‹ La tombe d'un ancien EgyptienChapitre 5 sur 10 · ANNALES DU MUSEE GU I MET · texte numérisé non relu

ANNALES DU MUSEE GU I MET

faisait sa demeure, et c’était à lui que s’adressaient les offrandes et les prières des parents et des amis du défunt. Mais le double 11e peut subsister de luimême. Habitué qu’il est à vivre dans un corps humain, il lui faut un support pour qu’il puisse vivre dans le tombeau. De là les statues que le défunt se faisait faire de son vivant, le plus ressemblantes possible, afin que le double y retrouvât le souvenir de son ancien domicile et pût en remplir exactement tous les replis. Faute d’un corps de chair, le double, enfermé dans la tombe, se contentait d’un corps de pierre. Quelquefois, on lui donnait même trois, quatre statues, et plus, afin qu’il eut le choix, qu’il pût habiter celle qui lui convenait le mieux, et que, si quelque accident survenait à l’une d’entre elles, il en eût d’autres où se réfugier.

L’Égyptien poursuivait donc un double but religieux en s’occupant d’une manière si active et si constante de la bonne exécution de son tombeau : d’abord, préserver sa momie, qui devait ressusciter, ensuite donner à son double, qui devait le représenter sur terre, une demeure confortable. La momie avait sa chambre à part, dans laquelle elle était murée pour toujours, couchée dans un triple cercueil, lequel était à son tour enfermé dans un sar cophage de granit. Aussi, on 11e saurait trop admirer l’extrême état de conservation des riches momies qui nous sont parvenues. Lorsqu’il arrive parfois qu’011 découvre une tombe ayant échappé aux recherches des voleurs antiques, — ou des égyptologues modernes, — on est certain de la retrouver exactement dans le même état oû elle était lorsqu’elle fut fermée, eût-elle quatre ou cinq mille ans d’existence. Les couleurs y paraissent appliquées d’hier, les offrandes funèbres, à part leur état de dessiccation, sont demeurées intactes, les jarres ont encore la boue molle déposée par l’eau qu’elles con tenaient, les fleurs ont à peine perdu leurs couleurs et quelquefois le sable a conservé pieusement l’empreinte des pas du dernier assistant, prêtre ou parent, qui quitta la tombe. Quant à la momie elle même, je crois qu’un embaumeur, qui eût eu l’idée sacrilège de rouvrir un sépulcre après l’avoir fermé, l’eût trouvée absolument telle que nous la retrouvons aujourd’hui. Il m’est arrivé de démailloter plusieurs momies ; les chairs en étaient encore souples, et les gommes antiseptiques dont 011 les recouvrait étaient encore visqueuses. Un des plus grands conquérants de la dix-huitième dynastie, Thoutmès III, trouva le moyen, plus de trois mille ans après sa mort, d’offrir

aux botanistes l’occasion d’une intéressante conquête. Sa momie, développée et exposée quelque temps à l’air au musée do Boulaq, renfermait encore assez de sucs nourriciers pour donner naissance à une espèce de champignon, nouveau venu dans la science, qui couvrit bientôt tout le corps et auquel M. G. Schweinfurth, chargé de le baptiser, accorda l’épithète extrêmement méritée de pharaonicus.

Si la momie égyptienne était entourée de tant de soins, c’est qu’elle devait ressusciter dans l’autre monde et y reprendre possession de son âme envolée à l’avance. Or, dans l’idée des Egyptiens, une momie qui eût eu, par exemple, un bras cassé pendant l’opération si délicate de la momification et de l’emmaillotement, se fût retrouvée dans l’autre monde avec un bras cassé. Partant de ce principe, un de nos spirituels et satiriques écrivains du siècle dernier a pu faire cette remarque qu’un Egyptien, étant privé de sa cervelle pendant l’embaumement, ressuscitait nécessairement sans cervelle, privation qui déviât le gêner sensiblement. Les embaumeurs avaient prévu le cas. Aussi, aux quatre coins du sarcophage se trouvaient quatre vases dans lesquels toutes les parties que l’on enlevait du cadavre avant de le momifier étaient enfermées séparément; le cœur d’un côté, de l’autre le poumon et le foie, les gros intestins d’autre part, enfin la cervelle. Chacun de ces vases était placé sous la protection d'une déesse particulière et portait une inscription par laquelle la divinité s’engageait à en avoir le plus grand soin. La réunion de toutes ces parties embaumées à part s’opérait d’elle-même au jour de la résurrection.

