I. — Le jugement général
Sommaire : Inconvénients des livres qui ne traitent qu'un point particulier, par exemple l'inquisition. — Auteurs mal informés ou tendancieux. — Appréciation raisonnée du passé en général, de l'hérésie, de la procédure contre l'hérésie, de la répression rigoureuse. — Les principes furent justes; les intentions généralement droites. — Témoignage de Paulsen sur la nécessité probable de ces rigueurs. — Indulgence dont notre siècle aura besoin.
Les ouvrages qui ne traitent qu'un point spécial d'un sujet longuement controversé, surtout si ce sujet comporte des théories et des faits où les hommes sont intervenus avec leurs passions et leurs faiblesses, communiquent fort difficilement à leurs lecteurs l'impression vraie de la réalité. Leur spécialisation les embarrasse. Découpant leur objet précis dans le temps et dans l'espace, ils ne peuvent que brièvement rappeler les antécédents et les circonstances concomitantes. Forcément, les décisions et les pratiques qu'ils rapportent demeurent trop détachées de l'ensemble concret qui les a préparées, qui les explique et peut-être les justifie ; les faits éparpillés au milieu des siècles et des pays se serrent
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les uns contre les autres et apparaissent grossis dans un faisceau compact ; l'invocation des habitudes générales n'atténue pas suffisammont les procédés et les méthodes, trop soudés à la seule application qu'on envisage. De là des tableaux réalistes dont les traits, pris un à un, sont véridiques, et dont l'ensemble est faux et trompeur. Pour corriger ces erreurs d'optique, les bons écrivains sont amenés à produire des effets de perspective qui mettent leurs lecteurs en méfiance contre l'objectivité de leur récit. Bref, de même que les guerres d'un monarque ne donnent pas la note juste de son règne, de même on ne peut par la seule Inquisition connaître et apprécier la tolérance de l'Eglise.
Que dire des auteurs moins bien qualifiés pour écrire ; des ignorants qui, faute d'information complète, n'ont pas de jugement exact à transmettre ; des tendancieux qui cherchent à exploiter le passé pour faire haïr; des « pragmatistes » qui, à force de complaisances ou de concessions, cherchent pour eux-mêmes une réputation flatteuse ou pour l'Église le bénéfice des circonstances atténuantes (1) ?
L'extension plus grande donnée à notre cadre nous a comme exemptés de ce souci. A mesure que dans notre revue des événements et des doctrines se succédaient les faits et les théories, la longue lutte de l'Église et des pouvoirs publics contre l'hérésie se dessinait naturellement
(1) Voy. G. Sorei-, Réflexions sur la violence, p. 393.
à nos yeux sous ses traits véritables. Et sans avoir besoin d'excuses accessoires et imparfaites, comme celles qui se déduisent de la personne des hérétiques ou des faits d'intolérance mis à leur charge, la doctrine catholique et la conduite de l'Eglise se sont présentées à nous sous un jour plus favorable, que nous avions à peine soupçonné nous-même avant notre étude et notre examen.
Résumons les constations de notre enquête.
Aucune idée préconçue n'a poussé l'Eglise à exiger le supplice des hérétiques ou à porter contre eux des rigueurs temporelles. Peu à peu, les violences de certaines sectes, la contrainte dont elles usaient pour retenir leurs adeptes, ont amené des répressions particulières qui ont préparé une proscription plus générale.
L'hérésie elle-même, dans nos pays d'Occident, ne se présentait pas comme une contradiction platonique ou spéculative. Elle opposait à l'Eglise un principe révolutionnaire; la discussion théorique, s'il s'en produisait, était une arme secondaire qui lui servait à appuyer un mouvement réformiste, sapant l'autorité ecclésiastique, et souvent l'ordre social (1). Il ne faut
(1) M. Jordan, citant M. Guiraud, le reconnaît pour la fin du moyen âge, « En un temps où la pensée humaine s'exprimait le plus souvent sous une forme théologique, les doctrines socialistes, communistes et anarchistes se sont montrées sous forme d'hérésie... les grandes héré-
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donc pas se figurer un étrange débat théologique terminé par le glaive. La rétractation de l'erreur est moins imposée pour elle-même que comme un indice de soumission à l'autorité légitime. L'Eglise marche moins à l'attaque de convictions, qu'elle n'organise sa propre défense.
Des lois draconiennes peuvent être de simples épouvantails. Une loyauté élémentaire nous oblige donc à juger d'une législation non seulement d'après son texte, mais encore d'après sa mise en pratique. Par ses lois si terribles, nous l'avons vu, Théodose ne voulait qu'effrayer. Au sujet des atroces placards de Charles -Quint, M. Pirenne nous apprend que « la plupart d'entre eux (des échevins) considéraient les placards comme de simples épouvantails destinés à effrayer le peuple, mais qu'il fallait appliquer avec discernement, en proportionnant les peines à l'importance des délits (1) ». Et au témoignage de Lea (2), l'Inquisition ne réglait pas ses poursuites sur les présomptions légales d'hérésie dont les livres ne manquent pas de signaler l'étroite sévérité.
