IV. RELIGION ET SCIENCE
santé de la vérité à travers une succession de théories provisoires, et l'idéal des religions (positives), qui est de conserver une vérité acquise et désormais intangible. » (Op. cit. p. 354.)
Si le conflit de la science et des religions positives était aussi irréductible, le monde moderne, tout gagné à la science, et l'Etat qui le représente, loin de mendier à la religion des concessions de tolérance, se retourneraient fatalement contre elle pour la persécuter. Tout au plus accorderaient-ils à l'Eglise et aux catholiques une tolérance provisoire et de pitié, comme à des retardataires rivés à une expression transitoire du sentiment religieux. Leur bonté ne pourrait aller plus loin.
Heureusement, il n'en est rien. Imaginaire, l'intimité de la contradiction; imaginaire, la contradiction elle-même. Il vaut la peine de bien l'établir.
M. Bouché-Leclercq se trompe à la fois sur la science et sur la religion.
Qu'entend-il par ses théories provisoires ?
Parle-t-il un langage impropre, inexact? Veutil, dans l'intérêt des sciences, proclamer avec M. Payot (1), la nécessité du principe relativiste? Il ne le peut qu'en tombant lui-même dans cet absolu d'affirmation qu'il repousse bien à tort. Ce relativisme n'est nullement un postulat scientifique, non plus que la stagnation n'est un postulat religieux.
(1) Cité plus haut, p. 260.
318 IIIe PART. SECT. I. QUESTIONS DOCTRINALES
M. Bouché-Leclercq désigne-t-il, au sens propre, les théories provisoires des sciences naturelles ? L'idéal de celles-ci ne consiste nullement à poursuivre une vérité toujours fuyante. D'autre part, l'idéal religieux n'est pas la pure conservation d'une vérité acquise. La vérité acquise de la religion se compose d'un petit nombre de dogmes, puisés dans une révélation divine, mais dont la mise en lumière a parfois coûté plusieurs siècles de travail et d'élaboration. Et de même, toute science a ses acquisitions définitives (1). Elle a de plus ses théories provisoires. Mais celles-ci n'impliquent à l'égard de la vérité aucune attitude contraire à celle de la religion révélée, pour la simple et bonne raison que, dirigées tout entières vers l'exactitude de la représentation, elles n'ont pour objet aucune vérité ultra-phénoménale.
(1) Telles, les données expérimentales; telle, une partie même, fort délicate à désigner, des théories physiques, dont M. Duhem dit : « Par une tradition continue, chaque théorie physique passe à celle qui la suit la part de classification naturelle qu'elle a pu construire. » La théorie physique, son objet, sa structure, p. 48. Voy. aussi Physique de croyant, p. 41.
Et M. H. Poincaré s'exprime de même : « Au premier abord, il nous semble que les théories ne durent qu'un jour... Mais il y a en elles quelque chose qui le plus souvent survit. Si l'une d'elles nous a fait connaître un rapport vrai, ce rapport est définitivement acquis, et on le retrouvera sous un déguisement nouveau dans les autres théories qui viendront successivement régner à sa place. » La valeur de la scienee, Paris, 1905.