Le double, qui demeurait éternellement sur terre, avait besoin de soins d’autre nature. Nous avons vu que les statues placées dans le tombeau lui permettaient de trouver un support, sans lequel il n’eût pu vivre. Mais il fallait encore le nourrir, car il mangeait, le récréer, lui adresser des hommages. Seulement, comme le double est immatériel, il se contentait facilement d’aliments, de distractions et d’hommages immatériels. Le tout était peint sur les parois du tombeau, et ces peintures d’objets suffisaient à ce pâle reflet d’être humain. On lui faisait pourtant, en certaines occasions, des offrandes plus réelles, le jour de l’enterrement par exemple, et à certaines fêtes anniversaires qui revenaient huit ou dix fois par an. Peut-être quelque sceptique pourrait-il objecter que les gardiens de la nécropole profitaient, plus que

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le double, de ces offrandes tangibles ; peu importe, l’intention y était. Tout riche Égyptien avait même, de son vivant, la sage précaution, en cas de négligence ou de trop grande parcimonie de sa famille, de spécifier par testament ceux de ses domaines dont les revenus devaient être spécialement consacrés à ces offrandes funèbres. Ces domaines, sous la forme symbolique de femmes chargées de présents, étaient peints sur les murailles du tombeau, avec leur nom et le genre de produits que chacun d’eux devait fournir. Mais, pendant les intervalles qui séparaient les fêtes anniversaires, le double se nourrissait seulement de la représentation des offrandes. Par exemple dans ce cas les héritiers n’étaient pas regardants. Des monceaux d’offrandes de toutes sortes s'accumulaient sur les parois des hypogées et, non content de les représenter, on en énumérait longuement la nature et la quantité. Quelques tombes en ont un nombre si considérable que, tout en tières, elles n’eussent certainement pas suffi à les contenir si on eût dû les offrir autrement qu’en peinture.

Pour honorer le double, on lui faisait graver de longues et sonores hymnes hiéroglvphiques qu’il pouvait lire et relire pendant ses éternels loisirs, et des ouvertures étroites, pratiquées dans la muraille qui séparait la chambre des statues funèbres de la salle de réception, permettaient à la fumée des encensoirs de parvenir jusqu’à lui. De chaque côté de ces sortes d’entailles étaient représentés des personnages faisant brûler de l’encens, et, quand on ne l’encensait pas réellement, le double pouvait se contenter de cet encensement imaginaire. Pour le distraire, on lui offrait l’image des plaisirs nombreux et variés qu’aimait le défunt pendant sa vie. M. A. Mariette avait fait copier, pour l’Exposition de 1878, une douzaine de tableaux de ce genre dans les tombes memphites de l’époque la plus reculée. Ges tableaux, acquis depuis par M. E. Guimet, et dont la plupart sont inédits, se trouvent aujourd’hui à Lyon. 11 me suffira de les décrire brièvement pour montrer quelles étaient les distractions du double, et, par la même occasion, celles des Egyptiens de l’Ancien Empire.

h A TOMBE D’UN ANCIEN EGYPTIEN

I. — Intérieur d'une basse-cour contenant des oiseaux de toute espèce, canards, oies, pigeons, grues cendrées. Quelques garçons de ferme préparent la pâtée dans de grands plats et la roulent en boulettes entre leurs mains. Les canards, enfermés dans une volière au centre de laquelle s’étale une mare, picorent en toute liberté les grains qu’on leur a jetés à terre. Quelques oies, destinées à être servies dans de prochains repas, sont l’objet de soins plus marqués et plus intéressés. Des gens leur tiennent le bec grand ouvert et y poussent la nourriture du doigt. Puis, on les laisse à leurs plaisirs. La légende inscrite au-dessus de cette dernière scène est ainsi conçue ; « Promenade des oies, après qu’on les a gavées. »

IL — Au sommet, des montreurs de bêtes et des saltimbanques. Ceuxci, par groupes de deux, quatre ou cinq, exécutent plusieurs tours soigneusement décrits en hiéroglyphes. D’autres amènent divers animaux, hyènes et chacals suivis de leurs petits, gazelles, lièvres et hérissons enfermés dans des cages. Quatre hommes tirent deux lourds traîneaux portant, emprisonnés derrière de solides barreaux, l’un un tigre, l'autre un lion.

Au-dessous, scènes de batailles entre bateliers. Sept ou huit barques de papyrus, montées chacune par trois hommes et chargées de provisions, veaux, canards, oignons, couffes et bourriches de figues, se sont rencontrées sur un canal étroit. Les matelots en viennent aux coups et se frappent de leurs longues gaffes; l’un d’entre eux. jeté par-dessus bords, a toutes les peines du monde à se retenir à la jambe d’un de ses compagnons. La scène est semée d’injures hiéroglyphiques dont quelques-unes auraient, par respect pour le public, bon besoin d'être traduites en latin : « Montre-lui la vigueur « de ton bras ! — Eh ! je m’en donne à coeur joie! — Pile— le moi bien ! — « Enlevez-le! — Viens ici, toi! — Viens-y donc toi-même ! — Faites-lui « faire un plongeon ! etc., etc. »

Pendant la bataille, poissons et anguilles nagent sous les bateaux. Une

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grenouille, perchée sur un bouton de nénuphar blanc, regarde philosophiquement la lutte.

