‹ La toléranceChapitre 50 sur 102 · II" PART. SECT. II. TOLÉRANCE CIVILE · texte numérisé non relu

II" PART. SECT. II. TOLÉRANCE CIVILE

force, c'est peupler l'Etat d'hypocrites (1) ; gagner les âmes par les récompenses et les promesses, c'est avilir les cœurs, c'est tomber dans la simonie (2). Se réclamera-t-on du bien commun ? Mais l'unité de culte n'est pas nécessaire à ce bien commun (3) : car la vertu n'a rien à faire avec une forme déterminée de religion (4). La république doit s'intéresser aux cultes juste assez pour empêcher les associations contraires à l'ordre public et aux bonnes mœurs (5).

S'élevant â des considérations supérieures, quelques-uns en appellent à Dieu même, à son exemple, à son plan divin, à sa puissance : puni-

p. 17 ; G. Noodt, op. c. p. 38 ; Jefferson, dans l'ouvrage cité, note (1), p. 225, à propos de la 17° question ; Thomasius, Problema turidicum, an haeresis sit crimen, c. 11 ; de Trautmansdorff, op. c. p. 120.

(1) Presque tous invoquent cette raison. Voy. notamment, Busher, op. c. 10e motif, p. 17 ss. ; Jefferson's notes, Appendice, p. 26-28 ; de Trautmannsdorf, op. c. p. 134 ; Philipot, op. c. p. 33 ; S. Pufendorf, De habita religionis ad imperiam, n. 18. Basnage, op. cit., p. 58.

(2) Thomasius, Das Recht evajigelisher Fiïrsten in tfieologischen Streitigkeiten, 6e Propos. — Bayle, Commentaire, etc.

(3) Reinhard, Meditationes de iure principum Germaniae, cum primis Saxoniae, circa sacra (1714, p. 70). — Bôhiuer, lus ecclesiasticum protestantium, 1. 3. Dissertatio praelim. — Williams R. et beaucoup d'autres.

(4) Thomasius, Das Recht evangelischer Fiirsten in theologischen Streitigkeiten (1096) 1° Propos. — Lessing, Nathan der Weise.

(5) Noodt, De religione ah imperio,iure gentium libéra. Leyde 1607, p. 24, et beaucoup d'autres.

rions-nous ce qu'il tolère (1) ; irions-nous contrarier les dispositions de sa Providence, qui fait aboutir l'homme à des religions différentes par l'usage naturel des raisonnements (2) ; et qu'avons-nous à soutenir une religion divine ? La grandeur de Dieu ne se passe-t-elle pas de notre secours (3) ?

Dès le xvne siècle, on voit poindre des raisons qui sont encore aujourd'hui en faveur : elles tendent .à fonder la tolérance sur l'inviolabilité de la conscience (4). Impossible de forcer notre jugement intérieur, de nous contraindre à voir ce que nous n'apercevons pas : autant vaudrait, suivant l'expression de de Bonald, « commander la circulation du sang (5) ». Vous appelez du nom d'hérésie ce qui n'est que mon erreur ; et l'erreur n'est pas un délit. Le délit se commet par la volonté, il ne saurait habiter l'intelligence (6).

Restent encore de nombreuses considérations pratiques, que les docteurs appellent à la rescousse de leurs raisons et qui, mieux que les raisons, entraînent les convictions des foules.

(1) Reinhard, Meditationes, p. 70.

(2) Noodt, De religione, etc., p. 12. — Basnage, op. cit., pp. 47 et 54.

(3) J. Simon, La liberté de conscience, p. 228.

(4) De là, ces discussions sur ce qu'on appelait les droits des deux Souverains, la conscience et le prince.

(5) Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions. Œuvres, t. 7, p. 159.

(6) G. Noodt, De religione, etc., p. 33. — Thomasius, Disputatio an haeresis sit crimen (1697), VIII.

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De quels tristes excès et de combien de crimes l'histoire de l'intolérance nous apparaît chargée ! La coaction trouble la paix (1) et elle rend impossible l'examen loyal de la vérité ; elle favorise la lâcheté et l'hypocrisie (2). La religion devient le « jouet de l'ignorance ou du caprice des souverains (3) ». Une fatale réaction contre la violence pousse les consciences vers l'athéisme et l'incrédulité. Et la société se précipite vers l'abîme où sombrent les mœurs (4).

D'autre part, ne voyez-vous pas que la contrainte va rendre autant de services à l'erreur qu'à la vérité ? Les droits de la conscience vraie sont aussi ceux de la conscience qui erre de bonne foi (5).

Dès lors, voulez-vous éviter l'oppression de la

(1) J. Bodin, Heptaplomeres, p. 357. — Williams R. The Bloody Tenentyet more bloody, p. 111-112. — Fuhrmann, De tolerantiae veligiosae effectibus civilibus, % 5, p. 35 ; Batle, Commentaire, etc., p. 375 et passim. — J. Simon, La liberté de conscience, 4e leçon, p. 254.

