‹ La toile d'araignéeChapitre 8 sur 11 · L ATTENTE · texte numérisé non relu

L ATTENTE

n'on f liront qiio plus ardents à me faire la cour. Ce devint presque une gageure. Le fils d'un architecte richissime demanda ma main. C'était tellement imprévu et inespéré que ma mère en pâlit de joie. J'eus bien do la peine à lui l'aire comprendre que je n'aimais pas ce jeune homme, que je ne pouvais l'épouser. Le Père Service me sermonna pendant deux heures, s'efforçant de m'enseigner la résignation, l'abnégation et tant d'autres vertus chrétiennes que l'amour tenait chez moi en échec. Je l'écoutai patiemment. C'était un vieux routier du cœur humain : il en connaissait les plus secrets détours. J'eus de la peine à ne pas me trahir dans l'interrogatoire, coupé de reproches et d'objurgations, auquel il me soumit. Bon Père Service, quelles réflexions vous avez dû faire sur la malice des filles ! Je n'en connus que le résultat, la surveillance active de ma mère. Elle ne découvrit rien. Alors, elle crut bon de ne plus jamais me laisser sortir seule, de m'accompagner chez mes amies, dans les magasins, à l'église.

Au bout de six mois, nous étions toujours au même point. Le fils de l'architecte renouvela sa demande ; un jeune notaire se mit sur

les rangs. Il parut monstrueux qu'une fille pauvre refusât deux jeunes millionnaires. Le Père Service en était désespéré. Il crut à une vocation religieuse et me proposa d'entrer dans un ordre contemplatif. Je m'y refusai avec horreur. Une colère le prit : il conseilla à ma mère de m'envoyer à Avignon, chez deux vieilles tantes qui vivaient là une existence cloîtrée. La chose se fit comme un enlèvement. Prévenue la veille au soir, le matin je prenais le rapide ; mais j'avais eu le temps, dans ma manière de soulever le rideau et dans le regard que j'échangeai avec mon amoureux, de lui marquer qu'un événement important prenait place dans notre vie.

Je restai trois mois chez mes tantes. Elles écrivirent à ma mère des lettres enthousiastes sur la façon édifiante dont je comprenais mes devoirs. Mon amour, en efîet, me donnait une sainteté. N'étais-je pas au-dessus des orgueils et des agitations, sûre de moi, me réservant toute à celui que j'aimais? Les pauvres vieilles, dont je charmais la solitude, eurent de la peine à me laisser partir. Ce fut tout le résultat de ma mise en retraite. Quand je revins à Paris,

le fils de rarchitecto et le notaire se virent définitivement relégués.

Je retrouvais ma chère fenêtre et, dès le soir, la silhouette craintive. Nos yeux se dirent toute la joie que nous éprouvions et notre tranquille confiance; mais une plus dure épreuve nous attendait.

C'était vers le temps de la guerre de Chine. Peu occupée de politique, cet événement, comme tant d'autres, me laissait indifférente, quand, soudain, je crus remarquer un léger trouble sur le visage de l'officier. Un jour même, lui, si timide, eut un geste que je ne pus comprendre. Le lendemain, il ne parut point. Je n'en aurais nullement été inquiète, car déjà plusieurs fois il avait ainsi disparu pendant des semaines ; mais je songeai à la tristesse de ses yeux et de ses lèvres, et je ne pus dormir. Le lendemain, nous reçûmes un journal à mon adresse. Ma mère en déchira la bande et le parcourut d'un regard sévère. Elle n'y trouva rien. Pour plus de sûreté, elle feignit d'oublier de me le remettre ; elle le jeta au feu.

Je n'avais pas besoin de lire ce journal pour savoir ce qu'il annonçait, car je le retrouvai, une

heuro plus tard, dans notre feuille quotidienne : on y voyait une longue liste des officiers qui partaient pour 1h Chine. Parmi tous ces noms, quel était le sien ? Pour la première fois, je sentais l'âpre curiosité me mordre aux entrailles !

Ah ! je les ai vécus ensuite, les longs mois de cette guerre. J'appris la mort de plusieurs lieutenants, le déplacement de certains autres. Et, chaque soir, j'écartais le rideau de mousseline; je le laissais retomber, le cœur défaillant. Longtemps, je demeurai calme, certaine de son retour, puis la guerre ayant pris fin, mon attente devint intolérable.

Les années s'ajoutèrent aux années. J'avais vingt-deux ans ; j'étais si pâle, si triste, que les médecins conseillèrent de me faire voyager. Je passai quelques semaines en Suisse; j'en revins, lasse et chagrine, comme j'étais partie. Je ne prenais qu'une seule distraction, c'était de regarder passer les gens dans la rue. Ma mère, qui s'en aperçut, se mit à chercher un appartement dans une rue plus populeuse, et, un soir, elle m'annonça qu'elle avait trouvé. Ah ! mon désespoir ! Moi, si tranquille d'ordinaire, je me

mis en fureur ; je refusai catégoriquement, de partir. Ma mère céda, en me suppliant de lui dire ce qui me mettait dans l'aiïreux état où elle me voyait. Je sentais l'inutilité de toutes paroles : je me tus. Mais l'attente rongeait ma vie.

Alors, le Père Service me proposa une seconde fois d'entrer dans un ordre contemplatif. Pour toute réponse, je lui montrai la rue et les passants.

— Mais, ma pauvre enfant, ce n'est pas raisonnable...

Jamais mot ne fut plus juste, car quelle chose est plus opposée à la raison que l'amour? Je me reprochais quelquefois mon absurde confiance et je ne pouvais la retirer de mon cœur. L'attente, en se prolongeant, avait fini par faire partie de moi-même, ainsi qu'une longue habitude, une habitude qui me livrait à la mort. Vers le mois d'avril de l'année dernière, ma santé décHna encore. J'eus la fièvre tous les soirs, à l'heure où je soulevais jadis mon rideau pour le voir passer. Le médecin voulut me renvoyer dans la montagne ; je déclarai que je ne partirais pas. Quelques jours funèbres coulèrent.

178 l'attkntf

Je dus rester au lit ; mais, à l'heure du crépuscule je me levais, je m'habillais avec soin, je me glissais vers la croisée.

Un soir, je me trouvais là, quand on sonna à la porte. Je n'y pris pas garde. Ma mère, appelée par la bonne, eut, avec un visiteur, une longue conversation ; puis elle rentra.

— Geneviève, dit-elle en pleurant, ton temps d'épreuve est fini ; pourquoi t'es-tu cachée de moi?

Je demeurai toute saisie, ne sachant que répondre, quand la porte s'ouvrit ; la haute silhouette d'un capitaine d'infanterie se dressa devant moi, et, tout à coup, j'eus à mes pieds mon cher amour, la guérison, la vie, le bonheur.

— J'étais sûr que vous m'attendriez, dit-il.

— J'étais sûre que vous viendriez, murmurai-je.

Et je m'évanouis dans ses bras.

Tout le monde sait ce que c'est que de naître dans une famille honnête, de recevoir une éducation distinguée, une instruction solide, de passer son doctorat en droit vers la vingt-troisième année et de vivre ensuite du miel de sa parole, du flot de son éloquence, du pain quotidien des jugements, après un stage gratis chez un patron célèbre.

J'élimai ma ceinture à force de la serrer pour mettre mon appétit d'accord avec mes ressources, je vidai plus de flacons d'encre à noircir des redingotes blanchies par l'âge qu'à rédiger mes plaidoiries ; je flnissais par zézayer à force de

prononcer les mêmes mots pour réclamer l'indulgence du tribunal. Mais, quand même, par la force des choses, comme une vis s'enfonce dans le bois, comme il pousse des cheveux sur le fromage, j'acquis une position honnête, j'eus un cabinet, des clients, et le droit de ne plus réclamer l'indulgence du tribunal.

Il y avait cent à parier que j'allais vers le véritable aboutissement d'une destinée comme la mienne, vers le mariage avec l'héritière ou la demi-héritière qui m'apporterait le moyen de m'installer dans le quartier de la Madeleine, et Dieu sait avec quel courage je m'habillais tous les soirs, courant les invitations, faisant la partie des vieilles femmes et le boston des jeunes, la conquête des pères, le siège des oncles, la retape des amis. On me citait, on commençait à mettre des noms dorés à côté du mien ; mon bonheur se lisait sur le transparent jusque-là obscur de la destinée. C'est alors que je commis la gaffe de faire une bonne action.

Oh ! ce ne fut pas grand'choso ; nul prix de vertu ne me sera jamais octroyé pour cela. Mais que le ciel préserve mon pire ennemi de suivre mon exemple !

Au cours d'une de mes affaires, je tirai des griffes de la justice une fille de ma province, fourvoyée, ainsi qu'il arrive tous les jours, dans un tripot parisien. Elle connaissait une de mes tantes qui m'en parla avec chaleur. Était-elle rosière, je l'ai toujours ignoré. Mais on me la donnait pour une personne honnête, travailleuse, capable de nettoyer des casseroles et de ravauder des bas. Or, il se trouvait que j'avais besoin d'une femme de ménage, la mienne ayant fini, après quinze ans de flirt, par épouser le charbonnier de la rue voisine.

Mon budget comportait cette femme de ménage; il ne comportait pas une bonne. Je dus louer une chambre au sixième pour loger Anne- Marie Béchard et m'astreindre à faire régulièrement trois repas : c'est beaucoup pour un avocat qui commence. Il me fallut renoncer à une façon de groom qui venait deux heures l'après-midi et épatait mes clients par un uniforme à boutons de cuivre.

