‹ La toléranceChapitre 98 sur 102 · I. — Le présent · texte numérisé non relu

I. — Le présent

Sommaire : Incrédules tolérants et inci'édules sectaires. — Témoignages de Balmès, de MM. Barrés, Piou. Picard. — Modération des catholiques dans leurs actes, dans leurs déclarations, dans leurs livres.

Déjà Balmès (4) a judicieusement réparti en deux classes les hommes qui ne suivent aucune bannière religieuse.

Aux uns la foi fait simplement défaut. Incrédules sceptiques, plutôt qu'impies, ils proclameront les services que la religion a rendus et rend encore à la société ; et l'Église recueille sur leurs lèvres des témoignages honorables que nous utilisons volontiers pour sa défense. La tolérance leur estfacile, naturelle, mais aussi, peuméritoire.

Les autres, au contraire, professent la haine de la religion, ou plutôt, disent-ils, la haine de

(1) Tome IV, p. 271. Exactement, 31.912. Il ajoute 17.659 condamnés brûlés en effigie.

(2) L'Inquisition, etc., p. 147. Nous avons emprunté au même auteur la citation de Primaire.

(3) Die •. Kirchengeschichte von Spanien, 3e vol. 2e section, 1. 13, p. 76. Les chiffres sont discutés depuis la page 68.

(4) Le protestantisme, etc., t. 1, p. 167.

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l'Église. « Ces hommes, dit Balmès, sont intolérantes à l'extrême, et leur intolérance est la pire de toutes, car elle n'est accompagnée d'aucun principe moral capable d'y mettre un frein. » Assurément, ils se vanteront d'être preneurs de tolérance; c'est même pour elle qu'ils prétendent faire campagne contre l'Église. Mais de même que nous avons connu un libéralisme qui couvrait l'indifférence religieuse de sa couleur, de même, dans la bouche de ces hommes, la tolérance doit se traduire : libre pensée. Et cette libre pensée, ils Férigent en dogme, le seul qu'ils reconnaissent. Dogme qu'ils imposent par toutes les ressources que l'État moderne met à leur disposition : la dispersion des associations religieuses, la pression exercée sur une armée de fonctionnaires, l'enseignement officiel rendu pratiquement obligatoire (1) par un monopole de fait, sinon de droit. « Vous êtes en train, reprochait M. Barrés aux libres penseurs qui tyrannisent la France, vous êtes en train d'essayer quelque chose comme une nouvelle religion, une religion de fortune que vous voulez élever à la dignité de religion d'État, et dont les instituteurs sont les prébendiers. Et voilà que

(1) Même en Belgique, n'avons-nous pas entendu M. Janson proposer de réserver toutes les fonctions publiques à ceux qui auraient fait leurs études dans un établissement de l'État? Ne veut-on pas rendre la liberté si onéreuse aux catholiques, que de fait les enfants pauvres des villes n'aient à leur disposition que les écoles officielles ?

vous édictez des pénalités contre les hérétiques qui osent critiquer vos manuels et les propos de vos maîtres d'école (1). » Un autre représentant de l'incrédulité non sectaire, — belge celui-ci, — formulait son jugement en ces termes : « Ils nomment cela gouverner. — Il faut nommer cela tyranniser. — Et c'est la pire, la plus odieuse des tyrannies : non pas celle par l'étranger, mais par les compatriotes : une moitié de la nation prenant l'autre à la gorge, et la passant à tabac psychiquement. — O l'abominable engeance que les sectaires ! C'est, je ne dirai pas un libre penseur, mais un penseur libre, qui ne peut s'empêcher de le clamer (2). »

A qui veut ouvrir les yeux ou tant soit peu tendre l'oreille, il est manifeste que, depuis la Révolution française, disons mieux, depuis l'avènement du rationalisme, et même depuis les légistes, les vrais catholiques ne sont pas du côté des persécuteurs mais du côté des persécutés. Ils luttent, non pour opprimer mais pour être libres, tantôt contre le despotisme de César, tantôt contre celui des sectes et des loges. L'attitude qu'ils adoptent un peu partout aujourd'hui ressort bien de cette éloquente péroraison de M. Piou : « Nous osons vous provoquer au combat sur le terrain de la liberté... Etre les plus forts, avoir pour soi l'État, le budget,

(1) Débat scolaire à la Chambre française, janvier 1910.

