III. — Critique des doctrines de tolérance
Sommaire : La tolérance incomplète que patronnent ces systèmes varie dans ses revendications ; d'où grande confusion. — Leurs fauteurs se trompent sur l'intolérance qu'ils attaquent, sur les principes qu'ils mettent à la base, sur la nature de nos convictions (faux intellectualisme), sur les avantages pratiques qu'ils allèguent. — La question des représailles à craindre. — Ce que les conclusions renferment de sage et de pratique ne suppose pas le dogme de la tolérance.
Nous venons de réciter bien sincèrement les motifs apportés durant plus de trois siècles en faveur du dogme de la tolérance. La critique détaillée en serait longue et fastidieuse. Et, vu notre but, nos lecteurs peuvent parfaitement s'en passer. Quelques observations leur suffiront pleinement.
Rien qu'à parcourir les avis énoncés, une illusion se dissipe. Il n'y a pas qu'une théorie de la
(1) Milton, Of true religion, etc., et plusieurs autres en Allemagne comme en Angleterre. — Taylor, en Angleterre, est plus modéré. — Williams R., en Amérique, beaucoup plus libéral.
(2) Sous cet aspect, dit-il, « on a plein pouvoir de les bannir du monde et de les retrancher de la terre des vivants. » Seule la charité conseille une plus grande modération. (Op. c. p. 661.)
tolérance ; leur multitude rendrait même un choix embarrassant. De plus, à l'époque que nous considérons, aucune théorie n'est absolue dans son principe ou dans sa conclusion.
Limitée à certaines formes de religion positive, cette tolérance entend garder à la société un petit patrimoine de vérités morales et religieuses, et elle ne concède pas toujours la propagande au culte simplement toléré.
Les raisons n'attaquent non plus qu'une forme de l'intolérance, la forme agressive ou violente, qui prétend imposer de force une conviction ou extirper brutalement des hérésies déjà répandues. Elles passent dès lors à côté de la doctrine catholique, et elles n'atteignent nullement l'action préventive d'un sage prévoyance. Celle-ci, sans songer à répandre le sang ou à se faire persécutrice, garde à un royaume ou à une république l'immense bienfait de l'unité dans la possession de la vérité religieuse.
Plusieurs systèmes se défendent même de préconiser l'indifférence officielle, et discutent seulement la légitimité ou l'opportunité de certaine contrainte civile.
Eloigné nous-même d'approuver toutes les forme d'intolérance civile qui se produisirent dans l'âge moderne, et repoussant énergiquement une intolérance qui aurait pour but direct d'extirper une conviction ou d'imposer un Credo, nous pouvons concéder le bien-fondé de plus d'une critique adressée soit au régime alors en vigueur, soit aux traités écrits pour le défendre. Bien plus, la tolérance, telle que nous l'expose-
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rons, conçoit une liberté plus large que celle préconisée par plusieurs des tolérantistes dont nous avons rappelé les noms et les doctrines.
Mais, en revanche, l'erreur religieuse du syncrétisme ou du scepticisme, l'erreur sociale et politique de l'omnipotence de l'État ou de l'inutilité sociale de la religion vraie, vicient plusieurs des systèmes énumérés.
Les tenants du dogme de la tolérance ne se méprennent pas moins sur la nature de nos convictions. Ils les imputent à la seule vision de l'esprit : n'est-ce pas tout l'homme, avec ses passions et son orgueil, comme avec ses tendances vertueuses, qui chemine vers la conclusion que son esprit enregistrera et gardera ? Affaire de pure intelligence, disait-on ; il fallait dire : affaire humaine, et, par conséquent, en grande partie, affaire de bonne ou de mauvaise volonté.
Que penser des considérants pratiques ? Ils sont plus spécieux que véritables.
Le trouble et la perturbation sociale ne naissent pas toujours avec la coaction ; mais plus souvent avec l'hérésie, qui est loin d'être la dame calme, rangée et patiente que les fauteurs de la tolérance aiment à se figurer. Ainsi cet excellent homme de J. Simon, un sincère, lui, de la tolérance, avait bien mal lu l'histoire pour décrire en ces lignes la conduite de l'empire chrétien : « Les mêmes juges qui, la veille, condamnaient les chrétiens au nom des dieux de l'empire, condamnaient maintenant les donatistes au nom des conciles et de la foi
orthodoxe. C'est la même intolérance au service d'un autre dogme (i). » Point du tout ; un regard accordé au tableau des excès des donatistes et de leurs crimes, qui Unirent par lasser la longue patience des magistrats, vous convainc sans peine que ce n'est pas la même intolérance. D'ailleurs, — l'occasion s'offrira encore à nous de le rappeler, — l'intolérance païenne n'était au service d'aucun dogme.
