Bonteil, dis-je, en entrant soudain.
Et c'est madame Bonteil elle-même qui vient de m'ouvrir, en l'absence des domesliques : une jolie femme, avec de beaux grands yeux bruns candides, les cheveux de la Vénus (le Milo, ornés d'une bandelette, une nuque ronde, antique comme la chevelure, la taille de Diane, et quelque chose de souple, de flottant aussi, avec un peu du tendre égarement des amoureuses dans le regard.
Tout cela, je ne le prévoyais pas. Il est d'eshétique courante dans les romans que la rivale
soit une créature d'insolence et de défi. Je trouvais une enfant charmante qui aurait pu être tout aussi bien ma compagne de dortoir qu'Estelle, une gentille créature d'amour. Certes elle était très coupable de demeurer aussi tranquille, aussi heureuse peut-être, dans un amour qui n'était pas le sien... Est-ce cela qui me fâcha ? fut-ce seulement la force acquise ? Je levai le revolver, je tirai...
Je vis un petit tas de vêtements à mes pieds ; il en sortit un faible cri ; il en sortait aussi un gros jet de sang. C'est à cette minute précise, cher maître, que tout mon moi se révulsa : je n'en connaissais que la peau, cette jolie surface hsse j'en connus tout le merveilleux appareil de sensibilité, tout ce qui fait nos joies et nos douleurs profondes, tout l'amour et toute la maternité. Oh ! Dieu, avoir blessé ce cher et doux être, cette aimable fille qu'une maman avait élevée sous la palpitation de son cœur ! Avoir tué quelque chose que je ne connaissais pas, pour une chose que je connaissais encore moins, et, à présent, devant moi, ces traits tendus délicieusement par la pâmoison, ces méplats tragiques, nobles de soudaine douleur 1
Quel choc en moi, quel mépris de ma sottise, quelle haine de ma cruauté !
Je me jetai sur le corps, je le portai sur un lit proche, je vérifiai la blessure ; elle était si légère qu'un enfant n'en aurait pas gémi, et l'évanouissement ne provenait que delà surprise, de l'effroi. La petite madame se réveilla sous mes baisers. Il faut être jeune pour savoir de quelle étreinte deux ennemies, deux rivales peuvent se serrer dans des circonstances pareilles. Et c'est moi qui lui demandai pardon. Elle me raconta son histoire. J'appris ainsi que mon pauvre Pierre avait dans la tête cette petite Bonteil, comme j'avais, moi, mon officier de marine, et que nous commettions à deux, depuis toujours, le péché d'adultère. Il avait seulement passé un peu plus tôt de la pensée à l'acte. Dans ce cas-là, c'est le mari qui commence.
Mais, nous voyez-vous dans le soir tombant, la jolie Suzon et moi, bavardant et nous embrassant, nous pardonnant tour à tour, et l'entrée subite de mon mari, sa terreur si amusante, sa mine ébouriffée en nous voyant bonnes amies. A genoux devant moi, il me raconta la triste
histoire de Suzon, mariée malgré elle et malgré lui, devenue veuve depuis six mois, leur amour ravivé, le fruit défendu, la tentation, la chute : toute l'histoire d'Adam et Eve qui leur était arrivée dans ce petit appartement parisien.
Alors, je pardonnai, cher maître, en songeant à mon timide officier de marine, et nous décidâmes le divorce : à vous de régler cela honnêtement.
Recevez, cher maître, etc.
CLAIRE DE NOLY.
Madame,
Vous avez pardonné ! Le divorce pour adultère est donc impossible. Nous trouverons autre chose.
Agréez, etc.
Quand notre ami Vocreux revint de son grand voyage d'exploration, nous l'invitâmes à dîner au Grand Hôtel, rien que nous six, ses vieux camarades de classe, et le chef nous servit, dans un salon particulier, un excellent diner. Nous pûmes parler à cœur ouvert. Tous les meilleurs souvenirs de notre vie nous étaient communs. Les « te rappelles-tu » pleuvaient dru comme la grêle. Nous nous rappelions nos premières passions littéraires, nos disputes, et aussi nos amours du quartier latin. Au Champagne, ce sujet de conversation nous avait tellement rapprochés que les années nous sem-
blaiont un rcvo de notre imagination, les terribles années où chacun de nous avait souffert pour sa part les maux de la vie, et où Vocreux, en particulier, avait connu d'effrayantes épreuves, dans les pays de la fièvre, de l'insolation et du meurtre.
Cependant, il souriait, en fumant sa cigarette, et une joie douce éclairait ses yeux. Mais l'un de nous ayant prononcé le nom de Sina Ko-Ki-ou, fils d'un roi nègre et notre ancien condisciple au lycée, l'explorateur eut un petit retroussement nerveux de la lèvre, tandis que son sourire s'éteignait :
— L'horrible noir 1 murmura-t-il.
— Comment l'horrible noir, s'exclama Donon, vous n'aviez pas de meilleur ami, Vocreux !... Il ne vous quittait pas d'une semelle, s'habillait chez votre tailleur, et singeait si bien votre allure que nous le surnommions l'ombre de Vocreux, qualification plus applicable à un nègre qu'à un blanc.
