PEINES TEMPORELLES
Membre amputé de l'Eglise, il semblait cesser de dépendre d'elle, comme il cessait d'en recevoir la vie. Primitivement, pendant les trois ou quatre premiers siècles, l'Eglise oubliait pour ainsi dire le baptême de ceux qu'elle avait anathématisés. Elle ne s'en occupait pas plus que des païens (1). Du temps même de Bellarmin et de Suarez, on formulait encore l'objection : les hérétiques sont hors de l'Eglise ; de quel chef celle-ci peut-elle les frapper (2) ?
Ces peines temporelles portées contre un délit de nature spirituelle nous étonnent aujourd'hui. Elles paraissaient toutes naturelles à une époque où la puissance sociale se trouvait effectivement partagée, suivant les causes et les personnes, entre l'Eglise et le Souverain. Et, en somme, quoi de plus logique ? L'hérétique commettait vis-à-vis de l'Église, à laquelle il appartenait, un délit qui risquait d'exercer une funeste contagion. A ce délit grave et nuisible, l'Église appliquait les peines qui étaient alors en son pouvoir (3). Or, nul ne lui contestait le droit de
(1) Voy. Hinschius, System des Katholischen Kirchenrechts, t. 4, p. 749. S. Augustin éprouve le besoin de démontrer le pouvoir de l'Eglise sur les baptisés. Ép. 185, n. 23. (M. P. L. t. 33, col. 803.)
(2) Bellarmin, Controv. 1. Controv. 2, De membris Ecclesiae, 1. 3, De laicis, c. 22, art. 15. Suarez, De Fide, d. 20, s. 3, n. 20.
(3) Sur le pouvoir coercitif de l'Église, voyez la digression placée à la fin de cette section. Nous nous réservons aussi de préciser dans la troisième partie le caractère délictueux de l'bérésie.
50 IIe PART., SECT. I. — TOLÉRANCE ECCLESIASTIQUE
porter des sanctions temporelles. Et celles-ci avaient même le bon effet de rendre sensible au condamné la gravité de l'anathème qui pesait sur lui, et de préparer ainsi sa conversion. Dans la législation pénale de l'Église la poursuite de ce résultat n'était jamais purement accessoire.
Sommaire : Nationalisme des religions anciennes. — Syncrétisme ancien et moderne. — Léthargie de plusieurs religions. — Exclusivisme catholique. — Hors de l'Eglise pas de salut. — Conquête par la persuasion. — Respect de la liberté des adultes et des pères de famille. — Mérite de l'intolérance ecclésiastique.
Il nous reste maintenant à considérer la tolérance ou l'intolérance ecclésiastique dans la propagande ou le prosélytisme religieux. Sur ce souci d'apostolat, sur son intensité et sa forme, se modèle l'attitude que chaque religion ou chaque église adopte vis-à-vis des autres religions et de leurs adhérents.
La haute antiquité a connu des dieux nationaux, vainqueurs ou vaincus avec le pays dont ils épousaient toutes les querelles. Il fut un temps ou Israël lui-même se glorifiait de Jahwe comme d'un Dieu national plus puissant que les démons auxquels les peuples rivaux rendaient hommage. Cette conception oppose les dieux comme les nations elles-mêmes.
Il est ensuite des systèmes religieux qui tendent à faire la paix entre les diverses religions.
Ce sont les systèmes syncrétistes. Ils varient de forme et d'étendue. Le Persan Mani, dans son ambition de prophète mondial, rattachait sa doctrine aux quatre grandes religions qu'il connaissait : celles des Babyloniens, de Bouddha, de Zoroastre et du Christ (1). Il se pliait à toutes avec la prétention de les épurer, de les perfectionner, d'en extraire la quintessence. Bouddha, ou plutôt la religion issue de lui, néglige les dogmes pour insister sur la morale, et rejoint, par ce côté, le vieux Confucius de Chine, et le moderne allemand, Emmanuel Kant (2).
Au xvie siècle, Jean Bodin, en France (3), prêche l'alliance entre les religions, en insistant sur le caractère accessoire des différences qui les séparent : d'autant plus que la vraie religion lui paraît indémontrable. Au siècle suivant, l'Anglais Joseph Glanvill exprime des idées analogues dans son Vanity of dogmatizing (4). John Milton, lui, ne veut unir que les protestants, d'accord sur la règle de foi (5). Déjà Celse avait objecté aux chrétiens qu'un même Dieu pouvait
(1) De Stoop, Essai sur la diffusion du manichéisme dans l'empire romain, Gand, 1909, p. VII.
(2) A cette différence près, que le Bouddhiste est panthéistique, que le Confucianisme est neutre entre l'affirmation et la négation de Dieu, tandis qu'un Dieu personnel est le premier postulat de la morale kantienne.
(3) Colloquinm heptaplomeres de rerum siihlimium arcanis abditis, cfr. pp. 129. 133. 174. 351. 354. 356. 358.