Au bas, scènes moins belliqueuses. Des instrumentistes sont occupés à faire danser des aimées. Harpes à sept et huit cordes, tinte oblique, double flûte droite, tels sont leurs instruments. Les danseuses, les bras levés gracieusement au-dessus de la tête, sont coiffées de perruques bleues et vêtues de robes d’étoffes transparentes. Leur poitrine nue est enveloppée d’une longue écharpe rose qui, après s’être croisée sur la gorge, s’enroule en ceinture autour de la taille, et retombe sur le côté attachée en cocarde. Leur cou, entièrement dégagé, porte un ruban rose fermé d’un nœud tombant sur l'épaule droite.

III. — Des Egyptiens, armés d’arcs et aidés de grands lévriers, sont en chasse dans les terrains sablonneux qui longent les champs vers la montagne. Bœufs sauvages, gazelles, antilopes, renards, lièvres, lions et léopards sont frappés de leurs traits. Derrière un buisson, un jeune hérisson se cache, en train de manger tranquillement un lézard qu’il vient d’attraper.

Au dessous, pêche et chasse au marais. Des oiseaux aquatiques sont pris dans de vastes filets cachés sous les feuilles d’iris et de glaïeuls. Des pêcheurs posent et relèvent des nasses. Les poissons pris sont emportés dans des couffes, et les oiseaux enfermés dans des cages. Dialogue entre les pêcheurs : « Relève la nasse ! — Tire bien ! — Ne la lâche plus cette fois ! — Mais « rame donc, toi! — Eh ! je rame de toutes mes forces ! etc., etc. » •

IV. — Le défunt, monté sur un bateau de papyrus, assiste à une chasse à l’hippopotame. Un de ces amphibies est amené au moyen d’une longue corde à laquelle est fixé un énorme hameçon qui s’est accroché dans sa gueule. Des gens s’apprêtent à le recevoir à coups de harpons. Plus loin, un autre se sauve avec un crocodile entre les dents.

Dans les hautes touffes de papyrus qui bordent la rive, se passent des scènes presques aussi tumultueuses. Des canards, des ibis à tête noire, des martins-pêcheurs ont établi leurs nids, les croyant en sûreté, dans les ombelles des papyrus. Les petits viennent d’éclore. Mais trois ichneumons, race sournoise, grimpent le long des tiges triangulaires, lentement, sans se déranger, certains d’être vainqueurs. Les oiseaux, effarouchés, s’envolent de tous côtés. Deux martins-pêcheurs, plus braves, fondent sur les ichneu-

mous, mais ceux-ci ont déjà saisi quelques oisillons et les pressent à les étouffer entre leurs pattes.

V. — Travaux de menuiserie et de charpenterie. Des ouvriers confectionnent des lances, des lits, des coffres. D’autres abattent des arbres et en fabriquent des barques. Plus loin, on dégrossit des madriers au moyen de haches et de doloires. Des mortaises sont pratiquées au moyen de ciseaux à froid, des trous percés à l’aide du villebrequin à archet déjà connu à ces époques reculées. Deux ouvriers équarrissent une pièce de cèdre sur laquelle ils sont assis à califourchon. D’autres travaillent le bois d’ébène.

Enfin, des peaussiers préparent des outres, des cordiers tressent des câbles^ des poissons sont éventrés, salés, et mis à sécher.

VI. — Scènes champêtres. Des moissonneurs coupent le blé; l’un deux se repose en mangeant les grains d’un épi, un autre se rafraîchit à l’eau d’une gargoulette, sa faucille sous le bras. Les gerbes sont entassées, puis chargées sur des ânes, dans de grands filets. Les baudets semblent se montrer assez rétifs, on les tient par la tète, par les jambes, et l’un d’eux, pour ne s’être pas laissé docilement charger, se voit roué de coups à l’écart.

Plus loin, des femmes réunissent les graines en tas, pendant que des hommes, à l’aide de fourches en bois, élèvent des meules de chaumes.

Des bœufs traversent à gué un cours d’eau. Des serviteurs emportent sur leur dos des bottes de papyrus. On laboure, ou trait des vaches.

VIL — Des sculpteurs taillent des statues funèbres. On les place sur des traîneaux et, tandis que de nombreux porteurs les tirent au tombeau, qu’un personnage verse de l'eau pour durcir la route, des prêtres font des libations et des encensements. Ce tableau était peint sur la paroi séparant la chapelle extérieure du couloir où étaient murées les statues funèbres. On remarque adroite une étroite ouverture faisant communiquer les deux pièces, et par laquelle passaient les prières et les fumées d’encens.

VIII. — Flottille composée de toutes les variétés de bateaux connues des Egyptiens, depuis la légère barque de papyrus jusqu’au lourd navire destiné à affronter la mer. On voit les bateaux employés à transporter les voyageurs, ceux qu’on ne charge que de denrées et de bestiaux. La voile triangulaire, la seule en usage aujourd’hui en Egypte, n’était pas connue dans l’antiquité. Les Egyptiens ne se servaient que de grandes voiles quadrangulaires. A l’arrière

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