— Je ne le nie pas, dit l'explorateur, et même vous devez vous souvenir qu'il alla jusqu'à me prendre une de mes maîtresses, la belle Emma. La pauvre fille s'attacha à lui avec une
passion singulière. Le jour où Sina Ko-Ki-ou fut rappelé dans sa patrie, Emma se décida à le suivre, et je suis bfen sûr qu'aucun d'entre vous n'a jamais plus entendu parler d'elle.
— C'est vrai, dis- je. Quelle bizarre destinée doit être la sienne. Je la vois favorite de Sina, obligée de subir la constitution de la monarchie barbare où règne son doux ami, adorée peutêtre comme une idole, ou bien détestée par ses compagnes noires. En tout cas Sina et elle ont un passé qui doit les rendre chers l'un à l'autre, notre éblouissant Paris, nos arts, nos lettres, toutes ces choses que Sina a goûtées avec vous, Vo creux.
— A tel point qu'il emporta dans son pays une bibliothèque des meilleurs auteurs, répondit tranquillement Vocreux. Je le sais pour deux raisons ; d'abord pour avoir assisté à son embarquement, ensuite parce que j'y ai trouvé, dans des heures assez amères, quelque consolation.
— Vous ne voulez pas dire que vous avez retrouvé cette bibliothèque au cours de vos voyages.
— Cette bibhothèque, et Sina Ko-Ki-ou
lui-même. Seulement c'est une histoire qui en vaut la peine, et puisqu' aussi bien on nous verse le café et les liqueurs, je vais vous la raconter avec quelque détail. Avant tout, je veux rectifier un point qui semble vous échapper à tous : c'est que Sina fut rappelé par son père Dalori au moment où celui-ci mijotait sa fameuse révolte contre la France. Cette révolte, sévèrement réprimée, amena la prise de Dalori, et l'exode de Sina, son fils, vers l'Est où il parvint à se reconstituer un bon petit royaume. J'ignorais sa présence dans ces dangereuses régions lorsque, vers le mois de novembre de l'année 1900, je poussai ma pointe dans le Soudan jusqu'aux confins de notre État du Congo.
» Mon exploration, vous le savez, fut malheureuse. Décimés par la fièvre et les rudes travaux, nous n'étions guère qu'une vingtaine à traverser le pays le plus misérable qui soit, tout en forêts marécageuses ou en brousse aride. La faim, la maladie, nous donnaient des hallucinations. A chaque instant l'un d'entre mes noirs prétendait voir une contrée merveilleuse, déhrait, expirait. Le pire fut que nous rencontrâmes un parti de guerriers qui nous accueillit
avec des démonstrations de joie et nous promit le meilleur accueil auprès de leur roi. Nous nous embrassions de bonheur, moi et les deux autres blancs de l'expédition. Nous traversâmes une brousse sans fin, après quoi nous arrivâmes dans le royaume annoncé. A peine avions-nous mis les pieds dans le village royal que nous fûmes entourés, saisis et garrottés.
)) J'avoue que, cette fois-là, ma psychologie du nègre se trouva en défaut. Où donc avait-il pris cet art de feindre, de trahir? J'allais bientôt le savoir. On commença par séparer les noirs des blancs. Je crus comprendre que ces derniers étaient destinés à la table royale. Nous étions tombés sur des anthropophages ! Quelle que fut mon horreur à la pensée d'être supphcié et mangé, je résolus de faire en sorte de tomber le premier sous les coups des bourreaux, après une tentative suprême pour obtenir la vie de mes compagnons. Je fis donc demander une entrevue au roi, en disant que je connaissais l'emplacement d'un trésor, sorte de fable d'un effet très sûr auprès de gens chimériques comme les nègres. Effectivement, le roi ordonna de me mener devant lui.
» Imaginez un grand diable de noir, assis sur on ne sait quel tronc d'arbre garni de vieilles étoffes, habillé avec les « laissés pour compte » de nos grands tailleurs, mais des « laissés pour compte plus troués que la lune, coiffé d'un de ces vieux haute forme de feutre gris que le prince de Pagal avait mis à la mode deux lustres auparavant. Un dignitaire, coiffé d'une casquette de jockey, tenait au-dessus de la tête de cette majesté un parapluie ouvert. Cette royale caricature me regardait avec une grande attention, et je vous prie de croire que je faisais de même pour elle. Étais-je troublé, avais-je la fièvre? Soudain un cri jaillit de la bouche du roi :
» — Toi, Vocreux !
» Je ne me trompais pas : c'était Sina Ko- Ki-ou, revêtu d'une splendeur inconnue.
» — Eh 1 quoi, dis-je, est-ce là ce que la civilisation a fait de toi?
» Il eut un rire dédaigneux :
» — Mon cher, que veux-tu que j'en fasse ici, de ta civilisation ?... C'était bon au boulevard Saint-Michel.
