‹ La Toscane au moyen âge; architecture civile et militaireChapitre 10 sur 21 · ANCIEN MARCHÉ AUX GRAINS DE FLORENCE · texte numérisé non relu

ANCIEN MARCHÉ AUX GRAINS DE FLORENCE

i 1 on s’étonnait de nous voir ranger parmi les monuments de l’architecture civile l’église Or- San- Michèle, un des sanctuaires les plus vénérés de Florence, il suffira d’un coup d’œil sur son plan & sur l’élévation en forme de tour, pour se persuader que ses constructeurs n’ont point fondé un édifice religieux. On reconnaîtra aussitôt qu’on est en présence d’un marché aux grains surélevé d'un grenier public.

L’histoire confirme par les documents les plus authentiques cette destination que révèle d’abord la physionomie du monument, elle nous a conservé des dates & des noms précieux dont je rappellerai ici les principaux souvenirs. — Après l’incendie (i J04) qui dévora la loge de l’ancien marché, Taddeo Gaddi jeta en 1337 de nouveaux fondements & construisit les élégants pilastres que nous admirons encore. L’antique jardin de Saint-Michel attirait depuis longtemps aux pieds d’une madone une foule nombreuse & de riches offrandes; cette pieuse vénération ne fut pas oubliée sous la nouvelle loge, & Orgagna dépensa des trésors de génie pour environner l’auguste image d'un tabernacle étincelant de marbre & d’or. La fresque primitive

(1) D’après une miniature de Gothefredi Panthéon . de la Bibliot. imp.

OR-SAN-MICHELE

représentait une Annonciation , celle-ci figure simplement Marie & l'enfant Jésus environnés de psalmistes angéliques qui soulèvent les plis d'une draperie.

Le plus ancien & le plus curieux dessin de ce tabernacle nous est conservé dans un manuscrit (i) que possède maintenant la bibliothèque Laurentienne & qu’on connaît sous le titre de Biaiaiolo. On y voit la place de Or -San -Michèle (pl. VI) pendant une des journées de mai 1329, où l’empressement d’une multitude affamée obligeait le gouvernement à entourer de ses gardes la vente des grains; quoique le tabernacle soit peu fidèlement imité, on y reconnaît la pose de la madone & des anges qui l'assistent.

L’œuvre d’Orgagna ne fut pas terminée en 1358 comme le persuaderait l’inscription d’un bas-relief, elle se continuait en 1 365-66-6 7, suivant le témoignage des livres des Capitaines.

Ce tabernacle donna probablement l’idée de transformer le marché en église; il était terminé depuis peu d'années lorsqu’on décida (1378) la fermeture des deux arcs voisins de la maison de la laine. Simone Talenti consolida les fondements & décora ses grandes clôtures de colonnettes, de rosaces & de statuettes; les travaux traînèrent en longueur jusqu’en 1412 : Albizzo di Pietro, maître de pierre, & Manno di Benincasa y mirent alors la dernière main pendant que le couvent des Ingesuati fabriquait les vitraux pour les fermer.

Depuis cette époque l'édifice prit de plus en plus le caractère d'une église & inspira pour son embellissement un zèle que ne méritait pas un simple marché. Dès l’origine chacun des arts de Florence avait adopté un pilastre dans la niche duquel il promettait d’ériger la statue de son saint patronal; le 23 avril 1406 ils furent tous rappelés à leur engagement par un décret qui leur fixait pour cette tâche un délai de dix années. — Quelques-uns s’empressèrent d’obéir; les consuls de la laine demandèrent en 1414, à Lorenzo Ghiberti, de couler en bronze leur statue de saint Jean -Baptiste, & d’orner de mosaïques la niche qui devait l’encadrer; mais le sculpteur ne termina qu’en 1428. — Les changeurs voulurent rivaliser avec l'art le plus riche de Florence & chargèrent aussi Ghiberti & son ami Michelozzo (1419-22) du saint Matthieu qu’ils devaient à l’église; dans leur élan de pieuse générosité, ils se substituèrent à l’art des boulangers , trop pauvre pour fournir son saint Laurent.