La bonne ouvrit la porte, et je payai le blanchissage de ses tabliers, car une femme doit être propre, tandis que le groom le plus sale jette encore du lustre sur une maison. Anne-Marie

n'était ni belle ni laide, une de ces pauvres créatures dont le cerveau semble fait pour demeurer le même à travers tous les siècles, et qui n'accroche par-ci par-là une petite lueur que dans le sens le plus biscornu. Celle-ci avait la manie de la dignité : pour un oui, pour un non, elle relevait la tête, mettait les deux mains derrière son dos aux cordons de son tablier, ou s'en allait en faisant claquer la porte. J'aurais dû la laisser partir cent fois... Mais j'étais jeune, naïf... et mon bienfait me liait ! Son service était, du reste, médiocre ; le chocolat mal cuit, les côtelettes brûlées, les souhers cirés pardessus leur crasse, ce qui leur donnait des creux et des bosses phrénologiques, et les cols d'habits suintant la graisse. Je me contentais de tout cela avec l'insouciance de la jeunesse, et aussi avec la certitude que ma position changerait bientôt, que je pourrais mettre Anne-Marie Béchard à la porte, en l'indemnisant, ou l'employer comme laveuse de vaisselle.

Par exemple, elle montrait de la gratitude. A chaque instant, j'avais sur moi un œil attendri que j'aurais préféré voir sur le lait en fuite ou sur les sauces carbonisées. Son cœur, son

LA MORT d'aNNE-MARIE 183

cœur de souillon, son cœur sauvage et présomptueux battait des plus nobles sentiments à mon approche. Et une admiration frénétique s'allumait dans sa prunelle à la lecture de mon nom dans les gazettes spéciales. Elle n'en faisait pas un point de plus à mes pantalons, mais elle me mettait sur un autel et s'agenouillait, au figuré, devant mon image.

Elle écrivait parfois à ma tante des lettres enthousiastes. Celle-ci me félicitait d'avoir trouvé la perle des bonnes et m'engageait à la traiter avec douceur. J'obéissais: je mangeais les plats tournés et enfilais les vêtements loqueteux sans un mot de reproche. Quand je voyais ma bonne soupirante, je lui tapais doucement sur l'épaule en lui recommandant de ne pas se faire de bile, d'espérer dans un avenir meilleur. Elle n'espérait que trop.

Malgré la tristesse de mes redingotes en saules pleureurs et la faiblesse de mes chaussures plus altérées que des éponges, j'éveillai la sympathie de mademoiselle Germaine Laguite. Elle était jeune et belle, neuf cent mille francs de dot, des dents blanches, des lèvres pures, des espérances, trois oncles à héritage.

des yeux en rivalité avec Sirius ou Wéga. Tout cela se confondait dans ma tête et dans mon cœur, mais, finalement, se résumait en un véritable amour. Ajoutez que Germaine possédait une nature charmante, qu'elle me préférait pour ma pauvreté, pour ma solitude, pour les déboires de ma jeunesse, qu'elle mit une énergie tranquille à obtenir le consentement de son père, de sa mère, et qu'enfin j'épousais à la fois la beauté, la bonté et la richesse en sa personne.

Les journaux annoncèrent nos fiançailles : c'est la mode. On me donna tous mes titres, on rappela les affaires que j'avais plaidées et ma parenté, lointaine, il est vrai, avec un général de division. Je me souviens bien de la matinée qu'il faisait et du soleil qui remplissait mon cœur. Dans ma joie, je me montrai encore plus gentil que d'habitude pour Anne-Marie Béchard. Elle me répondit sèchement et, finalement, éclata en sanglots. Je ne voulus voir dans tout cela qu'une colère de servante assurée de perdre sa place ; j'essayai de la consoler en lui disant qu'elle resterait chez nous, qu'elle n'aurait plus autant d'ouvrage... ce qu'on peut

dire à une bonne à qui l'on doit de lui avoir rendu service.

— Jamais ! s'écria-t-elle.

Et elle sortit en faisant claquer la porte. Je n'y pris pas garde. Dix minutes plus tard, Anne-Marie Béchard était le cadet de mes soucis...

J'eus tort. Quand on a un bienfait sur la conscience, il est bon de le tenir à l'œil. Vers huit heures du soir, je filais le parfait amour auprès de ma fiancée, quand les crieurs d'un journal du soir annoncèrent avec fracas un simple suicide. Fallait-il que la copie fût rare !

M. Laguite entra avec un visage de travers, et, sans une parole, me tendit la gazette. J'y lus avec stupéfaction qu'Anne-Marie Béchard s'était tuée d'un coup de revolver. Elle avait laissé une lettre dans laquelle elle se plaignait de mon ingratitude, déclarant qu'elle m'aimait et qu'elle ne survivrait pas à ma trahison.

J'en étais bleu ! Ce que je dis ou rien fut la même chose. Personne ne voulut croire que je ne m'étais pas assuré qu'Anne-Marie Béchard fût rosière. Germaine le crut moins que personne. Elle me détesta pour ma méchanceté comme

elle m'avait aimé pour ma bonté. Peut-être ce récit lui tombera-t-il sous les yeux : cela ne réparera rien, puisqu'elle est mariée depuis belle lurette, me laissant dans la panne, mais elle y apprendra, avec beaucoup d'autres, que si un bienfait n'est jamais perdu, un bienfaiteur l'est quelquefois.

— C'est vrai qu'elle était jolie, et bonne, par-dessus le marché ; elle aurait fait cent fois mon bonheur avec le sien, et ma passion pour elle n'avait pas cessé d'être de la frénésie. Cependant, je ne l'ai pas épousée alors qu'elle m'attendait, que nous avions juré d'appartenir l'un à l'autre pour la vie. Comment la chose se fit, peu de gens l'ont su, et, maintenant que me voilà veuf, après vingt-cinq ans d'enfer conjugal, je vais vous le dire.

Vous avez presque tous connu ma femme ; c'est le type de la blonde impérieuse, une créature qui, sous un aspect virginal et tendre,

cachait une volonté do fer, froide comme un glacier, bardée de préjugés, bigote, absolue dans ses idées et ses manières, avec des reparties en pointes de sagaie vénéneuses, une méthode implacable dans la division du travail, les baisers eux-mêmes et le devoir d'épouse distribués comme de la soupe aux orphelins, une injustice scrupuleuse, vingt serviteurs renvoyés par an ; bref, la mégère qui ne serait jamais apprivoisée, l'indomptable hystérie féminine, à froid, la plus terrible de toutes.

Elle m'avait épousé d'autorité, ayant gagné mon père par l'appât d'une dot considérable, et ma mère par une bonne conduite au-dessus de tout éloge. J'étais trop jeune, pour comprendre. Blonde et bleue, l'air candide, la lèvre appétissante, jolie bouche et pieds menus, je crus l'aimer et je ne regimbai pas trop. Car, tout de même, je regimbai.

Nous eûmes, en effet, deux ou trois scènes avant les justes noces. Quoiqu'elle mît de l'art à cacher les côtés abrupts de sa nature, elle ne les connaissait pas tous et m'en laissa voir sans y penser. Un soir, je crus rompre et me réfugier en Angleterre. Mais j'étais pris dans

ces rets sociaux qui emprisonnent mieux les jeunes gens que les hommes mûrs : les promesses solennelles, les bagues échangées, les lettres, les baisers qu'on croit avoir volés si on ne les paye par un bon mariage, le formidable qu'en dirat-on, les propos rapportés, colportés, les fiançailles connues de tous... Je voyais la pauvre petite rosse pleurante et désespérée ; je craignais sa nature orgueilleuse, un possible suicide : elle avait eu l'art de m'en suggérer l'appréhension.

Ah 1 si j'avais pu savoir, si les milhers de malheureux agneaux de sacrifice comme moi pouvaient savoir 1 Mais allez donc dire à des enfants, pour qui l'apparence est tout, qu'un petit être blond, rose, avec de grands yeux virginaux, une épaule finement arrondie, une main gracieuse et craintive, une bouche d'où sortent des mots perlés, que cet ensemble de déhcates merveilles est le sanctuaire de Moloch dévorateur ; que vous êtes, devant ce nid de beauté et d'amour, une proie dont on boira le sang chaud, une machine à prières, à adoration et à souffrance ; qu'on ne vous estimera qu'au degré de votre avihssement, ne vous accueillera

qu'à la mesure de votre abrutissement et que tout effort intelligent ou généreux de votre part sera regardé par l'idole comme une offense et puni avec sévérité.

Jamais, vous entendez bien, jamais depuis le premier jour de ce mariage maudit, je n'éprouvai de satisfaction véritable. Nous débutâmes par une querelle, et cette querelle, toujours la même, s'enfla, s'élargit, déborda notre existence. Rita voulait me faire entrer de force dans le vase étroit où son âme se tenait à l'aise. Elle me haït d'avoir de la liberté d'esprit et de l'indépendance de sentiment. Je dus subir la règle de sa maison, assister au supplice de ses femmes de chambre, accepter les spohations qu'elle imposait à ses métayers et à ses fermiers, les odieuses exigences dont elle écrasait de pauvres fournisseurs, le spectacle enfin de sa cruelle injustice, de sa cupidité et de sa méchanceté.

J'en eus bientôt ma claque. Un homme de vingt-cinq ans ne renonce pas à la grâce amoureuse : je connus Elly. Ma passion pour cette ravissante femme fut quelque chose de grand comme la révolte d'un peuple opprimé. Rien ne lui résista, et l'enfant ne put tenir. Elle

me donna tout son cœur ; elle eut mieux que le mien : elle eut ma haine de l'autre, de la mégère qui ravageait ma vie.

Nous ne savions trop comment nous tirer d'affaire ; car Elly, si brave pour ce qui la regardait, ne voulait pas jeter le désespoir dans l'âme de ses parents, et nous entrevoyions mon divorce comme l'unique solution.

Seulement, cette solution n'était pas simple. Rita n'aurait, sous aucun prétexte, consenti à se séparer de moi; j'étais sa propriété, sa chose, et, ce qui pis est, une propriété invendable. D'ailleurs, j'ai dit qu'elle était bigote. Sa résistance fut donc absolue.

Pour comble de malheur, elle découvrit notre amour et fut dévorée par l'amère jalousie dos haineux, jouant toutes les comédies sentimentales depuis les scènes odieuses jusqu'aux attaques de nerfs et aux pâmoisons. Nous n'en serions jamais sortis sans une chance exceptionnelle, la seule, hélas 1 que j'ai eue dans cette lugubre affaire. Une femme de chambre renvoyée me donna un paquet de lettres écrites à ma femme par un certain personnage irlandais, confit en dévotion et vaguement allié à notre famille.

