LA CONCUPISCENCE DU NÉANT
« Mais Saûl s'est tué! liazias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie d'Antioche s'est tuée! Domnène d'Alep et ses deux filles, trois autres saintes, se sont tuées! — Et rappelle-toi tous les confesseurs qui couraient au-devant des bourreaux par impatience de la Mort. Afin d'en jouir plus vite, les Vierges de Milet s'étranglaient avec leur cordon Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Home se la [irocuraient comme une débauciie... »
Ainsi palabre lénigmatique llilarion dans cette architecturale Tentation du grand Flaubert. Et la phrase me hantait par le clair après-
midi de printemps où j'ai, pour la première fois, goûté un écrit véridique touchant les jjaradis artificiels. Cela s'appelle : Fumeurs d'opium. L'auteur, M. Jules Boissière, vice-résident au Tonkin, pourrait, ainsi que faisait je ne sais quel peintre, nommer son album de croquis sur la Drogue omnipotente un livre de vérité. Dans la forêt que hantent les génies couronnés de pavot, sur la natte des bivacs où le bruit amorti des fusillades berce le transparent sommeil des initiés ; côte à côte avec le roi Dôg-Cù, sorte de paladin à face jaune, M. Boissière a communié de la pipe merveilleuse, — plus merveilleuse qu'aucune lampe d'Aladin, et connu, sous le ciel des tropiques, toutes les voluptés que donne à la race jaune i'opium cochinchinois.
Ce n'est point une bibliographie que j'écris à cette place.
Mais le volume Fumeurs d'opium, outre sa valeur esthétique, appartient à ces Mémoires delà vie quotidienne parce qu'il recèle de documents primesauliers. L'appétit de suicide en détail que
les peuples mongoliques sont en posture d'inoculer aux Occidentaux ne se manifeste pas moins tenace dans Paris qu'à travers la brousse cambodgienne.
La lampe de cuivre, Taiguille à extrait thébaïque, la pipe de bambou au fourneau d'argent pur se retrouvent, sous d'autres formes, aussi bien dans le manchon de la « belle dame » que dans le tablier à larges poches des laveuses de vaisselle.
Puissante magie du rêve ! Appétit universel de la mort !
Comme un incurable voué à la désagrégation lente de son être, inapte à vivre sainement ou à mourir d'un coup, notre misérable, notre cancéreuse époque appelle frénétiquement les breuvages d'oubli.
Déjà Baudelaire, touché du mal de vivre et sentant, malgré tout son cabotinage, malgré la détresse d'une àme puérile dont la mesquinerie faisait un contraste lamentable avec la maîtrise de l'artiste, déjà Baudelaire donnait à son « voyage » autour de la bêtise et des férocités
humaines la conclusion sinistre, mais combien douces aux intellects meurtris :
Et les moins sots, hardis amants de la démence, Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin Et se réfugiant dans l'opium immense...
Auparavant, le cri d'amour éperdu jeté par Quincey au seuil des Confessions : « 0 juste, subtle and mighty opium/ » avait sonné, tel une diane funéraire, annonçant aux adeptes de la « Noire Idole » un Léthé immédiat et proche, sans nul doute, le tombeaii délicieux.
Mais les hommes de 1812, capables d'action, avaient encore dans leurs veines quelque reste du flot viril où s'abreuva la France de Quatrevingt-treize. Leur triste lignée devait seule comprendre les délices de l'anéantissement, la gloire de répudier toute action comme indigne d'un esprit libre et franc.
Ce mépris de la cohue, cette répugnance à grossir la turme ruée vers les satisfactions obscènes, les ruts déshonorants, les cupidités malpropres d'honneurs et de pécune, s'affirme
en maint endroit dans les nobles et hautains poèmes de Stéphane Mallarmé. L'orgueil de l'abdication volontaire, le dédain royal, sacerdotal, mystérieux à force d'envolée, y sépare le poète de la foule. C'est le renoncement « pour cause de noblesse » qui chante d'un bout à l'autre, parmi ces radieuses et tragiques beautés.