(2) Picard, Article hebdomadaire de la Chronique, 4 mars 1911.

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l'administration, la puissance publique, et se servir de tout cela pour accabler ses adversaires et les poursuivre jusque dans leur conscience, c'est une tyrannie, et une tyrannie toujours odieuse... Nous avons des doctrines irréductibles que nous ne voulons renier ni les uns ni les autres ; entendons-nous et même réconcilionsnous dans la liberté (1). »

De tels appels retentissent, hélas ! inutilement, là où une minorité catholique trouve devant elle une majorité irréligieuse. Là, au contraire, où les catholiques sont en majorité, ils savent, suivant une parole célèbre : « étonner le monde par leur modération ». « Qu'on jette donc de côté une fois pour toutes, s'écrie M. G. Goyau, le mot apocryphe et vilain par lequel les catholiques vainqueurs refuseraient aux autres cette liberté que réclament des autres les catholiques vaincus : la Belgique atteste le contraire (2). »

A ces actes, qui valent mieux que des paroles, répondent d'ailleurs les déclarations unanimes des catholiqnes mêlés, à un titre quelconque, aux affaires. Si tel livre latin, à l'usage des étudiants de théologie, disserte platoniquement sur le pouvoir théorique que l'Eglise possède sur les hérétiques, et contient des énoncés que les ennemis de la religion s'empressent d'exploi-

(1) Débat scolaire à la Chambre française, 1910.

(2) L'œuvre du parti catholique belge, (Correspondant, 19 sept. 1911.) Le mot fut imputé à L. Veuillot, qui se défendit constamment de l'avoir jamais prononcé.

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ter ( l), aucun auteur catholique, même latin, ne donne aujourd'hui de ces conseils pratiques d'intolérance persécutrice dont les adversaires cachent si mal l'envie (2). Ni les encycliques pontificales (3), ni les discours parlementaires, ni les journaux, les revues ou les livres des catholiques n'insinuent une pensée d'oppression. Pour cet objet, le centre allemand tend la main aux partis catholiques français et à la droite belge. « J'ai dit et répété, déclarait M. Woeste (4), que la Belgique doit redevenir plus chrétienne. Est-ce par l'oppression que ce

(f ) Gomme ils guettent la moindre occasion de feindre les effarouchés ! Un littérateur, le Dr Demade, propose, dans une Revue, d'ériger une statue au duc d'Albe, pour avoir mis au service du catholicisme une épée que tant d'autres hommes avaient tournée contre elle. Aussitôt quel émoi dans la presse de gauche ! « Les catholiques pensaient à couper des têtes. » Par contre, les sectaires imposeront à des rues le nom de l'un des auteurs de la sanglante et odieuse émeute de Barcelone, sans que les catholiques aient le droit de s'alarmer des projets que caressent les admirateurs de Ferrer. Qu'on juge du programme de ce dernier, par cette citation littérale : « Pour lutter avec efficacité contre les préjugés religieux, patriotiques et autoritaires, je chasse loin de moi-même le culte des morts,.... je n'assiste à aucun enterrement et ne me découvre devant aucun cadavre. » Huelga General, 25 nov. 1901. Paroles rappelées par I'Anarchiste, nov. 1911.

(2) Par exemple à propos des persécutions françaises ou portugaises.

(3) Voy. l'encyclique Immortelle Dei.

(4) Chambre belge, 1 déc. 1910.

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but doit être atteint?.. Non, c'est par la liberté que nous prétendons l'atteindre. » L'enseignement universitaire catholique n'imprime pas une autre direction. Le recteur des facultés catholiques de Toulouse, Mgr Breton, écrivait récemment : (( Montalembert croyait, et l'on peut croire avec lui, que la liberté des cultes, telle qu'elle est établie dans les nations modernes, est la conséquence nécessaire de l'état des esprits profondément divisés de croyance ; et que l'intérêt de l'Église lui fait un devoir de la tolérer (1). » Auparavant (2), il avait cité cette autre parole du même orateur : « Acceptez le libre combat de l'erreur contre la vérité ; il n'y a de vie désormais que dans la liberté entière pour tous, égale pour tous. »

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