La lecture de ces lettres prouvait si nettement l'adultère de ma femme que j'en demeurai d'abord ahuri, n'en pouvant croire mes yeux, tant il semble que ces créatures hargneuses et vétilleuses sont fatalement des vertus. Il fallut me rendre à l'évidence ; mon aveuglement d'esclave seul m'avait empêché de savoir que Rita joignait à tant de canailleries celle de ne pas m'être fidèle : les lettres du saint Irlandais comblèrent la lacune ; nul tribunal ne m'aurait refusé justice.

La joie de la pauvre petite Elly fut vive. Elle connaissait ma femme mieux que moi et savait que je ne tenais aucune place dans ce cœur, à part celle qu'un tyran donne à ses victimes.

Nous fîmes cent projets d'avenir. J'aurais mieux fait de songer au présent. Ceux qui se trouvent pris dans l'engrenage mondain savent combien il est difficile d'y échapper. Je dus remetre à quatre jours le moment de lancer mon brûlot, car j'étais engagé à une partie de chasse des plus intéressantes chez la duchesse de Zed. D'ailleurs, j'adore la chasse ; Rita, qui ne me lâchait plus, voulut m'accompagner. Elle ne

déteste pas tenir un fusil, quoique ce fût le seul engin de destruction dont elle se servit mal.

Toute la journée, je subis ses regards lourds de reproche, avec des larmes essuyées furtivement, dès qu'il y avait là quelqu'un, jolie avec ça, dans un costume qui lui allait à merveille, et me courant, comme on dit, dans les jambes.

Je demeurai froid, mais j'enrageais. Moi qui passe pour un bon fusil, je ratai plus de lièvres et de faisans ce jour-là que dans toute ma vie. Encore me fallut-il subir une véritable déclaration de Rita, et une scène de jalousie pénible où le nom d'Elly me fut servi entouré de mille épithètes outrageantes.

A la fm, je trouvai moyen de m'esquiver. J'atteignis un fourré solitaire et je résolus d'y attendre la fm de la chasse. Mais le diable me tenta. Deux lièvres passèrent sans que je levasse mon fusil; puis ce furent quelques faisans effarouchés ; je ne bougeai pas. Tout eût été parfait, si un lièvre magnifique ne fût venu tranquillement faire sa toilette à trente mètres de moi. Je n'y résistai pas, et je pressais la gâchette quand une ombre surgit d'un massif; la détona-

tion éclata, puis un r-ri, un cri de meurtre et d'agonie : j'avais tiré sur Rita.

Quiconque n'a pas traversé ces instants abominables ne peut se rendre compte des émotions qui vous étreignent alors, et vous roulent comme une feuille morte dans la tempête.

Je me jetai à genoux auprès du corps de Rita. Son sang coulait par vingt petites blessures, dont aucune sans doute n'était dangereuse, mais qui me paraissaient énormes. Sa poitrine en était criblée, et deux ou trois plombs avaient atteint son visage. Je crus mourir d'angoisse. Je sanglotais, je posais dos questions, tout en déchirant le corsage et en essayant de panser les blessures avec mon mouchoir.

Cependant Rita n'avait pas perdu connaissance ; elle gardait même toute sa présence d'esprit, car je l'entendis me dire :

— Oseras-tu encore parler de divorce, à présent ?

Et comme je me taisais, saisi, le cœur tiraillé entre mon amour pour Elly et le besoin de rassurer quelqu'un à qui j'avais fait tant de mal, elle reprit :

— Qui dira que tu ne l'as pas fait exprès? La douleur d'une semblable injustice me

mordit cruellement et je m'exclamai :

— Rita, je pense que tu en répondrais.

— Je n'en répondrais pas, me dit-elle.

Et elle eut un sourire. J'imagine que le chat sourirait ainsi, s'il le pouvait, quand il joue avec l'agonie d'une souris...

• — Il n'y a, ajouta-t-elle, qu'un moyen de prouver tes bonnes intentions, c'est de renoncer à Elly et de demeurer avec moi... Sinon, je devrai croire que tu as tiré sur moi pour être libre.

Je vis le scandale, le nom d'Élly traîné dans les journaux, jeté en pâture au public, moimême condamné... Je perdais à jamais mon amour et mon espérance.

— Rita, m'écriai-je, affolé... tu as une conscience... tu sais que le hasard seul...

Elle me regarda froidement, tandis que nous entendions approcher les pas de quelques personnes, attirées sans doute par le cri qu'elle avait poussé.

— Si tu me forces à parler, dit-elle, je dirai simplement la vérité... Elle est claire. Tu n'as

qu'une manière de me prouver que tu ne voulais pas te débarrasser de moi...

Les pas étaient proches ; on nous interpellait.

— Faut-il parler? fit Rita.

— Non, chuchotai-je, en mettant mes doigts sur sa bouche.

Un petit rire de triomphe erra sur des lèvres qui se décoloraient et, quand les gens arrivèrent, ils trouvèrent Rita évanouie.

J'ai porté ma croix vingt ans ; Elly a souffert et m'a vu souffrir, et il a fallu toute cette misère, le sacrifice de deux vies, pour assurer le triomphe d'une petite hyène.

— Le meilleur d'entre nous cache une tare, dit Foville. Qui n'a pas traversé ces terribles phases où l'âme est noire, le crime possible? Ce que cela représente exactement, je n'en sais rien : peut-être le réveil en nous de quelque vieux barbare du temps de Clovis, ou celui d'un sombre seigneur du Moyen âge, creuseur d'oubliettes et dHn-pace dont nous avons le sang dans les veines...

— Ce n'est pas toi qui parles, Foville, répliqua Jacques Ternes. Où trouverait-on ce terrifique réveil dans une existence comme la tienne, toute de dévouement, d'abnégation?

— Et qui te dit que mon abnégation ne sort pas d'une grande faute dont je me suis repenti, que j'ai expiée?

— Une grande faute?

— Oui, et mieux, un crime, bien que le langage vulgaire n'ait pas coutume d'appeler ainsi nos volitions purement intérieures. Et cependant, de quoi nom appeler ce que jo fis par une belle nuit de juillet, il y a dix ans, à bord du yacht de mon ami Nervaines? Pour moi, ce fut un crime. L'ai-je racheté? C'est possible. En tout cas, j'en sortis autre que je n'y étais entré, avec cette défiance de moi-même, cette surveillance de mes pensées secrètes, qui, pour mes amis, doit être la véritable caractéristique de ma personnalité quand, d'aventure, ils pensent à moi.

)) La chose arriva à la suite de circonstances banales. Nervaines avait à bord du yacht sa sœur Mathilde, la plus charmante blonde aux yeux pers qu'il fût possible de voir. De tout temps, il avait été question d'un mariage entre elle et moi. Je la regardais presque comme ma femme, et je lui donnais tout mon cœur. Malheureusement, quoiqu'elle eût pour moi une

grande affection, et que sa douceur naturelle l'eût portée à laisser s'établir la légende familiale qui nous voyait époux dans l'avenir, elle n'éprouvait pas auprès de ma personne ce trouble particulier qui dénonce l'amour. Elle l'éprouvait auprès de Louis Smirne, garçon morose, qu'une hérédité anglaise affligeait d'une mâchoire pesante. Il n'était, d'ailleurs, pas moins lourd que sa mâchoire; avec cola présomptueux, égoïste et faux.

» La pauvre Mathilde s'était éprise de ce crétin doublé d'une brute, et toutes mes finesses, toute mon ardeur excitée par la jalousie ne pouvaient rien sur cette fille intelligente que le regard du nouveau Bottom affolait. Jamais je n'ai vu pareille illustration de la jolie fable de Shakespeare. Louis Smirne n'avait qu'à braire pour émouvoir au tréfonds l'âme déhcate de ma chère Titania.

» J'en devenais fou, et non seulement de jalousie, mais encore de chagrin altruiste. Nervaines n'était pas moins épouvanté que moi. Nous regardions tous deux avec horreur la fascination de ce boa sur un oiseau de paradis. Nous sentions Mathilde perdue si elle épousait un pareil être,

et, cependant, nous considérions cette issue comme fatale, la jeune fille ayant été laissée absolument libre de son choix par la volonté d'un père idolâtre.

» Les choses en étaient là quand, une nuit, je vins m' appuyer à la lisse de notre yacht, près de la coupée, pour essayer de calmer ma fièvre et ma peine en recevant au visage la brise fraîche.

» La mer, sans être houleuse, se rassemblait en courtes vagues brisées les unes sur les autres qui eussent rendu pénible, même à un fort nageur, d'y brasser un mille. Cette réflexion me vint d'autant plus naturellement que je faillis tomber à l'eau à la minute précise où je mis la main sur la barre qui fermait la coupée.

)) Cette barre, en bois monté sur des anneaux de cuivre, se trouvait rompue. Il est probable que les hommes d'équipage qui avaient fait ce beau coup, craignant les observations de Nervaines, n'avaient rien dit. Par miracle, mes doigts tombèrent juste sur la brisure, ce qui empêcha la barre de fléchir. Je me retirai immédiatement pour chercher un bout de câble, afin de prémunir mes camarades contre le danger que j'avais couru, et je me tenais derrière un

grand coffre, lorsque Smirne parut sur le pont. Lui aussi avait la fièvre, sans doute, à moins qu'il n'eût donné là quelque rendez-vous à Mathilde. Je n'eus pas le temps de connaître ses motifs, car il se dirigea vers le même endroit où je me trouvais quelques secondes auparavant, et, sans aucun doute possible, j'y insiste, il devait aller s'appuyer sur la barre rompue.

)) Je n'avais qu'un cri à pousser pour empêcher la catastrophe, et, cependant, je demeurais là, le cœur tumultueux, enivré de fureur et du désir de la vengeance, avec une âme d'assassin, avec une volonté d'assassin, muet, à regarder cet homme qui marchait à la mort...

