II. LE DÉLIT D'HÉRÉSIE
ment, voilà tout. Et voilà pourquoi l'ancien régime, assez clément aux esprits forts, le fut moins aux protestants et même aux jansénistes (1). »
N'oublions pas finalement, que l'excuse de la bonne foi, dont nous sommes si prodigues aujourd'hui, avait jadis beaucoup moins de vraisemblance. En pleine controverse sur les fondements mêmes de la religion, au milieu d'une variété de cultes et de croyances étalée au regard de tous, tandis que bourdonnent autour de vous les objections, que d'impudents mensonges sur les doctrines et les faits se colportent partout, qu'une insolente incrédulité se réclame de la science, se dit assurée du triomphe, et oppose sa philanthropie laïque à la charité religieuse, nous comprenons que chez beaucoup la foi s'inquiète, et que de multiples fascinations égarent les esprits.
Autrefois, dans une Europe plus isolée, régnait sans conteste un seul christianisme, auquel les sciences faisaient cortège et qu'honorait la bienfaisance publique et privée. Tout alors portait à croire. Quelle apparence plausible couvrait le novateur qui, en pleine paix et unité chrétiennes, venait avancer sur les sacrements, le mariage ou la hiérarchie des propositions révolutionnaires ? Toute la vie sociale contredisait, réfutait ses arguments, à peu près comme d'habiles sophismes construits par des sceptiques se
(1) Rapports de Bossuel et de Fénélon avec les protestants, 2e conférence.
310 IIIe PART. SECT. I. QUESTIONS DOCTRINALES
heurtent, pour s'y briser, aux faits palpables et aux constatations du sens commun. Une bonne foi aussi improbable n'avait pas de quoi donner un scrupule au juge qui condamnait pour hérésie.
Déjà précédemment nous avons fait remarquer que l'Église ne pouvait étendre sa juridiction pénale sur ceux qui ne lui appartenaient pas par le baptême. La raison s'en impose avec une force indéclinable : puisque, suivant les desseins de Dieu, la foi ne peut suivre la contrainte, la base même du délit vient à faire défaut. La défense contre les agressions limite le droit.de l'Eglise vis-à-vis des non-chrétiens ; tandis qu'elle traite les chrétiens comme l'État ses sujets civils. Ajoutez que les paroles et les actes coupables des chrétiens ont une influence plus pernicieuse que les agissements de ceux qui sont étrangers à l'Église. Il est donc aisé d'expliquer pourquoi l'Église adoptait à l'égard des infidèles et des Juifs une conduite tout autre qu'à l'égard des hérétiques baptisés.
Un doute seulement peut surgir ici. Tant qu'il s'agit d'hérétiques qui désertent personnellement la foi, leur distinction d'avec les infidèles est nette et limpide. Mais que dire de ceux qui, élevés dans le schisme ou l'hérésie, n'ont jamais eu le sentiment d'appartenir à l'Église ? Sont-ils des sujets, puisqu'ils sont baptisés ; sont-ils des étrangers parce que, dès l'éveil de la raison, ils n'ont pas été en communion avec l'Église? Déjà plus haut (1) nous avons eu l'occasion d'exprimer
(1) Pp. 62-63.