IV. RELIGION ET SCIENCE
et de la foi ne tient pas debout, qu'elle laisse bien intacts nos principes et nos sentiments sur la tolérance ou sur la religion.
Expliquons-nous. Sur une situation concrète raisonnons sans passion ni préjugé. En d'autres termes, adoptons l'attitude qu'on appelle scientifique.
S'il existait une matrone majestueuse répondant au nom de Science, la Religion pourrait, avec confiance, abandonner sa main dans la sienne. Qu'aurait-elle à en redouter? Dans le plein jour et la tranquille jouissance de sa vérité, la science intégrale ne pécherait pas même par impatience ; elle saurait ne pas imprudemment devancer l'heure opportune de ses révélations. Mais, au lieu d'apparaître elle-même, la science ne nous laisse voir que des disciples dont les meilleurs s'appellent eux-mêmes d'éternels débutants, voués à la lente et pénible édification d'un monument toujours inachevé, où chaque rangée de pierres ne s'élève définitive qu'après de multiples recommencements.
Si les savants eux-mêmes avaient (tout dogme mis à part), la liberté intérieure dont M. Poincaré leur fait un devoir; s'ils possédaient, suivant la belle description de M. G. Lanson, « la curiosité désintéressée, la probité sincère, la patience laborieuse, la soumission au fait, la difficulté à croire, à se (nous) croire aussi bien qu'à croire les autres, l'incessant besoin de critique, de contrôle et de vérification (1) », nous
(1) Lanson, Conf. citée, p. 299.
334 IIIe PART. SECT. I. QUESTIONS DOCTRINALES
serions bien près de voter avec le célèbre physicien, la suppression de toutes les barrières. Aucune ne s'élève sans frais, et toutes sont gênantes. Des hommes du caractère que nous venons de décrire donneraient à une religion vraie comme à la société elle-même des garanties de complète sécurité. Mais hélas! M. Poincaré n'ose ni promettre ni espérer chez les savants l'affranchissement total; il reconnaît les « coups de pouce » qui ont donné à Haeckel une triste célébrité (1); et Mne Curie elle-même s'est chargée récemment de prouver que les savants n'en sont pas tous à oublier leurs désirs pour apercevoir seulement la splendeur sereine de la nue vérité. Et l'orateur qui, à Bruxelles, succéda à M. H. Poincaré, daigne même entrer dans le détail : « Nous avons en commun, les savants et nous, toute l'infirmité humaine, la courte vue, l'attention vacillante, les passions aveugles, l'impuissance à sortir de soi, le risque perpétuel de se tromper et d'être trompé (2). »
Ajoutez encore que les savants ne forment pas une corporation fermée ; qu'il est loisible au premier venu d'en usurper le titre.
Voilà, au concret, ceux dont la parole et la plume devraient jouir d'une absolue inviolabilité.
Il faut en convenir; la concession d'entière franchise ne s'impose plus avec la même évidence. Et quand à sa question : « Y a-t-il des doc-
(1) Cfr. Confér. cit. p. 290.
(2) G. Lanson, Gonf. cit. p. 298.