Enfin, la répression de l'hérésie n'est pas cause des pratiques judiciaires qui nous choquent
sies de la fin. du moyen, âge, ajoute-t-il, celles des Fraticelles, des Lollards, des Hussites, des Anabaptistes,.... ont été, presque autant que des innovatiens religieuses, des révoltes sociales ou nationales... et ont provoqué des troubles sanglants. »
(1) Histoire de Belgique, t. 3, p. 355.
(2) L'Inquisition, t. 2, p. 143 ou 122, éd. angl.
davantage : son influence sur le système pénal fut plutôt favorable (1). En se préoccupant de l'amendement du coupable, elle a fait ressortir une fin de la peine alors fort méconnue ; et en introduisant l'usage de l'emprisonnement (2), elle a rendu possibles toutes les réformes humanitaire de la législation criminelle.
N'empêche que nous ne pouvons justifier les institutions du passé avec nos idées actuelles.
Celles-ci doivent être élargies.
Pour bien comprendre les rigueurs édictées et parfois déployées contre l'hérésie, il faudrait et la foi vive du moyen âge et l'estime que l'on gardait alors à l'unité religieuse pour le bien même de la société civile ; il faudrait se représenter exactement, d'une part, les démences révolutionnaires et les insanités débitées par beaucoup d'hérétiques ; d'autres part, le trouble profond, l'émoi que l'hérésie jetait dans toute la société ; il faudrait finalement revivre les pensées et les sentiments comme les jugements suggérés par une civilisation plus rude que la nôtre et surtout, infiniment plus impitoyable dans sa répression.
(1) Voy. à ce sujet, la mercuriale citée de M. Labrocquère, De l'influence de la législation canonique sur la législation criminelle, Bastia, 1877.
(2) Cette peine s'appelait alors 1' a emmuraillement ». La peinture sectaire ne s'est pas fait faute d'abuser de ce nom sinistre pour faire croire à l'ensevelissement de personnes vivantes derrière les murs élevés autour d'elles.
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Nos conclusions, même les bonnes, les justes, les pratiquement vraies, s'appuient à la fois sur des principes immuables et sur les influences contingentes des circonstances, que la postérité ne saurait plus ressentir. Faute de savoir tenir compte de ces dernières, l'on condamne, l'on flétrit sans réserve aucune, tant l'opinion publique qui réclamait la mort des hérétiques, que les lois qui la sanctionnaient et les magistrats qui l'appliquaient.
Il y a là un manque d'accommodation visuelle. On juge le passé, l'on trace parfois à l'avenir ses devoirs, comme si le passé, le présent et l'avenir occupaient le même plan sur la scène de l'histoire ; comme si les problèmes politiques et sociaux se présentaient à divers âges avec les mêmes données.
Cette critique si légère du passé est aussi puérile, en somme, que le serait un engouement naïf qui verrait dans nos institutions et dans nos méthodes actuelles le dernier mot de la civilisation, le terme final du progrès. Mais, s'il est banal de décrier les préjugés du passé, ne serait-il pas plus pratiques de se mettre en garde contre les préjugés du présent ?
Puisqu'on fait tant d'état du relatif, aujourd'hui, ne serait-il pas sage d'accorder à nos aïeux le bénéfice d'une trouble relativité ? Expliquonsnous. Vu nos persuasions et le milieu où nous sommes plongés, nous condamnons telle conduite, telle méthode, tel arrêt, telle loi, et nous ajoutons volontiers un conseil sur ce qu'il eût
fallu faire. Peut-être notre conseil serait-il aujourd'hui le bon. Mais en était-il de même, vu les circonstances d'alors ? Et si la réponse n'est pas déjà négative, demandons-nous en outre, si le conseil était alors possible, praticable, eu égard aux persuasions régnantes. Si les principes de justice sont absolus, l'expérience apprend à les appliquer de mieux en mieux. Pouvons-nous reprocher à nos devanciers d'avoir ignoré les leçons des événements postérieurs ? A ce comptelà, les médecins d'autrefois mériteraient de passer en cour d'assises, et nos magistrats devraient avoir honte d'endosser une robe qui fut portée par les tortionnaires de jadis.
Voulons-nous être équitables à l'égard des législations et des jurisprudences passées, interrogeons les principes qui furent appliqués et les intentions qui dictèrent l'application. Ces principes étaient-ils justes ? Les intentions étaientelle droites ? Les hommes alors peuvent s'être trompés, mais ils ne répondent pas de leur erreur.
