ANNALES DU MUSEE G U I MET
musée de Boulaq1, la stèle funèbre d’un ancien roi thébain, lequel, ayant probablement quelque raison pour négliger sa famille, se contenta de se faire représenter avec ses quatre chiens, grands lévriers d’Afrique portant, eux aussi, chacun son nom au-dessus de sa tête. Telle dame de la XYIIl0 dynastie, Taïa, chanteuse d’Hathôr, à fait peindre auprès d’elle le portrait de son singe favori, cynocéphale vert d’Ethiopie, lequel est attaché par les reins à la chaise de sa maîtresse et gambade follement au milieu d’une jonchée de fleurs de lotus bleus2.
Outre le besoin d’établir rigoureusement leur arbre généalogique ou de rappeler à leurs descendants l’image des êtres qui leur avaient été chers, les Egyptiens visaient encore un autre but en couvrant de légendes les murailles de leurs tombes. Ils tenaient à y faire graver eux-mêmes leur biographie. La plupart des documents historiques non royaux que nous possédons sont des autobiographies funéraires. Le défunt y énumérait avec complaisance toutes ses fonctions, commençant par l’âge le plus tendre, celui ou il n’était encore que tresseur de guirlandes, c’est-à-dire page à la cour3, pour finir par les emplois les plus élevés de la hiérarchie pharaonique. Toutes les missions dont le roi l’a honoré, toutes les campagnes qu’il a conduites y sont minutieusement détaillées.
En règle générale, tout Egyptien se trouve avoir infiniment mieux fait que n’ont fait ses prédécesseurs, et même, prédit-il souvent à l’avance, que ne feront ses successeurs. La modestie n’est pas le faible de ces autobiographes. Ouna, par exemple, qui fut revêtu de hautes dignités à la cour de plusieurs rois de l’Ancien Empire, est chargé par le roi Téta d’aller lui chercher, aux carrières de granit de Pliilæ, les blocs destinés à sa pyramide royale (ouverte entre parenthèses récemment par M. G. Maspero4). Il devait en rapporter
1 G. Maspero, Guide du visiteur au musée de Boulaq, 1883, p. 67.
2 V. Loret, Le tombeau de l'am-khent Amen-hotep, p. 30 (Mémoires publiés par les membres de la Mission archéologique française au Caire, fasc. I).
3 .Une muraille d’un tombeau de Thébes porte la représentation d’une fête chez un grand seigneur égyptien. Pendant que les cuisiniers, à l’étage inférieur, préparent le souper, les convives prennent patience en voyant danser de gracieuses aimées vêtues de gaze et jouant de la guitare. Un jeune enfant circule au milieu des invités, et leur attache au cou des guirlandes de fleurs. La légende qui accompagne cette scène nous apprend que c'est là h rôie du tes uahu ou « tresseur de guirlandes » (G. Wilkinson, The Manners and Customs of the ancient Egyptians, 1878, vol. I. p. 431).
4 Décrite et publiée par G. Maspero dans le Recueil de travaux relatifs à l'archéologie et à la philologie égyptiennes et assyriennes, vol. V, p. 1-59.
également la stèle, les linteaux, les piliers, les seuils destinés à la décoration de la chambre funèbre. « Je revins », fait écrire Ouna dans sa biographie, après avoir décrit longuement les péripéties de sa mission, « je revins, et Sa « Majesté me félicita hautement de mon œuvre, son cœur en tressaillit de joie, <c et elle déclara que jamais chose pareille n'avait été accomplie en Égypte « depuis les temps les plus reculés. » Ouna est chargé de la sorte de plusieurs autres missions, celle entre autres de refouler les nomades qui attaquaient la frontière septentrionale de l’Égypte, et chaque fois qu'il revient, Sa Majesté lui déclare invariablement, dit-il, que « jamais chose pareille n'avait été « accomplie en Égypte depuis les temps les plus reculés 1 ». Tel maître de chapelle du temple d'Osiris à Abydos nous apprend en deux lignes, sur sa stèle, que tous ses prédécesseurs n'étaient que de purs ignorants et que sans lui la musique religieuse courait grand risque de dépérir pitoyablement 2. Et partout on retrouve dans les tombes la naïve expression de cette excellente opinion de soi-même.
Laisser un souvenir, et un souvenir flatteur surtout, c’était bien. C'était mieux encore, et plus prudent, d'être certain de se retrouver intact dans l'autre vie. De là, principalement, le soin et la sollicitude apportés à la préparation des momies et à la construction des demeures qui devaient les abriter. L’Égyptien ne mourait pas entièrement à la terre; il y laissait une partie de lui-même. L’être humain est composé pour nous d’un âme et d’un corps; l’àme égyptienne, prise séparément, avait en quelque sorte à son tour un corps et une âme. Elle se composait de deux parties : l’âme proprement dite, nommée ba, qui s’envolait dans l'autre monde, sous forme d’oiseau, aussitôt après la mort, et une seconde âme plus matérielle, intermédiaire entre la première et le corps, servant d'envelope au ba, et qu’on nommait lia , c’està-dire le double. Ce double avait exactement la forme du corps, auquel il se combinait intimement, qu'il pénétrait dans toutes ses parties, et dont il ne différait que parce qu’il était immatériel et transparent. La momie, au soleil couchant du jour de l’enterrement, allait dans l’autre monde retrouver son âme, la première, le ba. Le double, lui, restait au tombeau, l’habitait, en
1 La dernière et plus complète traduction de l'inscription d'Ouna est de A. Ennau, Commentai' Sur Inschirft des Una (Zeitschrift l’ür agyptische Sprache und Alterthumskunde, 188?, p. 1-29).
2 A. Mariette, Catalojue d' Abydos, s'éle n° 129G.