» Trois lugubres minutes, puis Smirne tombait à la mer. Je savais qu'il nageait très mal, et qu'il était perdu. A peine son cri de détresse s'éleva-t-il au-dessus du bruit des vagues entre-choquées. Personne ne l'entendit, personne ne le vit : Mathilde m'appartenait !...

))Mais il faut croire qu'il y a dans le plus mauvais d'entre nous un héros qui sommeille, car, sans que j'aie jamais bien su comment, je me trouvai dans la mer, après avoir prévenu l'homme

de quart, et des efforts mortels me permirent de ramener Smirne à bord. Il crut me devoir une reconnaissance éternelle. Seulement, cela ne Fa pas empêché d'épouser Mathilde et de la rendre très malheureuse.

J'étais une de ces petites filles, elles sont légion, qui aiment parader devant leurs bonnes. Les plus grands éloges de mon père et de ma mère me laissaient froide au prix de la moindre flatterie d'une femme de chambre ou d'une cuisinière. L'une d'elles, mariée et mère de famille, sut particulièrement éveiller ma sympathie, et il ne se passait pas de jour qu'elle n'obtint de moi un menu cadeau, ruban, jouet, bijou. Quand je n'eus plus rien, la brave femme ne cessa pas de se lamenter sur le pauvre sort de sa petite lille qui ne jouissait d'aucun des grands avantages qui m'étaient départis.

J'en devenais folle. Un peu avant Noël, particulièrement, je dus avaler un bouillon supérieur de plaintes et de récriminations. La petite fille de ma bonne n'aurait pas de poupée ! Je ne m'attardai pas à comprendre par quel prodige cette petite fille n'avait pas de poupée quand déjà je lui avais fait remettre les deux miennes par l'intermédiaire de sa maman. Il y a des choses qu'une cervelle de dix ans ne creuse pas. Je ne fis que tourner et retourner dans ma tête le problème, pour moi insoluble, de donner une poupée magnifique à la déshéritée.

C'est ici que commence le rôle de Zélie Muge. Je n'avais plus de poupée, mais elle en avait une, assez belle, je pense, et qu'elle conservait avec un soin jaloux. D'ailleurs, Zéhe Muge conservait toutes choses avec un soin jaloux. C'était un petit modèle de sagesse, docile, pieuse, propre, et pas très gaie. A l'âge où l'on accepte toutes les compagnies, celle-là ne me déplaisait pas. Je lui tirais les cheveux, elle pleurait et allait le raconter à sa maman ou à la mienne. Quand c'était à la mienne, j'étais fouettée; quand c'était à la sienne, je recevais un humiliant pardon. Au total, nous nous entendions

bien, parce qu'elle jouait un rôle sacrifié. Ceux qui ont parlé du rôle sacrifié de la femme omettent de dire qu'il est la plupart du temps choisi par elle. La preuve c'est que j'ai, pour ma part, très bien rempli avec Zélie celui que jouent les méchants hommes avec leurs petites épouses. Elle me fournissait l'occasion trop belle. Je la faisais marcher au doigt et à l'œil.

En un seul point, je ne pus la vaincre : elle avait le préjugé inné de la propriété. Ce qui était à elle était à elle : le bon Dieu y avait passé. Elle tenait aussi beaucoup au bon Dieu tandis que toutes les survivances païennes habitaient mon âme. Le mensonge ne lui faisait pas horreur, elle était cafarde et rapporteuse, mais le vol, ce crime contre la propriété, lui paraissait entouré de toutes les flammes de l'enfer. Sa mère partageait ces sentiments. Toutes deux, confites en douceur, cultivaient cette chose effroyable qu'on appelle le pardon des offenses. Elles aimaient également l'accorder et le recevoir. Quand Zéhe commettait une faute, elle ne manquait jamais, vingt-quatre heures plus tard, de venir me demander l'aman. Je l'envoyais à tous les diables et elle s'indignait. Au rebours,

que je le voulusse ou non, elle m'accordait de généreux pardons. Je l'envoyais encore bien plus au diable, mais cela n'empêchait rien.

Quand ma gredine de bonne se mit à me peindre le sort pitoyable réservé aux petites filles pauvres, et l'impossibilité pour elles d'obtenir gratis des poupées du bon père Noël, je songeai tout de suite à la poupée de Zélie Muge. Cette poupée était en parfait contraste avec sa propriétaire. Elle avait des cheveux roux, un œil bleu tyrannique, tandis que Zéhe était brune avec des yeux noirs. Je ne suis pas confondue, même aujourd'hui, de n'avoir pas pensé à rougir de mon forfait, mais ce qui me surprend, c'est d'avoir eu le triste courage d'enlever une fille à sa mère. Peut-être, dans mon instinct, avais-je le pressentiment que Zéhe n'était pas une mère, qu'elle n'était pas une fille, qu'elle no serait pas une épouse, mais seulement un simulacre de toutes ces choses, et qu'en faisant un trou dans sa peau, il en serait sorti plus de son que du corps de la poupée.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas Zéhe Muge que je h vrai, la veille de Noël, à la redoutable bonne, c'est sa poupée. Je livrais en même temps deux

jupons, une chemise, un petit collier de verroterie et mon démêloir, une véritable pacotille pour nègres de l'Afrique centrale, et qui m'appartenait en propre.

Mon réveil, le lendemain, ne connut pas la douceur que j'attendais lorsque j'avais mis mon soulier dans la cheminée. Ma mère et la mère de Zéhe Muge se tenaient devant mon Ht, personnifiant l'implacable justice. Le vol était découvert. Madame Muge accusait. Ma mère avait dans sa droite un fouet presque neuf. Je n'avouai pas ; mais ma contenance était parlante. La bonne, juste retour des choses, m'avait trahie. Le fouet que je reçus laissa des traces pendant plusieurs semaines ; aucun siège ne me parut moelleux durant les premiers jours ; ma mère avait une poigne d'enfer. D'ailleurs, cette fois, madame Muge et Zélie Muge trouvèrent mon crime irrémissible. Elles ne me pardonnèrent pas. Je crois bien qu'on défendit à Zélie de jouer avec moi. Je la remplaçai par un petit garçon du voisinage qui me séduisit par son habileté à courir à quatre pattes sur les toits, et j'oubHai l'aventure dès que mes plaies furent i^uéries.

Zélie continua à mener une existence exemplaire, mais, il y a un Dieu pour les petites vagabondes comme moi ; je devins jolie et elle très laide. C'est une chose vraiment singulière combien les garçons tiennent peu compte de la valeur morale des filles, car nul ne proposa le mariage à Zélie Muge, tandis que je me trouvai fiancée, presque sans le savoir, avec l'homme le plus charmant et le plus riche de notre petite ville.

Je l'aimais autant qu'il m'aimait; et il avait fallu cet amour, car ma future belle-mère me détestait pour ma pauvreté. Il n'est pas de bâton qu'elle ne mît dans la roue de mon bonheur, mais Victor tint bon. J'étais belle, saine, d'une réputation sans tache, ce qui donnait aux arguments de Victor une force irrésistible. Le père se rangea de notre côté ; finalement, nous eûmes gain de cause.

Ce bonheur laborieusement échafaudé m'était cher. Depuis la mort de mon père, je détestais la maison. Ma mère, déjà peu tendre, était devenue féroce après son deuxième mariage, et mon beaupère appartenait à cette catégorie de gens qui, pour ne pas être trompés, adoptent toujours à

votre égard les pires suppositions. Ils regardaient mon union avec Victor Chaquedit comme une fortune imméritée.

Voici le soir de mes fiançailles : Victor me tient les doigts ; son père verse une larme ; sa mère s'écrie : « Dieu veuille que tu sois heureux ! » Ma mère me regarde d'un œil sévère, et mon beau-père dit à Victor que j'avais toujours eu besoin d'une direction un peu ferme, tels ces chevaux auxquels on fait sentir la main. A ce moment plus ridicule que solennel, on annonce la visite de Zélie Muge. Il y a longtemps que je ne l'ai vue. C'est à moi qu'elle désire parler. En fille sage qui n'a pas de secret pour sa bellemère, je donne l'ordre d'amener la visiteuse au milieu de nous, et je vois venir la sèche et amère Zélie, plus que jamais vertueuse, plus que jamais animée de sentiments chrétiens et résignés. Quand elle lève ses vilains yeux d'insecte, je comprends soudain le but de sa visite, et je demeure fascinée, éperdue.

— Je viens, crie Zéhe, en joignant mes félicitations à celles de vos parents, vous apporter une chose plus précieuse que de l'or ou des diamants : ma pauvre Hélène je vous pardonne. Ma

mère me prie de vous dire qu'elle vous pardonne aussi. Commencez donc une existence nouvelle; que la page souillée soit arrachée de votre vie, et que vos enfants n'en portent pas la coulpe!

— Qu'est-ce à dire? s'écria la mère de Victor. De quoi a-t-elle souillé sa vie?

Il fallut bien s'expliquer. Tandis que Victor se mettait à rire, sa mère versait un torrent de larmes. Elle remercia Zélie de lui avoir signalé la brebis galeuse. Et rien n'y fit : nos fiançailles furent rompues. Maman faillit me battre, beau-papa cita Cartouche qui avait commencé par une pomme. Mon fiancé, seul, garda une attitude aimable, vint me voir en cachette et me jura fidélité.

Nous laissâmes passer l'orage, et, un jour effaçant l'autre, nous nous retrouvâmes devant l'autel ; toutes les femmes me considéraient avec mépris, les hommes, au contraire, semblaient séduits par ma perversité et me regardaient en souriant.

Zélie priait dans une nef latérale et, une fois dé plus, elle me pardonnait.