» Quoique j'eusse souvent entendu dire et
l'autre amour 139
souvent vérifié que le nègre revient avec une promptitude prodigieuse à la naturalité, je tombais des nues devant une si complète métamorphose. Cependant, Sina avait renvoyé ses dignitaires; il désirait causer seul avec moi. Je vous réponds que nous n'échangeâmes pas moins de « te rappelles-tu » que nous n'en avons échangés ce soir. Au cours de ces interrogations amicales je fis :
)) — Et Emma?
» Sa figure changea; l'expression bienveillante y fut remplacée par on ne sait quel équivoque sourire :
» — Voilà, dit-il enfin, la pauvre fille est morte !
» — Ce maudit climat? fis-je.
» — Non, soupira-t-il, ce n'est pas cela. Tu sais, sans doute, que lorsque j'arrivai en Afrique avec Emma, je trouvai les États de mon père à feu et à sang... Nous fûmes obhgés de fuir dans l'Est, avec ce qui me restait de mes plus braves guerriers. Nous primes ce pays, et, par la suite, je m'arrangeai avec la France. J'aimais beaucoup Emma. Te rappelles-tu la bibhothèque que nous avions emportée de Paris.
L'excellente fille me lisait du Flaubert. Mes négresses la jalousaient un peu ; nous en riions, elle et moi. Tout marchait bien, mais tu connais le vice de mon peuple : il est anthropophage. J'en eus d'abord de l'horreur. Seulement, il n'y avait pas à plaisanter avec cette coutumelà : les sorciers m'auraient assassiné. Si bien que, pour les satisfaire, et peut-être un certain goût atavique aidant, je mangeai de-ci de-là quelques cuisses d'ennemi. Le mets ne me déplut pas. A la longue, j'y mis le raffinement acquis dans la civiHsation. Et c'est alors que cette pauvre Emma...
» — Elle se dégoûta de toi?
» — Non ; c'était une fille trop sage pour ne pas se soumettre à la raison d'État. Elle continuait à vivre heureuse, même elle engraissait. Moi, je l'aimais toujours, seulement, à la voir fraîche et dodue comme une caille, petit à petit je l'aimais autrement... Je ne me rappelle plus lequel de mes ministres m'en parla le premier. J'hésitai quelque temps, mais un jour de grande fête...
» — C'est monstrueux, dis- je, véritablement révolté et oubliant le péril où je me trouvais.
» — Crois-tu ? me dit Sina, d'un ton railleur.
» Et il me cita du Pascal :
« Erreur ici, vérité de l'autre côté des Pyrénées. »
» D'ailleurs, il m'assura qu'il nous laisserait continuer librement notre route :
» — Ne me remercie pas, dit-il, je n'y ai presque aucun mérite : vous êtes si maigres ! »
— En vérité, dit Roule, je ne suis pas, je ne serai jamais un homme à femmes. Les quelques succès que j'ai eus dans ma vie sont dus à des circonstances qu'il est peut-être important de raconter parce qu'elles éclairent curieusement un des petits mystères de l'amour. Je veux parler de la saute sentimentale qui, soudain, fait d'une femme, jusque-là parfaitement indifférente, et même dédaigneuse, la créature qui se livre passionnément. Cela n'a rien à voir avec le coup de foudre, c'est à la fois moins éclatant et plus solide. D'ailleurs, il y faut une préparation, qui peut durer des années aussi bien que
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quelques semaines ou quelques jours, mais enfin, il y faut une préparation.
A vingt-cinq ans, je finissais mon droit, selon le vœu de ma famille. Dès lors, je m'abandonnai à ma passion pour les mathématiques et, concurremment, si extraordinaire que cela puisse paraître, à ma passion pour les femmes. Seulement, si j'avais quelque facilité à contenter mon goût d'rr et d'?/, je n'en avais pas à troubler le cœur et les sens des jeunes beautés sur lesquelles je jetais les yeux. Ainsi va notre destin 1 Ajoutons, pour rendre la chose plus claire, que je n'aime pas l'idée d'un amour vénal. Ma timidité s'oppose aux joies violentes des possessions de rencontre. Il me fallait quelque doux lendemain, avec la poésie, ne fût-ce que l'illusion, d'une maîtresse éprise.
Les raisons pour lesquelles je plaisais peu sont déhcates à définir. Dieu me garde de tomber dans un trav rs trop commun et d'accuser les femmes de manquer de goût parce qu'elles ne me choisissent pas; cependant, la principale raison de leur inaifîérence tenait bien aux quahtés qui ont fait de moi un homme connu dans les sciences. Je portais sur ma face et
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dans mes gestes la trace de mes occupations favorites, recherches abstraites qui s'accordent, qui s'accorderont toujours mal avec l'amour. J'étais toujours «lointain », du moins à leur avis, et les femmes me demeuraient lointaines. Malheureusement, cela ne m'empêchait pas de les aimer et d'être affreusement tantaUsé par elles. Il m'en passa sous le nez des quantités innombrables, et pour aller à des hommes qui ne me valaient sous aucun rapport. Ces choses-là, on se les explique plus tard, quand on a traversé l'âge des vanités aiguës, mais, à vingt-cinq ans, qui donc ne désespérerait pas à voir tomber aux bras d'un autre les charmants animaux de notre jungle parisienne? J'en pleurais chez moi, mordant mon oreiller dans des rages folles. Mon premier amour fut pour une belle jeune femme brune dont le mari était commissionnaire pour le Brésil. Tant que l'homme fut présent, je n'eus aucun espoir, car il appartenait à un type que les femmes trompent rarement, le type des amuseurs. Il ne se passait guère de soirée qu'il ne menât sa femme au théâtre, au café-concert ou à dîner dans le monde, quand il ne recevait pas chez lui.
