CHAPITRE PREMIER
Objet, Valeur, Conditions
Sommaire : Objet précis de la tolérance privée : un mal qui nous froisse et contrarie. — Vertus qui s'exercent dans cette tolérance. — Elle est, pour qui la pratique, une source de lumière et de progrès. — Parole de S. Augustin. — Influence du christianisme sur la pratique, même héroïque, de cette tolérance. — Exemple des religieuses et des missionnaires. — Toute tolérance extérieure n'est pas vertueuse ni môme honnête. — Conditions de la tolérance vertueuse.
Toute tolérance s'exerce à propos d'un mal, d'une erreur. Mais tout mal quelconque, toute erreur de l'esprit, tout écart de conduite, ne mettent pas notre tolérance à l'épreuve. Il est des maux qui ne nous touchent pas, des erreurs que nous partageons, des fautes auxquelles nous donnons notre assentiment, voire notre concours. Ne nous heurtant pas, ces maux, ces erreurs, ces fautes ne sauraient ni nous blesser ni nous irriter. Vus en autrui, ils n'excitent, tout au plus, que notre compassion ; vus en nous-mêmes, ils rencontrent des complaisances. Seuls sont matière à tolérance ces actes ou ces états qui nous affectent désagréablement, qui nous causent une
12 Ire PARTIE. — TOLÉRANCE DANS LA VIE PRIVEE
souffrance, un malaise, un déplaisir. Lorsque nous sommes contredits dans nos pensées, combattus dans nos désirs, traversés dans nos projets, trompés dans nos affections, et surtout lorsque l'adversaire livre une attaque insolente et applaudie à des convictions profondément ancrées, à des sentiments longtemps nourris, à un honneur ou à une réputation dont nous sommes jaloux, alors le chagrin, l'abattement, la crainte, l'impatience, la colère, s'éveillent et font tempête dans nos cœurs. Des suggestions de ce genre font resplendir la tolérance chez celui qui domine et tempère ces émotions impulsives de l'âme, et parvient à rester juste et bon toujours.
Faut-il dès lors s'étonner qu'un concert unanime de louanges s'élève en faveur de la tolérance du particulier ? L'empire sur soi-même, la modération qui dit une force et une victoire, plaisent à tout homme. Et à nos yeux de chrétiens, cette tolérance se présente avec les attraits de trois vertus principales : la justice, la charité et l'humilité. Elle est justice, car, en s'abstenant de violences, elle respecte l'inviolabilité personnelle de l'homme vis-à-vis de ses égaux : la persuasion est la seule voie légitime que puisse prendre ma pensée pour aller rejoindre celle d'autrui. Elle est charité. N'est-ce pas cette reine des vertus que l'apôtre (1) décrit patiente, bénigne, prête à tout couvrir, à tout attendre, à
(1) Première épitre aux Corinthiens, c. 13.