IV. RELIGION ET SCIENCE
A mesure qu'il grandit, l'enfant croit moins, voit davantage : vision qui souvent confirme, qui parfois corrige les enseignements d'une autorité faillible comme est celle de tout homme.
Dieu n'a donc pas fait violence à notre nature, mais il a plutôt répondu à ses plus intimes aspirations, en nous enseignant comme un père, comme un père qui ne saurait tromper, des vérités vitales mais d'acquisition trop pénible ou situées maintenant hors de notre portée. Cette foi, elle aussi, tend à la vision; à une vision qui la justifiera dans le plus complet bonheur. Mais cette vision est réservée à cet âge mûr et parfait que nous atteindrons dans l'autre vie. En attendant, cette foi appelle la science à son secours pour explorer son objet, pour vérifier ses sources, et y mieux discerner le divin et l'humain . En échange, elle lui donne une force et une extension d'activité, et des leçons de prudence qui la préservent d'une foule d'erreurs.
Faites pour combiner et réunir leurs lumières, la science humaine et la foi, tant humaine que divine, peuvent par notre faute et nos méprises mutuellement s'empêcher et se contrarier. Ces conflits, qui ne sont imputables ni à la science ni à la foi, mais à nous qui disons trop vite le je crois ou le je sais, sont fictifs. Et la raison le devine comme l'expérience le prouve : plus il y aura de réalité dans la science et de pureté dans la foi, plus ces conflits apparents seront rares et leur solution aisée. La présomption de la demi-science se dresse orgueilleusement contre l'Eglise et la Foi divine; la liberté de la vraie
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science ne saurait ni ne voudrait leur causer de dommage.
Dans sa vie intellectuelle et morale, comme dans sa vie physique, l'homme doit combiner l'emploi des forces diverses qui le composent. L'alliance de la science et de la foi s'impose à l'humanité comme un problème difficile, peutêtre, mais glorieux, fécond et même nécessaire. A réaliser cette alliance le genre humain se perfectionne. Jamais son progrès ne pourra consister dans une mutilation qui lui enlèverait soit la science soit la foi. Mutilation d'ailleurs impossible. Notre curiosité intellectuelle a des poussées trop vivaces pour se laisser comprimer comme un petit pied chinois ; et le monde ne repousse la foi que pour tomber dans la crédulité. La première fausseté qu'il accepte en aveugle est le dogme même de son émancipation. Et quel long symbole d'absurdes incohérences les faux prophètes de Pecole, de la presse, ou de la tribune parviennent à lui faire réciter !
Souhaitons donc à la science toutes ses ailes et à la foi tout son crédit. Et obligés de croire si souvent à des hommes, n'allons pas, sous prétexte de science et de liberté scientifique, refuser de croire à Dieu, ou rejeter à priori une Foi qui se dit née d'un Révélateur divin.
Sommaire : La tolérance effective est beaucoup plus une concession faite à la nécessité et aux intérêts matériels ou politiques, qu'un fruit de doctrines philosophiques ou religieuses. — Influence de l'Humanisme, de l'école du droit naturel, du scepticisme. — La Tolérance est-elle un fruil de la Réforme protestante?
La Tolérance existe comme un fait plus ou moins étendu, réel pourtant, comme un droit inscrit dans les Codes et même dans les Constitutions, et comme un idéal populaire. Il vaut la peine d'en rechercher la genèse, ou plutôt de mettre celle-ci en évidence. Car en résumant les doctrines et les événements, en rendant compte de leur succession, les pages précédentes l'ont en somme déjà racontée.
Dans le Nouveau-Monde comme dans l'Ancien, les traités, les édits ou les lois de tolérance se concluent, se donnent ou se font sous l'empire des divisions qui scindent ou ont scindé les peuples en diverses communions chrétiennes, et qui obligent à reconnaître et à régler la coexistence de plusieurs cultes sur le même territoire. Il a fallu vivre avec les Juifs ; il faudra vivre désormais avec des dissidents. Les intérêts matériels, dont la voix est presque toujours écoutée, plaidaient aussi la cause de la Tolérance. Ajoutez encore les considérants politiques. Les commerçants de divers pays et confessions devaient pouvoir se rencontrer sur les mêmes marchés; et, dans l'Amérique du Nord, c'était un besoin pour les diverses confessions établies
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côte à côte sur le même territoire, de s'entendre en vue de trouver l'unité politique, et puis la pleine indépendance. A titre d'exemple, qu'on se rappelle pour l'Ancien Monde les traités secrets admettant les commerçants hérétiques dans les Pays-Bas espagnols. Pour le Nouveau-Monde, il nous suffira de citer ici le témoignage de Hâgermann. Dans une étude spécialement destinée à préciser l'influence du facteur religieux sur le mouvement libertaire de l'Amérique, ce savant en arrive à conclure expressément, que les décrets de tolérance ont souvent eu pour première cause des circonstances économiques ou politiques (1).