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S'il n'était guère malin, il savait s'attirer ainsi la reconnaissance de son épouse, et peutêtre la reconnaissance est-elle, plus encore que l'admiration, le sentiment qui porte à l'amour, surtout au genre d'amour que convoite la grande majorité des hommes. D'ailleurs, Elven savait aussi s'attirer l'admiration : sa femme ne tarissait pas sur les relations étendues de son mari, obligé, au cours d'une promenade sur les boulevards, de saluer tous les six pas. Peu lui importait que ces marques do popularité lui vinssent de bas ou de haut : elle s'en montrait aussi fière que si M. Elven eût été le cousin du pape : nous oubhons trop souvent la place de la fiction dans les âmes féminines.
Quand je pénétrai dans son cercle, elle me marqua quelque estime, mais elle parut médiocrement touchée de mes soupirs, de mes œillades. Moi, je me grisais à son contact; elle n'avait qu'à lever sur moi ses beaux yeux noirs caressants, pour que je m'y perdisse comme dans un abîme. Sa peau merveilleuse, au teint à la fois délicat et profond, se nuançait d'un carmin léger dès qu'elle était émue ; son petit nez droit disait la race fière, affinée dans la
pleine santé ; sa gorge, sa taille et sa hanche, ces trois étages do la volupté, comme les a nommées un poète, atteignaient la perfection. Saura-t-on jamais pourquoi des formes aussi divines enveloppent de menues âmes sans rehef ? C'est un secret qui a préoccupé les hommes à travers les siècles. Je n'oserais pas affirmer qu'il me préoccupât beaucoup à ce moment, car je béais à chacune de ses paroles, dont le son argentin s'élargissait en cercles jusqu'aux limites de mon être.
Or, le mari partit un beau matin pour le Brésil, afin d'augmenter ses affaires, et madame Elven se retira chez ses parents. Ce fut pour moi la manne céleste, car j'étais très bien accueilh par la famille du professeur. Je fis quelques progrès dans l'intimité de la jeune femme, et j'aurais eu de l'espérance si un ami du mari, corporation privilégiée, n'avait tout de suite pris sur moi une avance formidable. Il évoquait le glorieux absent : même activité physique, même faconde et jusqu'à des ressemblances excessives dans le port des cheveux, de la barbe, des moustaches et de bagues énormes. L'accent même se retrouvait, et une odeur mêlée de tabac
et de lavande. Appelons-le Marius, pour no pas en perdre l'habitude. Marius, soufflant, suant, velu comme un ours, fascinait, à l'aide de gros calembours, cette beauté délicate, cette petite biche aux flancs purs, dont je n'arrivais pas, en me torturant l'esprit, à capter l'attention.
Il existait une spectatrice de cette lutte, vieille dame rempUe d'expérience et qui s'efforçait de maintenir Jeanne Elven dans le droit chemin. Elle voyait avec peine la faveur croissante de Marius. Un après-midi que je la trouvai seule, elle me dit ces paroles ailées :
— Cher monsieur, je ne peux pas affirmer que je considère d'un bon œil vos assiduités auprès de ma jeune amie, mais enfin je les crois moins dangereuses que celles du puissant monsieur Marius, et cela me décide à devenir votre alliée. Je vous sais un homme déhcat, capable de sacrifice pour celle que vous aimez. Si vous voulez me promettre de ne pas abuser de l'isolement de Jeanne, et vous contenter d'être son ami préféré, je crois, de mon côté, être assez forte pour éhminer votre redoutable rival.
Je promis tout, affolé à la perspective d'un succès de Marius, décidé à filer le parfait amour
platonique, sincère comme l'ont toujours été, le sont et le seront les amants.
— Voici mon plan, reprit la vénérable dame, il est simple, mais je le crois irrésistible. Pendant les jours qui vont suivre, vous augmenterez, s'il se peut, votre empressement, puis, soudain, vous vous refroidirez: je profiterai de cette accalmie pour rapporter à Jeanne une confidence que j'aurai soi-disant reçue de vous, savoir que vous n'aimez que les blondes et que vous jugez les brunes d'une race inférieure...
— Mais... interrompis-je.
— Laissez-moi faire...
