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SA PRATIQUE DANS LE CHRISTIANISME

hospitalière au chevet des sectaires les plus haineux, des plus grossiers mécréants ; voyez, en pays infidèle, le dévouement que le musulman le plus endurci est sûr de rencontrer chez l'admirable Sœur Blanche (1). L'apostolat vraiment catholique, au prix de quelle tolérance s'exercet-il tout entier ! Il s'interdit la violence et la contrainte ; il va au-devant des spectacles les plus repoussants, décidé à les supporter sans s'irriter ni se plaindre. Les rebuts ne sauraient lasser ni sa patience ni son courage. Et son espoir de convertir ne se nourrit d'aucune pensée de domination ou d'oppression (2). Sa

(1) Une femme de lettres qui ne pose pas pour catholique, Mme Marcelle Tinayre, a saisi sur le vif ce contraste des deux religions. Elle visitait un hôpital de Gonstantinople, un peu après la révolution des jeunes Turcs. Y rencontrant une jeune infirmière de haut rang-, Sélika,qui soignait les hlessés de Thessalonique, elle l'interrogea : « Est-ce que vous avez soigné aussi les réactionnaires ? » lui demanda-t-elle. Les beaux yeux noirs se durcissent, ce Non, j'avais le choix, puisque je suis venue librement. Je n'ai soigné que les bons ». « O petite Sélika, vaillante et charmante, qui mourriez tout à l'heure comme un soldat, si votre mort devait assurer le triomphe de la Constitution; petite Sélika que j'admire, vous ne soupçonnez pas quel abîme il y a entre nous. Aucune femme chrétienne, non pas même croyante, mais chrétienne d'origine et d'éducation, ne se souviendrait qu'il y a de bons malades et de mauvais malades. » (Notes d'une voyageuse en Turquie. Premiers jours d'un nouveau règne, p. 274, 6e édit.)

(2) Chez les mahométans, c'est la remarque d'un auteur non suspect, « la guerre sainte est destinée, non point à amener la conversion des infidèles, mais à anéantir leur

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préoccupation n'est pas de recevoir mais de donner. La santé, les affections, la vie, font l'objet d'un sacrifice réfléchi, offert pour gagner des âmes, c'est-à-dire, non pas pour les asservir ou les exploiter, mais pour les conduire à Dieu, à la vérité, au bonheur.

Le catholique trouve ainsi dans sa religion tous les principes d'une tolérance de bon aloi. Que faut-il de plus pour qu'il soit tolérant en effet ? Balmès le remarque finement : un peu d'expérience des hommes, quelque contact avec eux, pour n'être pas surpris ni étonné des résistances que rencontre la foi, pour comprendre tout ce que l'esprit humain emmagasine aisément de préjugés et d'erreurs, pour soupçonner tant d'attaches même peu conscientes qui retiennent le cœur loin du bien ; pour saisir toute l'influence du milieu et des circonstances sur nos principes et sur notre action, pour se dire que, dans la situation des incrédules, l'on serait peut-être plus incroyant ou plus mauvais, et, dès lors, pour n'éprouver plus qu'une gratitude croissante envers Dieu qui dispensa la lumière et la grâce, et une compassion effective, aussi incapable d'emportement que d'indifférence.

Voyez, dès le ive siècle de notre ère, comme S. Salvien savait se mettre à la place des égarés,

puissance politique. Que les vaincus embrassent ou non l'islamisme, c'est là leur affaire personnelle ; parfois même les souverains arabes voient d'un mauvais œil les conversions. » (Chantepie de la Saussate, Manuel d'histoire des religions, p. 284).

et quelles expressions modernes revêtait sa tolérance. Parlant d'Ariens ignorants, forcés par leur barbarie môme d'en croire leurs prédicateurs, voici comment ce saint prêtre les excuse : « Ils sont hérétiques, mais sans le savoir. Hérétiques pour nous, ils ne le sont pas dans leur idée. Ils se jugent tellement catholiques, qu'ils nous lancent à la tête l'épithète d'hérétiques. Ce qu'ils sont à nos yeux, nous le sommes pour eux... La vérité est de notre côté, mais ils se persuadent qu'elle est du leur... Ils errent donc, mais leur erreur s'accompagne d'une bonne intention... Quel sera au jour du jugement leur châtiment, le juge seul peut le savoir (1). »

La louange universelle que reçoit la tolérance privée, l'inspiration chrétienne que nous lui avons reconnue, nous permettent-elles de décerner un diplôme de mérite à toute patience, à toute indulgence, à toute impassibilité qui frappe du dehors ? Non, car comme contenance extérieure, elle comporte une double explication. L'homme qui surmonte la douleur peut être un courageux, ou bien un assoupi. L'ignorance du péril et la bravoure procurent également le calme en face de la mort. Le malade paralysé non plus que le soldat valeureux ne songent à fuir devant l'ennemi. Dans le domaine intellectuel et moral, il est pareillement des cécités, des engourdissements, des paralysies ou des incapacités, qui préviennent le trouble, la ran-

(1) De gubernatione Dei, 1. 5, 2. (M. P. L. 53, 95. 96).

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cime, et la colère. L'homme qui ne pense pas n'entre jamais en conflit d'idées avec personne. Car les heurts de la concurrence ne se produisent qu'entre gens de la même profession. Que coûte aussi la tolérance au sceptique ou à celui que n'intéresse aucune grande cause ? Il est même un pacifisme paresseux par mollesse ou craintif par vanité, qui déconseille les luttes et les discussions : celles-ci fatiguent ou exposent à être battu. Bref, à côté de la tolérance vertueuse, une mansuétude apparente, une impassibilité extérieure, un tolérantisme vicieux, fait de faiblesse ou poussé à l'excès, couvre de l'aveuglement, de la lâcheté ou de l'impuissance. On y retrouve cette bonhomie qui dépare la bonté, cette naïveté qui ne peut se flatter d'être simple, cette insouciante indifférence qui gâte le calme, cet amour égoïste de ses aises qui porte aux transactions, des complaisances enfin qui dégénèrent en complicités (1).

(1) La baronne de Chantai fut magnanime, en tenant sur les fonts baptismaux l'enfant du meurtrier involontaire de son mari. Magnanime encore, après l'assassinat de son mari, la noble veuve du gouverneur du Luxembourg belge, quand, chaque jour, elle faisait prier ses enfants, d'abord pour le père qu'ils pleuraient, ensuite pour celui qui les avait rendus orphelins. Madame Zola ne futquesottement« amorale», en annonçant, avec la mère, le mariage d'une tille adultérine du défunt romancier. Et certains journaux ne furent que balourds, en s'extasiant, comme devant une admirable tolérance, devant cette condescendance déplorable et scandaleuse. Pourquoi un abîme sépare-t-il moralement les actes de la

Avant d'apprécier une tolérance, il importe donc d'en vérifier les causes et les mobiles, et même d'examiner dans quel cœur elle réside. C'est seulement dans un homme épris de bien et de vérité, que la tolérance dénote une force et peut être une vertu ; et elle sera une vertu, quand, inspirée par de nobles motifs, elle déploie à bon escient une modération exempte de peur comme de faiblesse, et mise sous la prudente conduite de la justice et de la charité.

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