Donatello sculpta un saint Marc pour les fripiers , un saint Pierre pour les bouchers, enfin un saint Georges pour les armuriers; il se surpassa lui-même dans cette dernière figure, chef-d’œuvre d’élégance, de force, de fierté (pl. III). Andrea Ver-

(1) Le texte écrit par Dom. Lenzi contient les prix du blé pendant quinze ans, de 1320 à 1335- On a coutume d’après cela d’attribuer le manuscrit à cette dernière époque, sans songer qu’il est mutilé & qu’on ne peut déterminer à quelle année il s’arrêta. Or la fixation de cette époque est importante pour savoir si la miniature a pour objet le tabernacle actuel. On ne saurait douter que l’auteur n’ait connu l’autel & la fresque de 1358, puisque son père était consul des blatiers en 13^3 ^ 1 365 > Pr'eur en qu’il fut lui-même prieur en 1390, qu’il se maria une première fois en 1381, & une seconde fois en

I39I- Ajoutons qu’une miniature du Villani du prince Chigi, qu’il esc impossible de faire remonter au delà des dernières années du xiv® siècle, nous offre une représentation analogue & aussi peu exacte de ce monument.

OR SAN-MICHELE

rochio modela un saint Thomas pour le tribunal de la Mercanzia. Simone composa pour les médecins & les épiciers une madone qu’un juif fanatique mutila à coups de pierres en 1628 & qu’on dut mettre à l’abri dans l’intérieur de l’église. Nanni d’ Antonio Banchi exécuta avec succès le saint Philippe des cordonniers & peut-être même le saint Jacques des marchands de vair. Il fit encore pour le compte des serruriers, des charpentiers & des maçons le groupe des quatre sculpteurs Claudius, Nicostratus, Sinforianus & Castorius, martyrises au temps de Dioclétien. — On ignore la main qui tailla le saint Éloi placé dans la niche des maréchaux ferrants.

Tous les arts furent loin, comme on le voit, de se renfermer dans les limites de temps qui leur avaient été prescrites, quelques-uns laissèrent même s’écouler de longues années avant de remplir leur promesse 5 l’art de la soie ne commanda le saint Jean Évangéliste à Baccio de Montelupo que dans le cours du xvie siècle; l’art des juges ny plaça le saint Luc de Jean de Bologne qu’en 1563.

On pensera peut-être que ces statues, sorties de mains si diverses, offrent dans le soubassement de Or- San -Michèle un style disparate; il n’en est rien; le saint Georges de Donatello, avant d’avoir été transféré, je ne sais pourquoi, sur la façade méridionale, s’encadrait admirablement sous sa niche gothique, & le tabernacle dans le goût renaissance, élevé tout auprès, ne cause point un contraste désagréable. — Ce sont pour ainsi dire des ex-voto suspendus à la muraille par la piété de différentes époques, qui semblent avoir puisé dans une foi commune le secret de cette harmonie.

L érection de ces statues complétait l’église; cependant les étages supérieurs recevaient encore les dépôts de blé, & ils ne furent transformés en archives d’État que sous le règne de Côme Ier.

Telle est en quelques lignes l’histoire de cette singulière église fondée pour abriter les vendeurs de grains, servant plus tard à la fois de marché, de grenier public & de sanctuaire, puis enfin d’archives & de paroisse.

Son histoire, son plan, ses plus petits détails, tels que la mesure de blé qui orne le fronton de l’escalier (pl. V), tout révèle les besoins & la présence d’un marché au milieu de cet édifice; nous l’envisageons donc sous ce point de vue qui le ramène essentiellement à notre cadre. Dans cette pensée nous avons dépouillé les arcades de leurs clôtures, restauré sur les voûtes & les pilastres intérieurs les peintures que l’architecte del Rosso eut la barbarie de faire recouvrir &. que le chevalier Gaetano Bianchi a pu de nos jours sauver en partie du badigeon; nous avons figuré dans notre perspective (pl. IV) les monuments environnants, entre autres l’église San -Michèle, maintenant nommée San-Carlino, & replacé les personnages (1) qu’amenait sous la loge la manipulation des grains.

Cette perspective & les planches qu’on va feuilleter offriront aux lecteurs une

(1) Les costumes, tirés du Poème moral. n° 1057 de la Bibliot. imp. , fond italien.

OR-SAN-MICHELE

description plus claire que celle que nous pourrions entreprendre ici, elles leur donneront au moins , j’espère , le désir de voir & d’étudier ce palais du blé, non moins intéressant que les résidences de la justice, ou les demeures de 1 opulence.

BIBLIOGRAPHIE

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