Après quelques minutes de discussion, je cédai, persuadé qu'elle en savait plus long que moi sur la psychologie féminine. Je commençai donc par montrer des ardeurs tropicales, pour descendre ensuite aux feux assoupis des zones tempérées. J'agissais sans conviction et, cependant, un soir, Jeanne me dit, en réponse à un madrigal :
— Ces choses-là ne s'adressent pas à une brune, mon cher !
Je jouai mon rôle jusqu'au bout ; je baissai les yeux comme un homme embarrassé. La
jeune femme rougit et, depuis, ne me laissa pas de cesse. Marins tomba dans le trentesixième dessous. Peut-être, si j'avais faibli, Jeanne aurait-elle abandonné la partie, mais, fou d'amour, j'étais lié par ma parole. On imagine aisément ce qu'une telle situation peut ajouter de piquant à la fantaisie féminine. Nos soupirs se mêlèrent longtemps à la brise vespérale qui entrait par la fenêtre du petit salon où Jeanne me recevait. Je ne pourrais plus rapporter les circonstances exactes qui transmuèrent ces soupirs en baisers, ni surtout comment je perdis, en une indicible minute, le sens de l'honneur, mais je me souviens que la chose arriva, selon des fatalités antiques, malgré ma volonté.
Je n'avouai rien, d'ailleurs, à la bonne vieille dame, et j'ai, sans trop de remords, accepté l'estime et l'affection dont elle n'a cessé de m'entourer.
Est-il besoin de dire que Jeanne et moi avons payé cher notre bonheur, par la cruelle séparation, au retour de M. Elven? Ce serait raconter l'histoire même do l'amour.
J'étais à cette époque plus ardent à la vie qu'un jeune loup, et mon père, qui avait été tout semblable à moi, me tenait d'autant plus serré qu'il connaissait davantage les écarts de la bête en nous à la moindre faiblesse. Je rongeais mon frein, mais il y avait des jours où mes meilleures volontés se dispersaient à la tempête des passions : je devenais sombre ; une âme de corsaire ou de pirate s'éveillait dans mon âme de tous les jours, et il me semblait que je n'aurais reculé devant aucune audace pour m'assurer quelque orgueilleux triomphe ou pour élargir mon action, secouer les liens que
la morale et la pénurie de ma bourse mettaient à mes désirs.
Beaucoup se seraient contentés de mon sort. Mon père me faisait dix mille francs par an et me laissait toute liberté de jeter ma gourme ; mais j'étais prévenu : à la première incartade sérieuse, à la première dette criarde, au plus petit scandale qui pût, de loin ou de près, ternir ma réputation, on me coupait les vivres, et je m'engageais d'honneur à intégrer, pour ma punition, un vieux château delà Brenne, accommodé pour moi, dont je ferais valoir les deux fermes et les terres ; solitude affreuse, que j'avais vue, qui me donnait le frisson, que je m'étais juré de ne pas revoir, me condamnant ainsi à la sagesse relative que mon père exigeait de moi.
Relative, car avec de la jeunesse, de la force, que n'obtient-on gratuitement de la vie?
Parmi d'autres choses, j'avais Jeanne Samy, la délicieuse comédienne du Vaudeville. Nous en étions à la lune- de miel de nos amours ; si loin que je fusse d'elle, elle battait dans mon cœur, je respirais le parfum de ses cheveux, je gardais le goût de ses baisers à mes lèvres ;
enfin c'était de la folie, de la plus douce, et de la plus puissante, de celle qui étincelle, plus tard, au fond de nos souvenirs et arrête le sang dans nos veines.
Elle n'était pas cupide, mais moi j'enrageais de ne pouvoir lui offrir les toilettes de Selme, les chapeaux de Courtange, l'auto capitonnée de la paresseuse Hémone.
Or, je venais de recevoir un chèque paternel quand je partis, avec mon ami René Bardon, pour Marine, où les Lacombaz-Mittens possédaient une propriété magnifique. Cette visite était de tradition chez moi : les Lacombaz me faisaient sortir au temps où je moisissais dans mon lycée. La maison n'avait pas toujours eu le même ton ; petit à petit, on y recevait tous les mondes. Je ne m'en préoccupais pas, peu soucieux de morale, et à l'occasion, je ne dédaignais pas de trouver là un flirt ou d'y jouer une partie d'écarté dans laquelle je laissais ou j'emportais dix louis.
Nous tombâmes sur un grand dîner, car les Lacombaz avaient du monde, entre autres deux hôtes. Américains milhardaires. On eut beau parler de l'Amérique, de la cataracte du
Niagara et des cochons de Chicago, les Yankee s'ennuyaient ; ils n'ouvrirent les yeux qu'aux liqueurs, servies dans le salon, non pour les liqueurs, mais parce qu'on battit aussitôt les cartes. Le jeu prit tout de suite plus d'allure qu'à Fordinaire.