— L'année dernière, dit le romancier Desse, j'achetai une maison à X..., afin d'y passer l'été. C'est une petite ville très potinière, mais le papotage a du charme pour moi; il nous fait vivre de la vie de tous les gens qui nous avoisinent. Si vous habitez Paris, vous n'avez guère de nouvelles que par les journaux, ou par les mots douteux qu'on fait circuler de bouche en bouche. En province, le potin se forme ainsi qu'un être ; il s'accroît tous les jours de quelque incident nouveau, il prend un corps et une âme ; l'observateur possède ainsi une telle montagne de documents qu'il n'a pas de peine à approcher de très près la vérité.

Je m'efforce de rester uniquement dilettante, comme font, d'ailleurs, mes voisins; la plupart d'entre eux hésiteraient à intervenir, quand même il s'agirait d'empêcher un crime. Ils ont pour cela de bonnes raisons, dont la première est qu'ils gardent toujours un doute sur les renseignements fournis, qui doivent être exagérés pour avoir une valeur, comme les creux et les bosses du Balzac de Rodin. La mise au point se fait par celui qui écoute et non par celui qui raconte. Un potin affadi est bon à jeter au ruisseau. Quand il arrive tout frais, il répand une odeur sui generis à laquelle les gourmets le reconnaissent. Autour d'un petit noyau central de vérité, une cristalhsation énorme de mensonges s'établit, et ces mensonges donnent l'illusion de la vie. Petit à petit, le cristal fond, le noyau reste. Nul ne saurait que l'épicier bat sa femme, si la rumeur pubHque ne l'avait, à plusieurs reprises, accusé de meurtre. Le géomètre, taxé d'escroquerie, n'est qu'un gros malin ; le jeune vicaire n'a fait aucune déclaration à la petite Arillac, mais l'anecdote pourrait être véridique, et cela suffît.

Vous passez vos jours à serrer la main de

gens dont vous connaissez des traits épouvantables ; vous demandez à l'assassin des nouvelles de sa santé, vous souhaitez bonne chance à l'escroc, et vous félicitez l'homme qui attente à toutes les pudeurs. Moyennant quoi, vous vivez en paix avec le monde, avec un monde que vous connaissez par le menu, et vous jouissez de ce plaisir considérable de participer à mille existences, au lieu d'en vivre modestement une seule, ainsi qu'il arrive à Paris.

Je n'étais pas installé depuis deux mois que j'avais déjà tous les tuyaux possibles et que j'assistais avec ardeur à cette chose prodigieuse que Balzac a nommé la Comédie humaine. Mais, malgré l'intérêt qui se dégageait pour moi de ces conflits, je ne les regardai plus qu'avec indifférence, quand j'appris l'histoire des Vinalec. Ils habitaient, à deux kilomètres de la ville, une propriété très grande et très belle, achetée récemment par eux, dans un site remarquable. Le train de la maison allait à quelque soixante ou quatre- vingt mille francs par an, en ne comprenant pas les dépenses exceptionnelles de ces dames pour leur toilette.

Elles étaient trois : madame Vinalec et ses

deux filles, la mère âgée de quarante ans, belle, ficre et hautaine, mais pas du tout farouche, les deux autres, dix-neuf et vingt et un ans, plus effrontées, s'il se peut, que leur mère. Quand elles entraient à la messe, le dimanche, parmi le froufrou de leurs jupes, les femmes présentes baissaient la tête, les hommes souriaient; tous ensuite regardaient avidement ces beautés brunes, savoureuses comme de beaux fruits, et plus enveloppées de dentelles, de broderies, de soie, d'or, de fines toiles, que l'autel où resplendissait le Saint-Sacrement. Les plus timides filles de la ville avaient des frémissements de convoitise, et les femmes, sans en excepter la comtesse d'Aruzac, la notairesse, née de Moutier, la femme du receveur, celle de l'ingénieur, celle du médecin, crevaient Uttéralement de jalousie.

A la sortie, on s'écrasait pour les voir. Les jeunes gens, les hommes mûrs aspiraient le voluptueux parfum qu'elles exhalaient, s'affolaient à sentir tout à coup sur leurs yeux un regard velouté, suave et prometteur. Le peuple, les villageois des environs, qui étaient venus pour le marché matinal, se pressaient autour

d'uiio siiperbo automobile où tant do formes exquises allaient s'engouffrer. Le chauffeur saisissait son volant, et, dans une courbe impeccable, tournait autour de la place jusqu'à la rue principale. Alors, le prodige disparaissait à tous les yeux, à raison de quarante et cinquante kilomètres à l'heure, ce qui mettait ces dames à leur porte au bout de deux minutes. Pour rapide, l'apparition suffisait à troubler le repos dominical des meilleurs ménages de la ville. Toute la journée, les femmes demeuraient maussades, les hommes distraits. Par-ci, par-là, une scène : la notairesse tombait sur le notaire, bel homme qui s'était permis de trouver madame Vinalec particulièrement séduisante ce matin-là; la femme du médecin pleurait en silence ; celle de l'ingénieur, le pauvre diable avait épousé une dot, parlait de retourner vivre auprès de ses parents ; celle du receveur se mettait avec une ostentation ridicule, à racommoder les hardes de ses cinq enfants.

Ce n'était rien à comparer avec les ravages que faisaient dans l'âme de la jeunesse le resplendissant char de feu et son contenu. Tous les garçons étaient amoureux des trois femmes dont

toutes les filles rêvaient de posséder les toilettes. On ne voyait qu'adolescents pensifs rôder autour de la villa Vinalec, et que fillettes torturant leurs mères pour leur arracher une parure. Dormait-on encore dans cette ville inquiète? Je me le demandais. Je n'échappais pas, d'ailleurs, à l'émoi général. Mon fils, durant les vacances, avait suivi la fameuse route, et moi-même, n'avais-je pas brûlé jusqu'au fond de l'âme à la suite d'une œillade d'Ahce, la plus âgée des filles Vinalec ! Le plus fort dans tout ça, c'est que je sus bientôt que les manifestantes de l'automobile ne demeuraient pas dans le pur platonisme. La femme du médecin n'avait pas tort de pleurer, et le notaire bel homme méritait les coups de madame, née de Moutier.

Je n'aurais rien dit encore, fidèle à mes habitudes de neutralité sans lesquelles la vie de province devient impossible ; mais mon indignation ne put se contenir, lorsque j'appris le rôle que rempHssait dans cette comédie M. Vinalec. Ce rôle était celui de dupe. Savant considérable, inventeur glorieux et heureux, il gagnait un argent fou, l'argent dépensé par ces gourgandines.

Quand on allait se promener près du château des Vinalec, on voyait quelquefois un homme maigre, souffreteux, mal vêtu, qui, plongé en de profondes pensées, déambulait à travers les allées du jardin anglais ou les allées du parc. Les jardiniers ne se retournaient même pas pour le saluer, tandis qu'ils accouraient du milieu de leurs parterres ou du fond de leurs massifs dès qu'ils entrevoyaient les silhouettes magnifiques de madame Vinalec et de ses filles. Ils les saluaient jusqu'à terre, ils les suivaient d'un œil avide de servitude, jusqu'à ce qu'un obstacle les cachât à leur vue. Pauvre grand homme déshonoré, volé, méconnu, trompé à chaque heure du jour et de la nuit ! Une pitié immense grandit en moi avec les semaines, et chacune des histoires où il devenait la risée de mes concitoyens augmentait mon admiration pour sa vie de sacrifice et de dévouement. A la fin, je n'y pus tenir ; je résolus de lui ouvrir les yeux.

Justement, nous avions eu une semaine entraînante : deux dîners d'abord réunissant le gratin du canton, ensuite sorties en automobile pour aller déjeuner ou dîner au loin;

soirées passées au spectacle avec retour dans la nuit, les dames reconduites par des messieurs en habit qui soupaient et couchaient à la villa pour n'en repartir que le lendemain, conduits jusqu'à la porte par le reconnaissant M. Vinalec...

Ai-je dit qu'aucun lien de parenté n'existait entre le savant et la singuhère famille qu'il s'était faite? Veuf, il avait épousé cette jolie femme et adopté les deux enfants qu'elle tenait d'un premier mariage. Cela exphquait mieux la basse exploitation dont il était l'objet. Du reste, si j'en crois les bruits qui couraient, la belle madame en avait fait voir de dures à son premier mari. Vinalec, alors quadragénaire, reçut-il le coup de foudre? Nul ne le savait, mais on racontait que son mariage se trouva bâclé avec une étonnante promptitude et, qu'en guise de cadeau de noces, il donna à sa femme la demeure seigneuriale qu'ils habitaient ensemble.

Je me revois, par un beau matin, sonnant à la grille du château. Le cœur me battait quand un domestique m'ouvrit et marcha devant moi pour me conduire auprès de son maître. Vinalec

était assis sous un arbre, à côté d'une table où s'éparpillaient des dossiers. Tout en lui dénonçait l'activité modeste. Il n'occupait qu'une petite place sur sa chaise ; son papier était commun, son encrier, sa plume presque sordides. Je vivrais mille ans, je me rappellerais les yeux ardents qu'il leva sur moi. On y sentait une vie puissante, enfermée en lui comme un lion dans une cage. Il était grave, mais un sourire passa sur sa face lorsqu'il aperçut, à cinquante mètres de nous, le groupe formé par sa femme et ses filles, en coquet déshabillé du matin, tout étincelantes de beauté. Une voluptueuse douceur émanait de leur attitude ; on les sentait saturées de plaisirs, et saines, avec cela, admirablement faites pour cette vie qui tuerait les femmes vertueuses.

M. Vinalec me regarda longtemps avec attention. Il avait devant lui ma carte, et il fit un geste qui semblait douter :

— Excusez-moi, monsieur Desse, me dit-il enfin, je ne crois pas vous avoir jamais été présenté ; ce ne peut donc être que pour affaires...

— Non, fis-je, avec une froide résolution.

Il se leva, s'approcha de moi, mira ses prunelles dans les miennes, et soudain :

— Oh ! oh ! dit-il, je crois savoir ce qui vous amène. Eh bien ! mon cher monsieur, vous faites fausse route

Gomme je demeurais stupéfait, il ajouta :

— Cela vous étonne? C'est bien simple, cependant. Si je ne me trompe, vous êtes un de nos plus fins romanciers psychologues, et vous voilà dérouté devant un des trois ou quatre castypes les plus essentiels à l'humanité.