(2) Voy. les auteurs cités note (1), p. 226,

(3) Barbeyrac, Traité de la morale des Pères de l'Église, (1728) p. 180.

(4) Bayle, Commentaire, etc. 2e Partie, c. 2, p. 399 ss. — Boehmer, De iure circa libertatem conscientiae, § XIX.

(5) Bayle, Commentaire, etc. 2e Partie, c. 8, p. 422 ss. — G. Noodt, De religione, etc., p. 33. — Thomasius, Problema iuridicum an haeresis sit crimen, IX. Cette idée est combattue par Saurin, dans le titre même de son livre, Réflexions sur les droits de la conscience, où l'on fait voir la différence entre les droits de la conscience éclairée et ceux de la conscience errante, on réfute le « Commentaire philosophique y> et le livi'e intitulé a Droit des deux Souverains. »

vérité ? Erigez en principe universel que nul ne peut être inquiété pour motif de religion (1).

Et pourquoi ces persécutions inutiles (2), quand la lumière de la vérité suffit à dissiper l'erreur (3) ? Dans leurs rapports pacifiques avec les dissidents, les catholiques ont toute occasion de convertir par la doctrine et l'exemple (4) : et les avantages de la liberté et de la paix (5) semblent couronnés par celui de la religion ellemême.

Peut-on en effet contester les utilités providentielles de l'hérésie ? Elle purifie l'Eglise, elle lui donne des ministres plus instruits et plus zélés, forcés à son contact de développer leur activité intellectuelle et l'effort de leur dévouement. Que de progrès scientifiques sont dus à l'hérésie (6) !

Bref, il n'est bien que la Tolérance ne donne lieu d'attendre et d'espérer. Avec la paix et des mœurs meilleures, elle amène encore le progrès des arts et des sciences. Elle ouvre une ère d'abon-

(f) Bayle, Comment, etc., p. 444, 523 suiv. et passim. — Bohmer, De iure civca libertatem conseientiae, § XX^

(2) Michel de l'Hôpital, Harangues, p. ex. celle de 1561, Harangues, t. 1, p. 469.

(3) Williams, The bloody Tenent. — Milton, Areopagitica, 65. 67. — Jeffersons Notes, et Append. III, pp. 26. 28.

(4) Joseph II, lettre du 20 juillet 1777. (Édit. von Arneth, 1. 264, t. 2, p. 151. 152.)

(5) Williams R., The bloody tenent, Préface, 11. — Fuhrmann, De tolerantiae religiosae effectibus civilibus? § 34. — Bayle, Commentaire, 1. 2, c. 6, p. 415.

(6) Bartholotti, Exercitalio politieo-theologica, etc. (1782), c. 4, p. 155. 156. — Basnage, op. cit., p. 72 ss., 89 ss.

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dance générale et de prospérité (i). « Le faux zèle, écrivait Frédéric II, est un tyran qui dépeuple les provinces : la tolérance est une tendre mère qui les soigne et les fait fleurir (2).» « Liberté de croire, disait Joseph II, et il n'y aura plus qu'une religion, qui sera celle de guider tous les habitants au bien de l'Etat (3). »

Si une convention solennelle de Tolérance se concluait entre tous les potentats, elle ferait lever « une moisson de conversions, de conquêtes et de triomphes pour la vraie Eglise (4) ».

Concluons donc avec Voltaire (5), que l'intolérance n'a raison d'être que lorsqu'il faut réprimer le fanatisme et son excès (6).

(1) Bartholotti, ibidem, c. 4, p. 154. 159.

(2) De la superstition et de la religion. Œuvres, t. 1, p. 241. 242.

(3) Lettre de juin 1777. (Édit. von Arneth, t. 2, 1. 160.)

(4) E. Saurin rapporte cette vue, mais sans l'admettre. Réflexions sur les droits de la conscience, p. 693.

(5) « Il faut que les hommes commencent par n'être pas fanatiques pour mériter la tolérance. » Traité de la Tolérance, c. 18.

(6) La loi de liberté religieuse que Jeffersson fît passer en Virginie au commencement de 1786 est fort intéressante à lire. Dans ses considérants, elle rappelle, peut-on dire, presque tous les motifs de la tolérance : « Dieu a créé la pensée libre ; les tentatives d'oppression ne tendent qu'à faire des hypocrites et des lâches, et elles s'écartent du plan divin conçu par l'auteur de notre religion. Maître du corps comme de l'esprit, Notre-Seignour a repoussé la propagande par la violence ; les efforts impies des pouvoirs publics n'ont abouti qu'au maintien de la fausseté religieuse dans la majeure partie de l'Univers ; nos droits n'ont pas à dépendre de nos convictions ; les privilèges sont funestes à la religion ; les

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