Imaginez un Américain glabre, aussi tranquille dans son entreprise à nous tirer les louis de la poche qu'il l'avait été dans l'accaparement de ses terrains du sud-ouest de New- York ou dans l'exploitation de ses mines de cuivre mexicaines. Il était froid, un peu dédaigneux et un peu cruel. Il ne tenait évidemment pas à l'argent ; mais il tenait à gagner, et ne nous aurait pas fait grâce d'un centime : il lui fallait tout... Sa femme jouait avec lui; elle y mettait plus de passion et pas moins de férocité native, ramassant les louis à poignées, froissant les billets pour les entasser dans son sac. Lui ne se donnait pas tant de mal, ghssait tout, pêle-mêle, dans ia poche de son smoking. Ma fortune s'y engloutissait : les cinq mille francs envoyés par mon père. Quand le dernier billet eut filé, une pause arrêta deux minutes les joueurs... J'étais anxieux, égaré, mais avec, au fond de moi, un cœur do
bandit qui regarde sa chance et n'attend rien des autres, ni miséricorde, ni initié, ni générosité ; j'étais aussi implacable pour moi-même que le plus dur d'entre eux, mais n'étais-je pas prêt aussi à les écraser froidement, à me rire de leur détresse, de la sueur d'angoisse qui coulait do leurs fronts ?...
Je respirais mal ; quelque chose de lourd, de gros, de dur empêchait ma poitrine de reprendre du soufïle ; et cependant, je dis sans qu'on pût discerner un tremblement dans ma voix :
— Je jouerai sur parole cent louis !
L'Américain leva son œil gris de chasseur:
je n'étais pas mort, je prolongeais son plaisir ; il accepta tout de suite : je perdis ; il m'offrit cent autres louis... A cinq cents, René me tira le bras.
— En voilà assez, Pierre ! gronda-t-il à mi-voix ; il faudra payer... et payer demain.
Je l'aurais tué, tellement ma rage était grande ; ma conscience me disait depuis longtemps la même chose ; et quel homme a jamais admis qu'on lui parlât comme sa conscience? On nous regardait ; je me tus et me retirai du jeu. Madame Flopson fixa sur moi deux yeux bleus
qui pâlissaient de la joie qu'elle trouvait à goûter ma douleur : que voulez-vous, la vie est si dure aux milliardaires !
Je me retirai tout doucement et gagnai le jardin ; c'était mai, une douce soirée pleine du parfum des foins; je sentais la catastrophe dans sa plénitude, mon père impitoyable, ma belle Samy perdue!... Et, tout au fond de moi, l'âme dont j'ai parlé, farouche, prête à tout.
Pendant que je songeais, les autres, à leur tour, sortaient, tentés par la tiédeur de l'air ; je voyais de loin, dans l'ombre, les cercles lumineux des cigares évoluant sur la pelouse comme des feux de transatlantique ; cela ressemblait aussi à un campement, et moi, à quelque lion rôdant avec les griffes sorties pour un mauvais coup.
En m'approchant, je les reconnus mieux ; j 'entendis la voix de l'Américain et de sa femme. . . Alors une idée me traversa la tête, fulgurante.
Tournant l'aile gauche du château, je pris un escaher peu fréquenté, j'atteignis le premier étage. Je connaissais les êtres : je savais où se trouvait la grande chambre des Américains ; sans hésiter une minute, je tournai le bouton...
Ils étaient montés tous deux avant de se rendre au jardin ; leurs lampes brûlaient sur la cheminée; afin sans doute de se sentir plus libres, ils avaient vidé leurs poches, leur sac, négligemment. Cela formait sur la table un fouilHs, des billets froissés ou épingles par dix, des louis en tas. Je n'avais qu'à étendre la main, à prendre les quinze mille francs qui me faisaient rentrer dans mon avoir et me permettaient de payer ma dette. Tout était sauvé, je n'allais pas en Brenne : je gardais Jeanne... Mes Yankee feraient serrer tout à l'heure par une femme de chambre cette fortune inutile, sans daigner s'en occuper davantage, en ignorant, d'ailleurs, le total.
Le lendemain, je télégraphiais à mon père que je devais dix mille francs sur parole ; je reçus un mandat dans l'après-midi. A onze heures, sans rien dire à personne, je prenais le train qui me menait au vieux château de la Brenne, et j'y demeurai jusqu'à la mort de mon père.
Ah ! non, allez, mes amis, bon sang ne peut faillir ; je ne l'ai compris devant l'occasion offerte qu'au moment où je tournai le dos à l'or et aux billets des milliardaires Américains.
— C'est quelquefois un rôle pénible, ronchonna Marcel Faverot, que d'être l'ami d'un honnête homme qui ne respecte pas le pacte conjugal. Ce fut mon cas avec Trézène. Il avait épousé Marguerite de Elément à mon nez et à ma barbe qui, il faut le reconnaître, venait à peine de pousser. Je l'adorais. Elle se laissait enivrer par la façon de Trézène et par de beaux yeux sans regard, qui séduiront toujours les femmes. Le pis, c'est qu'elle ne l'aima pas moins après le mariage et que moi je ne demeurai pas moins épris d'elle. La confiance de la pauvre avait quelque chose de touchant.