— Vous ne voulez pas prétendre, criai-je hors de moi, que vous connaissez leur conduite et...

— ... Et que je l'approuve? Telle est, bien au contraire, ma pensée. Deux minutes de réflexion vous auraient évité une démarche absurde. Remarquez que je vous traite en collègue, presque en ami, et que je vous dis carrément ce que je cacherais au vulgum pecus. Oui, je sais tout et j'en suis charmé. Mais, mon cher monsieur, qu'est-ce qu'une existence comme^ la mienne, je vous prie? J'ai mis trente ans à m'enrichir péniblement; j'ai sacrifié ma jeunesse, ma santé, ma force dans le plus pénible

labeur, et aujourd'hui que je suis riche, vous voudriez m'empêcher de jouir de la seule chose qui me soit concédée : la joie des autres. Ah ! tout ce qu'elles voudront, robes, bijoux, voitures, théâtres, fêtes, amours furtives, tout, pourvu que je les voie vivre de la vie qui m'a été refusée, pourvu que je les sente heureuses, belles, riantes, pleines de grâce et de volupté- Moi, je suis un bonhomme fini, les chiffres m'ont pris, qu'ils me gardent ! Elles sont ma revanche ; elles n'en feront jamais trop pourcomblerl'abime de mes espérances perdues, de mes joies dépassées, de mes amours tuées dans l'œuf !

Une colère, un regret infinis brillaient dans ses yeux, faisaient trembler sa voix. Je vis clair tout à coup dans des milliers d'existences, et je demeurais là, balbutiant. Cet homme extraordinaire comprit ma peine :

— Ne vous désolez pas, dit-il, je ne suis pas fâché. Pour moi, il n'y a que des phénomènes : vous en êtes un, j'en suis un autre. Deux phénomènes peuvent bien se regarder amicalement... N'en parlons plus, tenez, et laissezmoi vous présenter à ces dames.

Il le fit, et je dus convenir qu'elles gagnaient

à être vues de près. Le brave savant se frottait les mains. Nous devînmes les meilleurs amis du monde, et je pus, sans remords, contribuer à son bonheur.

— Ce fut dans un bourg obscur de la Charente, raconta Jean Barroud, que je connus la joie d'être père. J'accueillis mal cette joie. Je ne l'avais pas escomptée. La femme qui me la donnait, petite bourgeoise du terroir, Marion Lucalde, avait eu une jeunesse orageuse ; son dernier amant se l'était laissé enlever avec une extrême perfidie ; je l'eus sur les bras avant de pouvoir crier gare et, avec l'amère sottise de la jeunesse, je riais encore de l'aventure quand soudain elle tourna au tragique sous cette forme : l'enfant. Qu'on me pardonne ma rudesse ; qu'est-ce qu'un homme de vingt-cinq

ans au point de vue de la morale? Marion me sembla ridicule. Elle souriait un peu et pleurait beaucoup. Je l'assurai de mon mécontentement et, tout de suite, sans tergiverser, j'élevai des doutes.

La pauvre fille demeura consternée. Je la vois encore, très jolie, très humble, très tendre, de cette espèce si répandue de la petite honnête femme à qui la tête a tourné vers les dix-huit ans, qui s'est résignée à devenir un tonton entre les mains de grands gosses vicieux, mais qui, à l'éveil de la maternité, se transforme en une créature sérieuse, courageuse, constante, fidèle, attachée à des devoirs que la nature lui enseigne, prête à tous les sacrifices, à tous les dévouements.

Il n'y a que demi-mal quand elle tombe à des gens de sa classe : des ouvriers, de petits commis, pour qui la femme ne date vraiment que du mariage. Avec moi, fils de famille, les choses ne pouvaient aller si simplement. Je le fis bien voir à Marion. Je lui collai devant les yeux les trois amants que je lui connaissais et les deux autres que je lui supposais. Comme cela ne faisait toujours que cinq, j'en ajoutai

d'anonymes et je pus ainsi arrondir jusqu'à dix. Malgré la plus notoire invraisemblance j'affirmai que Charles Claraque devait être le père, et que je jouais dans toute cette histoire un rôle de dupe.

Après si longtemps, et après toutes les douches que j'ai reçues sur la tête, j'ignore si je croyais ou si je ne croyais pas ce que je disais. Je suppose que je m'efforçai de croire sans parvenir à me tromper complètement, et que ma pire supposition fut que Marion, enceinte de trois mois, me jouerait, au bout de six, la comédie d'accoucher avant terme.

D'un beau geste, je tirai de ma poche un billet de mille francs et le déposai sur la table.

— Je ne te laisse pas sans ressources, dis-je. J'avais rapidement bouclé une petite vahse

qui contenait du linge, car nous n'étions à X...sur-Charente que par un caprice de Marion. Déjà, j'avais ouvert la porte quand la jeune femme bondit vers moi.

— Pas de ça, hein ! cria-t-elle, pas ton sale argent ! Ce serait trop facile. Je veux que tu emportes ton mensonge tout entier et tes re-

mords par-dessus. C'est pas ton gosse? Eh bien ! c'est le mien !

Elle avait saisi un escabeau, elle me menaçait. Je dus prendre piteusement le billet de banque et m'en aller comme un pleutre. Peut-être, si j'avais revu Marion le lendemain, les choses se seraient-elles arrangées d'une façon plus honorable pour moi, mais il se trouva tout juste un train pour me conduire à Paris, où je rencontrai des amies de la pauvre fille, qui se moquèrent d'elle et me la firent oublier.

La vie est intarissable, je fus emporté avec des minions de mes semblables ; ma jeunesse passa. Je me mariai, j'eus des douleurs à mon tour, je subis l'injustice, je vis ma carrière brisée par la trahison d'un ami, j'attestai le ciel du mal qu'on me faisait : jamais je ne songeai à Marion et à son enfant, jamais je ne me souvins que je fus moi-même fourbe, inique et cruol.

A quarante- cinq ans, tout s'était à peu près arrangé dans ma vie. Deux grands héritages me donnèrent la puissante consolation de l'argent ; j'avais une femme charmante et deux filles adorables ; nous nous aimions. J'étais

dans cette tranquille assurance des gens heureux qui supposent que leur bonheur est une sorte d'atmosphère naturelle; et que les imbéciles seuls oublient d'ouvrir la bouche pour la respirer.

Nous prîmes un jour, l'aînée de mes filles, Berthe, et moi, le bateau-mouche pour nous rendre à Sèvres. A peine avions-nous dépassé le viaduc d'Auteuil que ma fille, penchée audessus du parapet pour rattraper son bracelet qui lui ghssait du bras, tombait à l'eau. Je ne le vis pas tout de suite : la rumeur des passagers sur le pont m'apprit l'accident. Je n'hésitai pas, je m'élançai, mais des mains me retinrent :

— Savez- vous seulement nager?

— Qu'importe ! fis-je.

Alors, ils me gardèrent prisonnier, malgré mes supplications. Un siècle. Puis, de cette foule entassée, un homme du peuple, tout noir de son travail du jour, chauffeur, serrurier, forgeron? se détacha, s'avança vers la lisse. On lui posa la même question qu'à moi.

— Savez- vous nager?

— Non, c'est le peintre, dit-il.

Et, avant qu'on eût pu l'agripper, il fut à l'eau. Je le voyais suivre le courant vers quelque chose d'invisible qui devait être Berthe; soudain, il plongea.

Mon cœur demeurait suspendu : je voyais l'eau, le ciel, lumineux, précis, paisible, et ma grande souffrance venait peut-être de toutes ces choses arrêtées, tandis que mon âme allait, que mon esprit galopait, que cent fois je plongeais en pensée, que cent fois je faisais remonter Berthe du fond de l'eau.

Enfin, quelqu'un dit :

— Il la tient ! C'est un luron !

Je voulus voir, je ne vis rien. Le capitaine laissait lentement dériver le bateau, si bien que nous arrivâmes près de l'endroit où l'ouvrier se débattait avec une masse claire qui était Berthe. Une bouée descendit. Encore des siècles, puis Berthe remonta ; on la porta dans la cabine dont les portes furent fermées au public, et je me mis à rappeler l'enfant à la vie, avec l'aide d'un médecin qui m'offrait ses services. Ce ne fut pas long, parce que Berthe, en tombant, s'était évanouie, et avait très peu respiré sous l'eau. Dans ma joie de la voir rouvrir les yeux, je

ne me rendis pas compte qu'on apportait un deuxième corps : celui de l'ouvrier.

— Il s'est trouvé mal, me dit l'un des porteurs.

Tandis qu'on l'enveloppait d'une couverture, un des hommes, qui avait fouillé dans ses poches, lut tout haut :

— Maurice Lucalde, né de Marion Lucalde... J'abandonnai Berthe aux soins du médecin,

je me précipitai, j'arrachai la pièce d'identité des mains du lecteur. La date de naissance me parut écrite en lettres de feu. Tous les détails de cette si ancienne aventure, que j'avais oubUée, me revinrent comme éclairés par la foudre. L'homme qui avait sauvé Berthe, le miséreux aux mains noires, c'était mon fils renié, spolié, avih ! Aucun doute possible.

Les sentiments qui se disputèrent alors mon cœur et mon intelligence furent trop nombreux, trop contradictoires, trop pressés ; je n'y résistai pas et je tombai à mon tour en poussant un grand cri...

Du moins, lorsque je revins à moi, eus-je l'espérance de pouvoir réparer en partie ma longue injustice. Mais le destin ne l'entendit

pas ainsi : mon fils mourut pour avoir sauvé ma fille ; je connus la plus inexorable des fatalités, celle qui tourne nos actes contre nousmêmes au point de nous rendre la vie intolérable.

— J'ai, dans ma vie, dit Stella, un remords analogue à celui que pourrait éprouver un homme de cœur, si l'espèce existe. Mon éducation détestable explique, sans l'excuser, Pacte que j'ai commis.