Les autres arguments d'opportunité ne valent pas davantage. L'on insiste surtout sur les représailles auxquelles une vérité intolérante devrait logiquement s'attendre de la part de l'erreur, là où celle-ci serait maîtresse.
Que dans un cas particulier, la tolérance puisse être promise sous une condition de réciprocité (2), nous n'en disconvenons pas. Mais les princes hétérodoxes ou infidèles ont-ils coutume de régler leur conscience ou leur politique sur nos raisonnements ou sur nos opinions ?
L'idée de revanche a-t-elle souvent présidé aux persécutions dont souffrirent les catholiques ? N'avait-il pas plutôt raison, ce protestant qui prétendait qu'admettre une autre religion à partager tous ses droits, c'était, pour la religion dominante, faire un marché de dupe : tant elle pourrait peu compter sur la réci-
(1) La liberté de conscience, p. 73.
(2) Marie-Thérèse obtint ainsi, en 1751, la construction, à Copenhague, d'une église catholique, en échange d'une église luthérienne danoise qu'elle permit d'ouvrir à Vienne.
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proque (1) ? L'épithète de logiques ne convient d'ailleurs nullement au mot de représailles. L'erreur, l'hésitation, n'est-elle pas logiquement tolérante, tandis qu'une intolérance raisonnable est dans la logique de la foi certaine et vraie ? Seule, la religion révélée et exclusivement obligatoire a quelque droit d'être intolérante. Gomme révélée, elle place Dieu seul, et non pas les persuasions de quelque docteur faillible audessus des opinions humaines auxquelles elle se préfère ou impose silence ; comme exclusivement obligatoire, elle puise dans sa nécessité un motif de charité pour toutes ses exigences. Aucune forme d'incrédulité ou de religion libre ne donne, même par erreur, le droit d'être intolérant. Enfin, la certitude est la compagne naturelle non pas de l'erreur mais de la vérité. La conviction de l'homme qui se trompe est, de sa nature, accidentelle et fragile. Et la grâce de Dieu n'est-elle pas là pour aider les âmes sincères et pures à découvrir la vraie religion ? Aucune prudence pratique n'engage donc la vérité à signer l'abdication générale de ses privilèges. Ses adversaires ne sont pas gens à lutter avec elle de bienveillante courtoisie. Une certaine intolérance peut leur fournir le prétexte et l'occasion de la guerre, elle n'en donne ni le motif ni le droit.
(1) Die Toleranz, in ihre vechtmàssigen Grenzen zuriickgewiesen. Leipzig, 1887, p. 21. Voy. aussi Jurieu, Des d?*oits des deux Souverains, p. 284 ss. et Saurin, Réflexions sur les droits de la conscience, p. 693.
L'hérésie, objecte-t-on encore, a son rôle providentiel. Qui en doute ? Tout mal a le sien. Mais pour le remplir, elle n'a pas besoin des invitations de la vérité. Elle guette plutôt l'occasion de s'introduire à la faveur des négligences et du relâchement, tout comme les maladies se jettent sur un corps affaibli, et comme, dans les beaux jours, l'air qui s'appesantit, annonce la foudre et l'ouragan. Pourquoi, en lui ouvrant imprudemment les portes, enlèverait-on aux hommes le bonheur ou l'espoir de vivre au moins quelques jours de saine tranquillité ?
La tolérance civile a-t-elle, du reste, tenu les promesses que ses parrains firent en son nom ? Nous a-t-elle ramené l'âge d'or ? La lutte n'a fait que se déplacer. Les incrédules ont succédé aux dissidents. Et loin de se calmer, les haines sectaires se tournent plus vives et plus insolentes contre une religion désarmée.
L'apologie de la tolérance, l'apologie d'avant la Révolution française, que prouve-t-elle donc en réalité ? Elle prouve qu'une intolérance intempestive et tyrannique peut causer plus de dommage qu'elle n'opère de bien. Elle prouve encore que le but de l'intolérance légitime est moins la conversion forcée que la répression d'un délit et la préservation de la paix sociale. Elle prouve, en somme, qu'un régime pratique doit prendre conseil des temps et des milieux.
Mais cette conclusion s'offrait au bout d'une voie meilleure que celle des sophismes; et le dogme de la tolérance ne trouve en elle aucun appui. 11
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A quelles sources, enfin, remontent les arguments présentés pour le dogme de la tolérance ? Chez les plus modérés et les plus honnêtes, domine le souci des nécessités pratiques : ils veulent justifier des actes ou un mouvement qui existent. L'indifférence religieuse motive les solutions les plus radicales.
Ce sont là des sources suspectes. Ni les raisons inventées après coup pour les besoins de la cause, ni celles qu'inspire un scepticisme indifférent et railleur ne méritent beaucoup de confiance.