Nul n'eût voulu lui ouvrir les yeux sur les infidélités de Trézène. Elles étaient légion. L'homme plaisait : toujours gai, un peu sot, la barbe en pointe, le regard vague, et méprisant assez les femmes pour leur dire n'importe quelles bourdes. Ajoutez la réputation. Toutes savaient d'avance qu'il était un séducteur incorrigible ; elles eussent cru manquer de quelque beauté essentielle s'il ne leur avait pas égrené son « Je vous aime. »
Quand je pense aux succès de ce pauvre homme, alors que je me rongeais les poings, j'ai du regret de n'avoir pas été aussi un simple menteur.
On ne se fait pas : j'ai raté toute ma carrière pour avoir cru à la valeur des mots ; Trézène n'y voyait que du vent. Je suis bien obligé aujourd'hui de convenir qu'il avait raison. Il parvint jusqu'au bout à faire accepter par sa femme toutes les histoires qu'il voulut bien lui raconter ; elle me détesta pour le seul mensonge que je lui fis jamais, alors que ce mensonge devait lui épargner un gros chagrin.
Dire que j'étais demeuré l'ami du couple après le mariage, ce n'est pas assez : j'y rem-
plissais des fonctions multiples qui tenaient de celles du sigisbée italien et de Fécornifïeur français. Je me chargeais d'amuser Marguerite durant les absences de Trézène, et Dieu sait que ces absences étaient fréquentes. Marguerite ne me résistait pas, on ne résiste qu'à ce qu'on aime : elle m'ignorait. Mon rôle de soupirant lui paraissait une sorte de farce conventionnelle semblable à la grimace du magot qui tirait la langue sur la cheminée du petit salon. Son âme était pleine de Trézène. A chaque instant, elle l'évoquait, racontait ses bêtises, toutes géniales à ses yeux, me faisait toucher du doigt la supériorité de cet homme universellement tenu pour un imbécile. Cela aurait dû me dégoûter de l'amour, cela ne faisait que m'exciter davantage. C'est une observation banale que la passion vit sur des mobiles dont la puérilité ferait rougir un enfant nègre. Je crois, d'ailleurs, que ma disparition aurait contrarié Marguerite. Elle éprouvait sur moi le feu de ses regards et le charme de ses gestes. Ma sensibilité lui servait de mesure. Quand je pâlissais à sa vue, elle se savait plus irrésistible et courait se jeter aux bras de Trézène...
Abîmé dans la douleur, jo devenais pour Marguerite un phénomène de physique anuisante, quelque hygromètre à dénoncer le temps.
Dans un autre ordre d'idées, j'étais encore plus indispensable à Trézène. Outre que je lui servais, aux yeux de sa femme, de témoin d'une vie irréprochable, il avait fait de moi son compagnon de plaisir. Il m'obligeait à me mal conduire. Si je refusais, il osait insinuer que je n'étais pas un ami loyal, que je poursuivais contre lui des projets ténébreux. Je tremblais qu'il ne me séparât de Marguerite ; je le suivais dans les plus mauvais lieux. Il semblait jouir profondément de mes bassesses : jamais je ne le vis plus heureux que lorsque nous rentrions tous deux à moitié gris, vannés d'une longue débauche. J'en souffrais dans ma santé, mais il n'en prenait souci, étant, quant à lui, pourvu de cette constitution spéciale qu'on appelle une riche nature.
Ainsi, un amour qui aurait dû sublimiser mon esprit, me jetait aux pires avilissements ; mais aujourd'hui encore je ne peux le regretter, sachant bien que j'étais une sorte de martyr. N'a vais- je pas l'admirable récompense d'éviter
de temps à autre une larme à Marguerite !
Un jour vint, cependant, où ma bien-aimée connut de sérieuses inquiétudes : mon journal de cette époque porte la trace du trouble de son cœur et du mien :
« Marguerite m'a accueilli aujourd'hui avec un triste sourire. Il semble qu'elle soit plus abandonnée que de coutume, j'oserais dire qu'elle s'intéresse davantage à ma souffrance. Avec tout ce que la vie m'a appris, je ne puis douter qu'elle ait du chagrin, car jamais nous ne nous occupons de l'affliction des autres quand nous ne sommes pas nous-mêmes profondément affligés...
» Je fus admis hier à lui baiser la main. Ah ! cette petite main nerveuse qu'elle pressait contre mes lèvres, comme si mon baiser eût été un remède. Pauvre femme ! elle a le cœur gros, cela se voit. Des larmes soudaines jaillissent au bord de ses paupières. On sent des paroles prêtes, elles aussi, à déborder, et tout cela accompagné de regards adorables...
» ... Est-ce que je me trompe? Mon heure serait-elle enfin venue? Marguerite m'a retenu
chez elle, môme après le retour de Trézène. Je sais bien que cela pourrait être seulement une coquetterie pour exciter le mari toujours adoré, mais alors ses yeux n'auraient pas gardé leur mélancolie, et je n'aurais pas eu, en prenant congé, cette chaude pression des doigts, que je gardai toute la nuit comme une chose vivante, pareil à un enfant qui tiendrait un oiseau...
