II. LE DÉLIT D'HÉRÉSIE
Reste alors à proportionner la peine à la faute. La gravité devra s'en calculer sur le barème général des pénalités, sur Pénormité de la faute prise objectivement (1), et sur les dommages qu'elle risque de causer. Et le raisonnement de S. Thomas, que nous avions écarté plus haut, en tant qu'on voulait s'en servir pour estimer la culpabilité de chaque hérétique, recouvre sa valeur en tant qu'il exprime le jugement social que la chrétienté portait sur l'hérésie. Ainsi s'explique même la peine de mort. Car, indépendamment des convictions de l'hérétique, la contradiction obstinée à la foi de l'Église passait socialement pour un crime de lèse-majesté divine, tout comme, indépendamment des convictions du meurtrier et du larron, l'homicide passe socialement pour une atroce violation des droits de la personne humaine, et le vol, pour une atteinte à un régime juste et nécessaire de possession des biens. C'est en fonction de ces jugements sociaux que la peine s'estime et que le coupable doit en comprendre la gravité.
Un complément d'explication résulte des
(1) Répétons-le. Dès que l'acte réunit les conditions voulues pour être libre et imputable, sa gravité connue délit s'estime socialement et non individuellement; c'està-dire, en fonction de l'ordre violé et non d'après la culpabilité subjective du délinquant. Gomment admettre qu'une opinion personnelle excuse le particulier qui sciemment dérange et compromet la paix publique? Imaginez-le même tenu en conscience de faire de la propagande. L'impossibilité morale l'excuserait de ce devoir positif.
308 IIIe PART. SECT. I. QUESTIONS DOCTRINALES
accointances certaines ou probables de toute hérésie avec une faction hérétique. En ce tempslà, ces factions mirent en péril et même déchirèrent la société chrétienne.
Un raisonnement analogue démontrerait également comment, dans une société foncièrement chrétienne, la profession et la pratique positive de la vraie foi puissent être légalement prescrites à ceux que l'Eglise compte parmi ses sujets. Cependant une simple abstention ne saurait avoir ni la gravité ni les effets scandaleux d'une protestation positive. L'équité même impose ici une moindre rigueur. Aussi, nous constatons en fait que l'ancien régime usait d'une tolérance beaucoup plus large à l'égard des simples « esprits forts » ou libres penseurs. « Les sermonnaires, et Bossuet lui-même, remarque M. Jules Lemaître, lorsqu'ils combattent les libertins le font certes avec douleur et avec indignation, mais sans un mot qui implique jamais l'ombre d'un appel à la législation publique. On plaint les incroyants, on attend, on espère leur retour à Dieu : on ne les persécute point quand ils sont suffisamment discrets... Mais les hérétiques, c'est autre chose. Les hérétiques ne s'abstiennent pas. Les incroyants ne choisissent point entre les dogmes ; les hérétiques choisissent. Ils installent en somme religion contre religion. Etre hérétique, c'est donc rompre publiquement et orgueilleusement l'unité religieuse, qui est un bien si indispensable ; être libertin, ce n'est point la rompre, c'est s'en retirer silencieusement et provisoire-