Ce mot d'erreur, prenons garde même de le prononcer à la légère, sans une vérification suffisante des circonstances passées. Nous l'avons vu ; la répression des hérésies ne saurait mieux se caractériser, d'après sa note dominante, que comme une défense politique et sociale, organisée selon la science et l'art du temps, pour sauver des institutions jugées essentielles : la religion, la famille, la propriété ; et plus spécialement, pour affermir le principe d'autorité dans l'Eglise et dans l'État. L'on peut regretter les rigueurs
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de cette défense et en condamner les excès et les abus ; niais on ne saurait en blâmer le principe, ni même en nier catégoriquement la fatale nécessité.
Les lignes suivantes du célèbre moraliste protestant Paulsen donnent à réfléchir (1) : « Le moyen-âge se voit repris pour avoir brûlé des hérétiques et des sorciers, pour avoir soumis les accusés à la question, pour avoir mis à mort des milliers de criminels. De pareilles manières manquent, avouons-le, d'élégance et de délicatesse. Mais cela ne veut pas dire qu'un âge plus rude a eu tort d'y recourir. Il se peut que de fréquents abus aient été commis ; mais il se peut aussi, — la nature même des choses rend la preuve fort malaisée, — que ces méthodes fussent appropriées à ces temps, et, pour lors, nécessaires. Peut-être, en disciplinant les caractères, l'Église (2) remplit-elle une condition tellement indispensable à une étape vers une civilisation supérieure, que l'histoire doit donner raison au moyen-âge d'avoir, de la façon la plus résolue, refoulé toute tentative de se dérober à cette discipline ; c'est, en somme, à quoi tendait le plus souvent tout mouvement d'hérésie. Toute la procédure criminelle de l'époque, avec ses méthodes si brutales, était peut-être provisoirement nécessaire, afin de permettre le passage à la vie
(1) System der Ethik, 5e édit. p. 21. Paulsen est mort professeur à Berlin, en 1909.
(2) N'oublions pas pourtant, que la part la plus rigoureuse de l'éducation ne fut pas l'ouvrage de l'Eglise.
sociale si compliquée des villes du moyen-âge. Que l'organisation de nos tribunaux et de notre police se soit perfectionnée, qu'ils réussisent à obtenir autant et mieux avec des façons plus humaines, voilà qui peut nous réjouir, mais sans prouver que nos méthodes auraient pu garantir la paix au moyen-âge. Le moyen-âge pourrait peut-être répondre à nos reproches : « Si une » répression si bénigne vous suffît, c'est à nous » que vous le devez ; notre labeur, plusieurs fois » séculaire, a détruit les éléments incompatibles » avec l'ordre social. Ce n'était pas là une besogne » agréable; mais il est peu délicat de nous en » faire après coup un grief. D'ailleurs nous ne » savons pas encore combien de temps vos pro- » cédés suffiront à vous tirer d'affaire. »
Si nous nous rappelons encore que les hérésies avaient pour adversaires déclarés des Saints, des hommes auxquels Lea lui-même (1) reconnaît « la plus exquise bonté, la plus haute intelligence, le zèle le plus pur pour le bien », ne verrons-nous pas dans leur attitude une nouvelle et grave raison d'être extrêmement circonspect avant de réprouver absolument ce qu'ils ont pratiqué et soutenu ?
Nous pourrions, d'ailleurs, payer cher dans l'avenir, une trop inflexible sévérité de jugement. Les édits et les bulles lancés contre l'hérésie, les tribunaux et les cours établis pour
(1) Op. cit. p. 254 ou 234 éd. anglaise.
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l'exterminer (1), sont des machines comparables aux armements si terribles qui, dans notre Europe actuelle, garantissent aux divers pays l'ordre intérieur et le respect de leurs frontières. Camparables à nos engins de guerre par le but, ces lois et ces tribunaux étaient beaucoup moins destructeurs de vies humaines, et étaient même capables de prévenir de plus grandes effusions de sang. Un jour luira peut-être, où les guerres paraîtront absurdes et criminelles, et où Ton versera des larmes infinies sur les millions d'innocents qui, pour une cause nationale, tombèrent sur les champs de carnage. Ayons maintenant la sagesse que nous souhaiterions à nos descendants, si jamais les tribunaux d'arbitrage parvenaient à ramener une sorte d'âge d'or. Avec les yeux de jadis jugeons les faits passés ; avec nos yeux actuels apprécions les nécessités présentes. Sans commettre d'injustice envers ceux qui nous précédèrent, nous saurons ainsi adopter des règles pratiques nouvelles pour de nouvelles situations, et combiner les principes qui demeurent avec les faits qui évoluent. Le flot des événements a emporté l'Inquisition comme il a éteint les bûchers. Nous ne devons pas les
(1) Encore un mot dont on a abusé. Exterminare signifie littéralement chasser du pays, bannir. Le concile de Latran obligeait les princes à extevminare les hérétiques. En traduisant le mot latin par le mot français exterminer, on fit entendre que le concile et Innocent III avaient voulu faire de tous les hérétiques une sanglante hécatombe.
condamner pour leur dire un adieu sans regret et sans au revoir.