» ... Décidément, elle traverse une crise. Sans être détachée complètement de son mari, elle l'aime moins. On dirait qu'elle cherche à fixer ailleurs une partie de la tendresse si sottement donnée à ce triste sire. Tout arrive donc à qui sait attendre. Je verrai la fin de mon supplice. Hier, j'ai tenté de remonter un peu le bras en baisant deux fois la main qui m'était offerte; la résistance fut si légère que je failhs m'évanouir d'espérance...
» ... Jamais le bonheur n'est complet. J'ai trouvé, installé auprès de Marguerite, son cousin de Verteil, dont on peut dire qu'il est la doublure de Trézène, tant pour l'esprit que pour le genre de beauté. Bien que Marguerite se soit montrée très gentille pour lui, il demeure cependant acquis que je suis le consolateur en titre.
Je reste le dernier ; Marguerite soupire et pleure devant moi...
» Rencontré Trézène en ville avec la plus affriolante brunette, une merveille... La petite s'est toquée de moi, chose qui m'a surpris. Le vent tournerait-il? Quelque aimantation spéciale dénonce-t-elle que je suis aimé de Marguerite? En tout cas, Trézène s'est fâché. Il m'a reproché de lui prendre toutes ses maîtresses ! La dispute a failli mal tourner. Deux minutes de plus, je l'assommais. Il s'en est rendu compte, il a « reculé », mais avec un vilain ricanement. Je lui ai tourné le dos...
» ... L'insupportable Verteil toujours là. Marguerite charmante, tous ses cheveux dénoués, rassemblés seulement par un bout de ruban. Elle m'a tenu longtemps. Je respirais le parfum de sa chevelure, je défaillais de volupté ; mais, dans l'excès de mon amour, je suis demeuré plus transi qu'un collégien. La pauvre petite a fondu en larmes : « Arthur me trompe ; je le sais, on me l'a dit ! »
» Ses yeux cherchaient les miens pour obtenir confirmation. Je me suis dérobé. Qui lui a dit cela? Qu'est-ce que je vais faire si elle insiste?...
)> ... Elle a insisté, me citant le nom, me décrivant la brunetto. J'ai protesté que c'était une calomnie. Elle a fait : « Ah ! » sur un ton singulier, puis m'a regardé. J'ai mal pris mon temps pour tomber à genoux. Marguerite, très froide, m'a repoussé. Puis Verteil est entré. J'ai souffert toute la nuit et, dès le matin, j'ai couru auprès de mon amie. Verteil y était déjà. Il est parti tout de suite.
» — Quel menteur vous êtes 1 m'a fait Marguerite. Vous savez que je ne vous aime plus du tout. Vous me préférez Arthur !
)) J'aurais envoyé Arthur à tous les diables...»
Je peux cesser ici les citations de mon journal; elles se borneraient à des exclamations et des interrogations. Affreuses journées qui m'ont appris jusqu'où peuvent aller l'angoisse et l'émotion dans un cœur d'homme. Ma vie demeurait suspendue. L'espérance et le doute se disputaient mes minutes. Et tout se termina sur un coup de tonnerre. Un après-midi, Arthur entra, avec un air de fureur :
— J'en ai assez des faux amis ! cria-t-il. C'est toi qui as fait croire à Marguerite que je la trom-
pais, et avec qui, grands dieux !... Ta déloyauté me dégoûte, ton hypocrisie m'exaspère !
Je regardai Marguerite ; elle baissait les yeux dans une candeur inefïable, mais elle ne prenait pas ma défense. Trézène triomphait une fois de plus :
— Et puis, si tu t'imagines que je ne me suis pas aperçu que tu fais la cour à ma femme ! Heureusement que Marguerite...
— Oh ! mon ami, chuchota-t-ello, rougissante, en courant à lui.
— Tout le monde le remarque... nos parents... Verteil m'en parlait encore hier...
Verteil? Je voyais trembler la lèvre de Marguerite, et je pressentais mon malheur... Arthur ne triomphait pas seul. Alors, devant toute cette vilenie, mon cœur se retourna.
— Tu n'es qu'un imbécile, dis-je à Trézène. Mais, grâce à Dieu, tu n'es pas seul de ton espèce : tu trouveras toujours à qui parler. Quant à Verteil, je lui dirai deux mots.
Je les lui dis et lui donnai un bon coup d'épée dans le bras. Hélas ! même cela tourna à mon désavantage : ce fut Marguerite qui pansa la blessure.
L^>\TTENTE
Le sentiment de l'attente est un de ceux qui causent le plus de souffrance. La raison en est sans doute que nous aimons vivre, sentir notre vie, et que l'attente tient suspendues toutes les forces de notre être. On n'ose s'arrêter à rien. On n'existe pas dans le présent, et le futur nous apparaît dans un chaos. J'imagine le supplice des pauvres gens condamnés à l'attente, après une catastrophe comme celle de Courrières ! J'ai connu un supplice analogue, et il dura plusieurs années.
Quand j'étais seule chez ma mère, dans notre humble petit appartement de la rue de Baby-