A quinze ans, ma cousine Marguerite et moi menions, à L..., une existence qui aurait mieux fait l'affaire de garçons que de filles. Mon père était veuf et la mère de Marguerite, une dormassante créole, ne s'occupait pas autant de sa fille que de ses perruches. Nous courrions les bois, nous nous poursuivions sur les toits de nos maisons, nous passions des journées

232 ADAM ET èVE

entières dans les greniers, à fouiller parmi les vieilles malles, et nous détournions de la bibliothèque de mon père les livres un peu inconvenants que nous pouvions y trouver. Nous apprîmes ainsi une multitude de choses.

Mais, garçonnières et dégingandées, nous n'y apportions pas de vice. La curiosité seule nous poussait, terrible, celle-là, nous faisant suivre le long des haies les couples amoureux, interroger les femmes de chambre qui ne demandaient pas mieux que de débaucher nos jeunes imaginations, provoquer les regards équivoques des hommes, de sorte que, pures encore, rien de ce qui est humain ne nous était véritablement inconnu, quoique tout, ou presque, nous fût étranger. Cela pouvait durer ainsi, comme il arrive souvent, jusqu'à la réaction, vers la vingtaine, où je serais devenue la petite oie blanche traditionnelle; mais le diable nous poussait et la moindre occasion devait nous perdre.

Elle se présenta sous les espèces d'un grand benêt de collégien qui venait passer ses vacances chez notre tante par alhance de Bécaville, dont il était neveu aussi, de sorte qu'un vague lien de parenté nous unissait.

Ce garçon était complexe. Élevé dans une morale rigoureuse par sa mère, maintenu dans une règle de chasteté absolue par les enseignements de ses maîtres, la nature l'avait créé tendre et voluptueux. Son imagination aidait ses maîtres. Elle le portait à s'exalter vers les hauts devoirs, à s'éprendre d'un idéal de sainteté, de travail, de noblesse; mais ses nerfs le trahissaient.

Il aurait été jeté au milieu de l'enfer que sa vertu n'aurait pas couru plus de dangers que dans la compagnie des deux délurées que nous faisions, Marguerite et moi. Quand nous le vîmes arriver, doux et poli, nous échangeâmes un regard de complices qui était quelque peu aussi un regard de rivales. Avec une hypocrisie et une coquetterie mutines, chacune de nous se transforma en sainte nitouche, baissant les paupières, rougissant au moindre mot, farouches. La maman nous étudia quelques jours, puis le collégien fut autorisé à sortir avec nous.

Nous nous promenions sagement à travers les herbages. Robert nous racontait des histoires édifiantes, ses luttes pour le prix de mathématiques ou de géographie, ses projets d'avenir, ou

se répandait en anecdotes sur la vie des saints. Parfois, au hasard des routes, l'une de nous, butant contre un caillou ou marchant dans un creux, s'accrochait au bras du jeune homme ou lui tombait contre la poitrine. Il pâKssait un peu, avec un court frémissement, et nous reprenions la promenade. D'autres fois, quand il nous lisait des passages d'un livre, nous nous penchions sur son épaule et nos joues effleuraient sa joue, nos cheveux chatouillaient son front. Le pauvre gas poussait de grands soupirs. Visiblement, il était amoureux de nous, rempli de crainte, avec de soudaines audaces, des mots fervents. Mais il nous plaçait sur un autel, dans le fond de son cœur, et nous rendait un culte innocent autant qu'enthousiaste.

Gela ne faisait pas notre affaire, car nous n'étions sentimentales ni l'une ni l'autre ; toutefois, nous ne laissions pas d'être flattées, et, lorsqu'il avait dit un mot de plus à Marguerite qu'à moi, j'étais jalouse, de même qu'elle l'était s'il me marquait une préférence. Or, il n'en marquait pas, ne sachant sans doute choisir entre deux jolies filles éclatantes de jeunesse et avides de plaire.

ADAM ET KVE 235

Quand nous nous trouvions seules, Marguerite et moi, nous ne parlions plus que de <3ela, avec de grands éclats de rire et un étalage de cynisme qui auraient désespéré le pauvre Robert. Nous nous disputions un peu pour savoir laquelle avait été la plus maligne, la plus adroite à troubler le jeune saint. Marguerite avait des prétentions à ce qu'elle appelait la philosophie, un dédain absolu des préjugés. Elle me raillait d'avoir des réserves instinctives, une pudeur qui m'arrêterait, disait-elle, dans les moments décisifs. J'étais enragée de ce jugement, j'en appelais à grands cris, je jurais que mon audace valait la sienne si elle ne la dépassait, que je le prouverais un jour prochain; enfin, toutes les bêtises de la jeunesse qui met son amour-propre dans le mal longtemps avant de le mettre dans le bien.

Le plus clair résultat de notre rivalité fut d'alToler Robert. Nous le serrions de plus en plus près, et, de plus en plus, aussi, nous nous faisions rougissantes et sensitives, si bien qu'il se reprochait d'avoir de mauvaises pensées, et que nous le voyions arriver, le matin, les yeux gros de larmes et de sensuahté. Cependant, il venait

à nous, il ne s'éloignait pas, et, dans notre psychologie de jeunes amoureuses, nous sentions qu'un hameçon plus fort que sa volonté le tenait.

La fin des vacances approchait, et peut-être le collégien s'en serait-il tiré sans accroc, lorsque Marguerite s'avisa de me raconter que Robert et elle avaient échangé un baiser.

— Tu ne te figures pas, disait-elle, comme il était drôle. Sa poitrine se soulevait comme si elle allait éclater ; il tremblait de tous ses membres... Moi, je restais très petite fille, aussi paisible que si je venais de manger une tartine de confitures avec la permission de ma maman. Il avait à la fois envie de recommencer et de fuir ; finalement, c'est à ce dernier parti qu'il a donné la préférence.

J'étais furieuse. Jusqu'ici, nous avions eu soin de voir toujours Robert à deux et de ne lui faire d'agaceries que sur un pied d'égalité. Il me parut que Marguerite trahissait. Une folie me saisit. Dès le soir, je trouvai moyen d'emmener Robert avec moi seule dans une promenade sous bois. Je voulais, disais-je, cueillir avec lui des fleurs pour les analyser, car il faisait de la botanique.

Notre promenade fut d'abord sans incident. J'étais plus émue et plus nerveuse qu'à l'ordinaire et Robert me semblait plus distrait. Une seule chose demeurait claire en moi, c'est que je voulais aller plus loin que Marguerite, sans savoir au juste ce que j'entendais par ce plus loin. La distraction de Robert augmenta ma folie ; je me persuadai qu'il pensait au baiser de Marguerite. Je tins d'autant plus à effacer chez lui ce souvenir par un autre où j'aurais la bonne place.

Tout en rêvant et causant par monosyllabes, nous arrivâmes au cœur d'un bosquet charmant où nous cueillîmes desmélandres,dessablines,des stellaires. Je ne riais plus ; j'étais grave comme un garçon qui songe à abuser d'une jeune fille ; je me sentais rougir et pâhr alternativement et mon cœur sautait dans ma gorge. Un rien pouvait encore me sauver de moi-même :

les destinées sont dans ces riens-là.

Pauvre petit Robert ! Il marchait d'un air pensif, et je le vis tressaillir comme un cheval nerveux quand je lui demandai brusquement :

— Qui donc préférez-vous, Robert ? Marguerite ou moi?

Et, en même temps, je lui avais pris le bras, je mirais mes yeux virginaux dans les siens. Il balbutia, très ennuyé.

— Est-ce Marguerite? dis-je.

— Je vous aime bien toutes deux.

— Mais s'il fallait choisir?

Sa voix devint rauque ; il murmura :

— Je crois bien, Stella, que je ne pourrais pas.

Je devins un peu folle. Je m'assis sur l'herbe et l'attirai auprès de moi.

— ExpUquons-nous, dis-je. Puisque vous avez embrassé Marguerite, vous pouvez bien m'embrasser aussi.

Il tendit ses lèvres vers ma joue, mais je lui offris ma bouche. La peur le prit ; il voulut s'en aller ; mais il était dans les griffes du diable. Je lui passai les bras autour du cou. Deux ans plus tard, j'aurais eu pitié de sa détresse, de son émoi, de sa visible lutte contre la tentation. A cette heure-là, je ne songeais qu'à damer le pion à Marguerite.

Ge qui n'empêche pas que, cinq minutes plus tard, le pauvre garçon, étendu sur l'herbe, sanglotait à petits coups comme une fille séduite et

ADAM ET èVE 239

que, prise de remords, j'essayais de le consoler, de le rassurer avec des paroles sacramentelles.

— Ne pleure donc pas, Robert, personne n'en saura jamais rien.

Mais il ne voulait pas m'entendre, il gémissait sur sa pureté perdue, son idéal héroïque écroulé. Je n'étais pas fière, et je ne le suis pas encore, quand j'y pense.

Je faillis m'évanouir à ce moment précis, mais l'instinct de la conservation l'emporta sur l'horreur que m'inspirait l'affreux homme. J'avais les mains liées, deux cordes attachaient mes jambes à des meubles lourds. Je dus subir l'abominable caresse de sa bouche, puis l'étreinte et, cependant, je ne perdis pas encore le sens.

Il semblait qu'un démon obscur m'habitât, le démon de la vengeance, qui ne me permit pas de perdre un seul de ses gestes, une expression de sa physionomie. J'étais moins une chair martyrisée qu'un esprit attentif à se nourrir d'horreur. Le drame s'accomplit. Le misérable

resta étendu près de moi. A la fin, mes grands yeux ouverts lui donnèrent de l'inquiétude; je crus qu'il me tuerait. Il ne le fit pas. Il eut tort. Quand on est un bandit, autant l'être tout entier. Une sorte d'attendrissement lui vint.

— T'es gironde, dit-il. J'aime mieux pas te tuer... On se retrouvera.

— Peut-être, répondis-je, peut-être bien.

