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I. — Les doctrines de tolérance

Sommaire : Sur les droits de l'homme on a prétendu édifier une tolérance absolue qui supprime le délit d'opinion. — Cette théorie séduit certains fondateurs de l'indépendance belge, et des libéraux optimistes comme J. Simon. — Gomment la liberté religieuse est entendue. — Le libéralisme catholique.

Individualiste et étatiste, la Révolution française était à la fois une école de licence et d'oppression. Sa tolérance et son sectarisme ont trouvé des admirateurs et des disciples. Parlons d'abord de sa tolérance.

L'on a cru de bonne foi, que la déclaration des droits de l'homme était la pierre philosophale de la tolérance universelle et définitive. La vraie formule, qu'il avait vainement cherchée en Dieu, dans la société, dans l'Eglise, dans l'État, pour laquelle il avait inutilement évoqué et scruté les concepts de ces grandes réalités, l'homme l'avait trouvée d'emblée, quand il eut interrogé ses droits naturels et sa liberté. Il portait en luimême ce qu'il cherchait trop haut ou trop loin.

Voilà ce qu'on a pensé, ce qu'on a écrit. Et dans la joie de la découverte, l'on ajoutait : désormais il ne s'agit plus de discuter les limites de la tolérance, d'en reculer les frontières ; son empire est infini. A toute opinion elle garantit la liberté avec la sereine assurance d'une souveraine qui ne redoute plus d'être détrônée.

248 IIe PART. SECT. II. TOLÉRANCE CIVILE

Contente de dominer les actions extérieures, la collectivité respectera l'autonomie des opinions ; bien plus, elle en subira les poussées, pour marcher vers tous les progrès.

Cette distinction entre les actions et les opinions (1) séduisit notamment plusieurs fondateurs de l'indépenance belge. Dans une brochure que M. Damoiseaux (2) appelle la charte des théories unionistes, De Potter proclame l'intelligence essentiellement libre et conclut : <( Tout peut se penser, se dire, se publier, s'enseigner, mais rien ne peut se faire de ce que la loi défend (3). »

Tel était aussi le langage du libéralisme optimiste. Ecoutez J. Simon, qui en fut un représentant illustre et convaincu : « Imposer une doctrine par la violence, par la captation ou par l'abêtissement, c'est dégrader l'homme et désobéir à la volonté de Dieu qui nous a faits intelligents et libres (4). » « Mais ce que je pense, j'ai le droit de le dire, j'ai celui de l'enseigner. Dieu, en eiîet, m'a donné la parole pour exprimer ma

(1) Dans ses articles déjà plus d'une fois cités, M. Jordan insiste avec complaisance sur l'opposition de cette conception moderne et de la conception ancienne. Et il rejet Le de ce chef l'explication proposée par Mgr Douais de la procédure criminelle en matière d'hérésie. (Annales de phil. chrét., t. 159, 1909-10, p. 22, ss.)

(2) La formation de la société politique belge, p. 20.

(3) L'Union des catholiques et des libéraux dans les Pays-Bas. (Juin 1829.)

(4) La liberté de conscience, 4U leçon, p. 254.

pensée, et m'a mis au cœur une sainte flamme pour partager avec d'autres le trésor de la vérité (1). »

En proclamant le droit de tout penser, de tout dire, de tout écrire en matière même religieuse, les tolérantistes tendaient à remplacer le mot de tolérance par celui de liberté. Ils se déclaraient pour la liberté religieuse la plus illimitée. Qu'on y prenne garde pourtant ; cette liberté n'est pas la liberté d'une religion, mais c'est la liberté des individus d'avoir une religion ou de n'en professer aucune ; de pratiquer celle qu'ils professent ou d'en renier pratiquement le Credo ; de parler et de travailler pour la religion, ou de l'attaquer et de la détruire.

Orthodoxes et dissidents, croyants et incrédules, semblaient ainsi conviés à une concurrence que l'on espérait loyale, à un duel qui pouvait être chevaleresque, où la vérité et le mérite auraient l'occasion de resplendir et de triompher.

Eblouis par ce mirage, frappé de la force du courant qui avait emporté les privilèges ; épris d'ailleurs de liberté, et haïssant les tracasseries auxquelles l'Eglise avait été en butte sous l'ancien régime, des catholiques arborèrent aussi avec confiance le drapeau des libertés modernes. Que l'Eglise renonce, sans regret, à tout privilège, qu'elle donne la suppression du monopole comme la rançon de la liberté que lui assurera le droit

(1) Ibidem.

commun. Le libéralisme catholique formulait ce conseil, non pas comme opportum dans certains pays, — ce qui était juste, — mais comme généralement bon, du moins à notre époque (1) : et c'était là son exagération et son erreur. Une de ses maximes favorites se trouva, paraît-il, sur les lèvres du comte de Cavour mourant : l'Église libre dans l'Etat libre. — Nous n'avons pas à donner ici la gamme de ses multiples nuances, depuis celle de Lamennais, de Montalembert, de Lacordaire, qui est catholique avant d'être libérale, jusqu'à celle dont la teinte religieuse a pâli au point de se confondre avec une sceptique incrédulité.

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