Conçue comme satisfaisant à un droit de l'homme, la Tolérance civile ne dérive ni d'aucune pratique pacifique, ni d'aucune élaboration intellectuelle. L'Amérique ne proclame qu'en 1776 le droit à la liberté religieuse. Et alors cette liberté s'était déjà insinuée dans la vie publique à la faveur de luttes étrangères à la religion. Nous résumons ainsi les observations de M. Adalbert Wacht (2).
Nous ne pouvons pourtant négliger la part qui revient aux idées ni méconnaitre leur influence. Tandis que s'affaiblissent la foi et la vie surna-
(1) Die Erklàrungen der Menschen-und Biirgerrechte in den ersten amerikanischen Staatsverfassungen, Berlin, 1910. (Historische Studiex kerausgegeben von E. Ebering, 78e cahier.)
(2) Zur Geschichte der Menschenrechte. (Historische Zeitschrift, t. 103 (1909) p. 82 ss.)
turelles, se forment des concepts de la Religion qui contiennent le germe d'une doctrine tolérantiste de plus en plus radicale, et les nécessités de fait s'accroissent en même temps.
Nous pouvons ainsi distinguer, à notre point de vue, comme trois périodes ou étapes qui se rattachent au catholicisme médiéval, à la Renaissance moderne et à la Révolution contemporaine.
Longtemps, après la victoire du christianisme, c'est sur les bases de la Révélation que tout s'enseigne et que tout s'édifie. On ne connaît qu'une religion : la religion donnée par Dieu. Elle règne en souveraine incontestée. Les sciences comme la politique prennent d'elle leurs inspirations.
Tant que cette foi domine les esprits, on ne peut contredire la religion sans faire à Dieu une injure atroce; et on repousse comme blasphématoire l'idée de juxtaposer légalement une erreur humaine et une vérité divine. La Foi dispose même le croyant à un fanatisme haineux et persécuteur, si, comme dans le vrai christianisme, la mansuétude du Christ n'intervient pas pour interdire la haine, comprimer la colère, prévenir les excès.
Mais voici que, dans une seconde Période, de renaissance païenne, des esprits cultivés raisonnent plus qu'ils ne croient, s'éprennent de conceptions antiques, fouillent le droit naturel, cherchent à établir sur ses principes tant les règles du gouvernement politique que les droits et devoirs des princes et des sujets. Sans nier
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précisément la religion révélée, on la confronte avec la religion naturelle. On cherche à définir la compétence religieuse que le prince posséderait sans l'institution de l'Eglise, et à préciser l'influence de cette institution sur la situation juridique des gouvernements.
La religion naturelle n'est plus divine que dans son objet ; elle est humaine dans ses élaborations. En se fixant sur la religion naturelle, l'esprit s'habitue ainsi peu à peu à considérer différentes religions comme autant de constructions humaines, dérivées du fond religieux déposé dans notre cœur. L'idée d'accorder à divers cultes un traitement égal rencontre moins de résistances. Bientôt même la religion qui réclame des faveurs, des privilèges, le monopole, paraitra céder à la jalousie et élever une prétention injuste.
D'autre part, ce n'est plus d'après des commandements révélés mais suivant les indications de la nature que l'on estime les devoirs du prince à l'égard de la religion. Il la protège moins pour Dieu et pour elle-même, qu'en vue de la société. Et dès lors, on discute à quel point une religion unique, une religion d'Etat se trouve être nécessaire, on écrit sur les droits mutuels de la conscience et du prince, et l'on aboutit aisément à restreindre la compétence de celui-ci au culte extérieur et public. Même, on ne s'inquiète plus tant de la vérité religieuse que de l'unité sociale. On en arrive de la sorte à définir les hérétiques, « des chrétiens qui s'obtsinent à s'écarter de la
profession de foi officiellement reçue et approuvée dans un État (1) ».
Cette indifférence témoignée aux variétés de la religion, à celles du moins qui se disent chrétiennes, est en somme une forme atténuée de scepticisme. Le scepticisme partiel porte dans ses flancs un scepticisme plus complet, qui d'un christianisme dilué dégénère en déisme philosophique pour aboutir à l'athéisme lui-même.