— Tu ne m'en veux pas? C'est gentil de ta part. Je vas te délier ; nous causerons.

Il mo délia; je demeurai près de lui. Pourquoi l'aurais-je fui, maintenant?

— • Mince de rigolade, fit-il. Moi qui croyais que tu ferais de la rouspétance.

— Vous ne me connaissiez pas !

Mes yeux étaient rivés à ses yeux. Je mo repaissais d'infamie ; je buvais à longs traits l'amer breuvage de la haine. Je songeais à mon jeune corps, préservé avec tant de souci, et que la brute avait profané. Pêle-mêle, comme les débris d'un naufrage, je voyais passer mes tendresses, mon espoir, les rêves accumulés par des lectures délicates, par une hérédité pure* Un monstre avait suffi pour détruire ma vie.

— Ferme tes yeux, dit-il, ils me gênent. Je veux dormir.

— Bien... bien... Il ne faudrait pas vous gêner.

— Eh là ! reprit-il, c'est farce de t'avoir pour gigolette... Moi qui me suis donné tant de mal pour combiner mon coup !

Il éclata de rire. Je ris un peu aussi. Je me revoyais chez ma mère, dans notre clair appartement de l'avenue Hoche. Mon père était mort, nous laissant plusieurs fois millionnaires. Sans l'ombre de vanité mondaine, nous soulagions les misères, si largement qu'un de mes oncles parla de nous mettre en interdit. Caboche l'avait su. De son métier, il était rempailleur de chaises ; seulement, il y avait plusieurs années qu'il ne rempaillait plus rien.

Il sollicita notre aide, obtint des secours. C'est ainsi qu'il me connut. Un affreux désir le saisit. Je me souviens d'avoir eu le pressentiment de son dessein, un après-midi que nous étions allées, ma mère et moi, lui porter de quoi payer son terme. Couché dans son lit, avec une fièvre feinte, il nous expliquait que son propriétaire allait le jeter dehors. C'était bien la ving-

tième frime qu'il nous racontait, nous soutirant, à chaque fois, cinq ou six louis. Tantôt, il lui fallait se remonter un outillage, tantôt faire une provision de paille et de jonc, ou payer un effet; les mille trucs des coquins. Ma mère se défendait encore un peu, moi, pas du tout. Même incrédule, j'aurais cru devoir fermer les yeux. N'étions-nous pas riches, n'était-ce pas notre rôle d'apaiser les souffrances? J'eusse préféré cent fois être dupe que de refuser un secours.

On sait que la férocité de la brute s'accroît en proportion de la faiblesse de ses victimes. Le rempailleur nous eut vite toisées, jaugées, méprisées. Plus nous lui donnions, plus il lui semblait que nous devions lui donner, et bientôt l'argent ne lui suffisant plus, il résolut d'avoir ma persoime...

Un jour que ma mère était sortie, je reçus un billet me priant d'accourir tout de suite chez le rempailleur mourant. Je crois qu'il avait pris ses précautions, car personne ne l'aperçut. Le plus probable est qu'il se déguisa, porta le billet lui-même, le remit à la concierge, après qu'il eut vu ma mère s'éloigner. Sa psychologie de gredin

lui faisait calculer que, pour pouvoir accomplir mon acte de charité sans encombre, je ne dirais rien à ma femme de chambre : cette prévision fut juste.

Le crime accompli, je voyais clairement toutes ces choses à la lueur de ma haine. Les tendres ont de ces réveils soudains, où ils aperçoivent l'ignominie jusque dans ses replis. L'homme avait aussi résolu de me tuer ; un couteau de boucher, sur la table, devait être l'instrument de mon supplice. Je le savais avec autant de certitude que l'assassin lui-même. Ma vie était sauve, pourtant : les brutes, qui ont des divinations profondes quand il s'agit de leur sensualité, ont des négligences excessives, une fois satisfaites; c'est le légendaire sommeil de l'Ogre.

— Comme ça, dit-il, t'en grillais autant que moi?... Eh bien ! je m'en doutais... On a beau être de la haute, on n'est pas de marbre.

Ce jugement, qui est fréquent chez ses pareils, lui donnait un double plaisir ; d'abord, il me ravalait jusqu'à lui; et puis, ce lui paraissait d'un cynisme supérieur.

— Oui, répétai-je, on n'est pas de marbre.

— Parbleu, gironde comme t'es, belle fille, avec la maman toujours après toi, tu devais t'embêter... Tu ne t'embêteras plus ! De la discrétion tant que tu voudras ! Ça te va-t-il?

— Oui, ça me va très bien. Seulement, je suis fatiguée, vous comprenez, je voudrais dormir un peu.

— Ça se trouve bien. On va faire dodo ensemble.

Il se coucha sur un grabat puant ; je me couchai à côté de lui. Il avait bu, pour se donner du cœur ; il s'endormit tout de suite. Je le laissai aller durant quelques minutes, puis je me tournai et me retournai, le frôlant, le poussant même, sans qu'il bougeât.

Alors, je me levai, je pris la corde qui était restée par terre et me mis à l'œuvre. Il semblait que je fusse éclairée par quelque lumière intérieure, car je fis toutes choses avec infiniment de calme et d'habileté : mes nœuds très sohdes et mes dispositions dignes d'un professionnel. J'attachai les deux pieds et les deux mains séparément au bois du lit ; je passai adroitement une corde autour du corps, une autre autour du cou, et l'homme ne s'éveilla que dans

LA BRETIIS 247

le moment où je lui appliquais un bâillon.

Il se débattit, cria ; j'en profitai pour lui tasser une serviette dans la bouche, puis j'en liai une autre dessus, qui passait derrière sa tête.

Il étouffa d'abord, mais s'avisant que ses narines lui suffisaient, il se mit à renifler avec énergie. Ensuite, il me regarda.

C'était un regard étrange, brillant, humide, qui avait l'air de rire encore de ce mauvais rire de crapule dont il avait salué mon éternelle humiiïation.

— A mon tour ! dis-je.

Et je pris sur la table le couteau de boucher Je pus croire un instant que mon œuvre ne résisterait pas, que l'homme romprait ses liens » mais l'énergie même de ses efforts et la difficulté de respirer le matèrent. Une supplication intense brilla dans son œil :

— Je t'ai supphé ainsi, murmurai-je.

Il haletait. Mon âme n'était que vengeance et ténèbres. Je lui plongeai le couteau dans la poitrine. Le sang jaillit. Je le regardais couler et je pensais que c'était le sang d'une bête impure, qu'il coulait pour le bien de l'humanité. Un apaisement descendit en moi : la sérénité do

la justice. Ceux qui rejettent la peine de mort ne savent pas ce qu'ils disent. Elle seule console, elle seule satisfait l'indignation des grandes âmes soulevées par l'horreur du crime.

Il avait d'abord fermé les yeux ; ensuite, il les avait rouverts ; ils exprimaient la peur. Cette brute qui, naguère, tramait mon déshonneur et ma mort, tenait à son immonde existence. Gela me fit rire.

— Voilà ce que tu voulais faire de moi, dis- je... Comment n'as-tu pas compris ? Ce que tu regrettes, n'est-ce pas, de m' avoir épargnée! Les juges, les bons juges, t'en tiendraient compte. Moi, pas. Je sais que tu calculais seulement le bénéfice futur.

Je parlais ainsi, dans une fièvre de joie, le couteau toujours levé :

— Je ne suis pas un juge, moi ! Je me venge, entends-tu, je venge la bonté humaine, la charité, la faiblesse.

Il avait, d'un mouvement des mâchoires, écarté son bâillon, et, tout à coup, il hurla :

— Pitié ! pitié ! Je ne le ferai plus !

Loin de calmer ma haine, ces cris l'accrurent. Le couteau tomba et retomba, jusqu'au mo-

ment où le silence se refit dans la chambre, et où il ne resta plus, sur le puant grabat, que le cadavre d'un bandit.

Alors, je rentrai chez moi, sans avoir été vue. Je changeai de vêtements. Ma mère elle-même ignora tout. Et la vie reprit, tranquille et heureuse, sans que jamais je permisse à l'ombre d'un regret ou à l'éclair d'un remords de venir me troubler.

APRES L^INGENDIE

— Ma foi, fit Marcelle S... je n'ai pas choisi ce métier de soupeuse dont Clara est si fière. Il est vrai qu'elle est presque une enfant de la balle, tandis que je descends de braves bourgeois, magistrats, médecins, banquiers, industriels. Je n'ai pas l'excuse du besoin d'argent ; ma famille était riche, et, par ailleurs, mon enfance ne décela point de mauvais instincts. Légèrement frondeuse, on m'accordait de l'intelligence, sans ces tendances au mensonge qui peuvent faire craindre do l'hystérie, ni ces paresses qui mènent aux curiosités perverses.

Quand j'eus quinze ans, mon cœur commença

252 APRÈS l'incendie

de s'agiter pour d'autres aventures que la naissance d'un petit chat ou la perte d'une poupée ; j'aimai, au petit bonheur, mes cousins ou des amis de mes cousins, des frères de mes amies, mais bien niaisement et bien innocemment. Ce n'est qu'à vingt-deux ans que je fus prise d'une passion solide pour M. de B..., jeune homme de tournure agréable et d'esprit moins plat que les braves gens qui m'entouraient. Comme il m'aimait de son côté, et que nos situations concordaient parfaitement, il n'y avait, ce semble, qu'un signe à faire pour accomplir ma destinée. Un accident en décida autrement. Avec une autre, il aurait sans doute eu des conséquences moins graves : je fus victime de mon amour superstitieux de la vie et d'une fidélité à la parole donnée, que je tiens de mon père, et qui va jusqu'à l'aberration. Ah ! oui, j'aime immodérément vivre ; toute petite, je tressaillais de la joie mystérieuse d'être, et, dans mon adolescence, certains matins d'avrillée, au bruit des feuilles ou de la rivière, je m'évanouissais presque de bonheur, rien qu'à l'idée qu'il existait une petite Marcelle S... dont les yeux buvaient la beauté du ciel et de la terre.

Page 1