La tolérance politique doit élargir le cadre de ses concessions. Même sur Dieu l'accord a cessé. Les athées réclament leur place au soleil. Et ceux même qui ne le sont pas veulent asseoir la société sur un fondement purement humain. C'est l'esprit de la Révolution française. Avec elle, toute raison d'intolérance a disparu. Nous entendons l'intolérance qui s'exerce en faveur de la religion. La non-croyance jouit d'une complète sécurité. Reste possible cependant une intolérance nouvelle, dont la Révolution française a signé les premiers édits. Cette intolérance persécute la religion, et surtout l'Église catholique, au nom d'un dogme laïque et vague qu'on décorera parfois du beau nom de progrès.
Telle est, nous parait-il, en raccourci, la genèse de la Tolérance civile. Un fait malheureux la rend nécessaire, une pensée de plus en plus irréligieuse l'érigé en idole. Son histoire est, pour les trois quarts, l'histoire d'une déchéance religieuse.
(1) Karl Fuhrmann, Dissertatio inauguralis iuridica de Tolerantiae religiosae effectibus civilibus, Halle, 1762.
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La tolérance qu'admettent et professent les catholiques ne se rattache évidemment qu'à la nécessité de fait. Elle n'en est pas moins sincère, loyale, et constante.
Et le protestantisme, demandera-t-on ?
Certes, les chefs de la Réforme ne furent rien moins que tolérants. Partout où ils le purent, ils opprimèrent. Certains mêmes, Zwingle, Calvin, imaginèrent, sur le modèle de l'Ancien Testament, une théocratie impitoyable d'autant plus effrayante qu'elle livrait tout au chef de l'État. Encore dans la seconde moitié du xvne siècle, Thomasius ne cesse de reprocher aux ministres protestants de continuer les traditions du « Papisme » (1).
Dans l'épanouissement de la Tolérance, il ne leur revient aucune part méritoire. Mais n'y ont-ils pas contribué à leur insu même ? La Tolérance civile n'était-elle pas un aboutissant nécessaire de la doctrine protestante ?
Les avis se partagent à ce sujet. Dans le camp catholique, comme dans le camp protestant, les uns admettent, les autres contestent que la Tolérance soit un postulat logique du Protestantisme.
Elle ne l'est pas, disent les uns, et ils invoquent le concept théocratique des Réformateurs,
(1) Voy. par exemple son dialogue An haeresis sit crinxen. Il revient souvent sur cette idée dans ses autres écrits.
et leurs actes (1). Elle Test, disent les autres, et ils montrent le principe de liberté que le protestantisme substituait, dans la religion même, au principe d'autorité.
Nous croyons devoir concéder quelque chose aux deux opinions. Rien, dans l'orthodoxie protestante, qui retenait le Christ et l'Ecriture Sainte, ne contenait logiquement un dogme de Tolérance absolue. Mais une Tolérance limitée nous semble découler nécessairement du principe individualiste du libre examen. Celui-ci amenait fatalement l'éparpillement de la religion chrétienne en sectes rivales dont aucune n'avait un titre quelconque à la domination sur les autres. Ils produisait une diversité qu'il avait ensuite mauvaise grâce de proscrire. Aussi voyons-nous les écrivains protestants s'élever de bonne heure contre l'oppression d'une secte par l'autre, et démontrer que la plupart s'entendent sur les points essentiels.
Limitée aux confessions chrétiennes sans même s'étendre à toutes, cette Tolérance se voyait encore combattre par la raison d'Etat, les droits du prince, et l'abdication d'indépendance que supposait une théorie fort en faveur chez les juristes de la Réforme, la théorie du contrat social.
(1) Voy. cette opinion très sérieusement appuyée dans Nicolaus Paulus, Protest antismus und Toleranz im 16 Jahrhundert, n. 25. L'auteur cite notamment la parole récente de Eberhard Gotiiein : « In den neuen evangelischen Konfessionen lag an sich kein Elément der Toleranz (Die Kultur der Gegenwart, 2e part. 194 s. Berlin, 1908).
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Mais la Tolérance complète ne dérive du Protestantisme en aucune façon. « Dans la Tolérance telle que nous l'entendons, il faut avant tout voir un produit de l'école de droit naturel, de la période de Y Aiifklàming (1), et en partie de l'indifférence religieuse en général ». Ainsi s'exprime Friedberg (2). Plus brièvement, elle plonge ses racines dans l'Humanisme, le Rationalisme et l'Irréligion. Et Dôllinger a pu écrire en 1861 : « Historiquement, rien n'est plus faux que de considérer la Réforme comme un mouvement en faveur de la liberté de conscience. La vérité est au pôle opposé (3). »
(1) Les Allemands désignent sous ce nom le renouvellement ou la renaissance rationaliste du droit et de la philosophie qui eut au xvme siècle l'Allemagne pour théâtre.
(2) Deutsche Zeitschrift fur Kirchenrecht, XXXVII (1905), 477.
(3) Kirche nnd Kirchen, 68.