L'inintelligence du lecteur se devant présumer en toute conjoncture, je choisis dans les Fenêtres, pour faire tangible un état d'âme, les vers les moins abstrus d'un génie dont le tort, — selon Azambuja, sacristain défroqué, — dont le tort est de ne pas mettre ses rimes de plainpied avec le type concierge ou l'espèce azambuja :
Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées
D'où l'on tourne le dos à la vie et, béni,
Dans leur verre lavé d'éternelles rosées
Que dore le matin chaste de l'Infini,
Je me mire et me vois ange ! elje meurs, et j'ahne
— Que la vitre soit l'art ou la mysticité —
A renaître portant mon rùve en diadème
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté.
Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise Vient m'écœurer parfois jusqu'à cet abri sûr Et le vomissement impur de la Bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur. Est-il possible, ô Moi qui connais l'amertume, D'enfoncer le cristal par le monstre insulta Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume, — Au risque de tomber pendant l'éternité?
Ainsi Mallarmé pleure, avec des larmes d"or, la souffrance éternelle, aspire au nirvana, seul but des âmes un peu fîères. Car le Paradis grotesque, FEden ridicule et cette Béatitude sans fin dont les Religions vendent si cher à leurs adhérents la promesse illusoire, seraient la plus abominable des épreuves, épreuve au regard de quoi la troupe des soucis f[uotidiens revêt un air florianesque, joyeux même, pour ainsi parler. Vivre toujours, assister du haut d'un empyrée (papier bleu et fleurs d'argent) auconflit monotone et sans pitié des énergies cosmiques, ah ! mille fois plutùt la douleur térébrante ! Mais surtout, mais avant tout, le Néant miséricordieux, le Néant, seul prix enviable du penseur, du juste et du héros.
Car l'univers, brisô par la haine et les fièvres Et qui souffre, oublieux de l'Olympos vermeil, Depuis dix-huit cents ans vers toi seul tend ses lèvres, Comme vers un dictame adorable, ô Sommeil!
Toutefois, la vie des cités occidentales ne s'accommode guère avec les pratiques indispensables au fumeur d'opium.
L'infection du tabac, la fumée dégorgée par les narines et les lèvres pituiteuses des clients d'estaminet, le crachat dans la rue et l'attirail fétide propre aux amateurs de tabac suffit à contenter le besoin de goujatisme inhérent aux peuples de l'Europe.
Boire, fumer, vomir des calembours et des gaudrioles de corps de garde, ces plaisirs — cafés ou manezingues — sont également précieux aux vidangeurs et aux membres du Jockey. Aussi quelques âmes portent le besoin de ce que j'appelai naguère << un alibi intellectuel ». Tout
LA TOUFFE DE bAUGE 99
le monde — scrupule ou scepticisme — ne saurait évoquer, sur les trépieds en fleurs où Jules Bois assied galamment ses belles pénitentes, le Démon qui fait aimer, la Stryge léthéenne qui verse le pardon. Mais chacun peut avoir, dans sa poche, laiguille miraculeuse qui sert à ouvrir Fextra-monde, la pince-monseigneur du Rêve à laquelle Pravaz attribua son nom, Foutil sans pareil avec quoi le premier butor venu est en possession de cambrioler la forteresse du Bonheur.
Une piqûre, légère, point w méch,inte », cuisante à peine pour les maladroits. Et soudain le charme opère. Une onde chaude vous enveloppe, « un océan de délices », comme d'un sang plus vif et rajeuni.
Soudain, le miséreux, l'inventeur incompris, 4e brave souffleté, l'ami calomnié par son frère d'élection, le patient des ingratitudes et des
ignominies humaines, réintègrent, avec leur première fraîcheur, toutes les espérances, les illusions d'antan. La femme, depuis quinze ans chérie, celle pour qui, travailleur ou soldat, l'homme a conquis, jour par jour, tous les grades et renversé tous les obstacles, celle qui jamais ne daigna reconnaître le suprême labeur, voici que tout à coup ses beaux yeux s'humanisent. Elle pleure : elle a compris le sonnet d'Arvers. Comme les tirailleurs de Jules Boissière dans la forêt de Kouang-Si,les tributaires de Fopium se savent condamnés à ne pas sortir vivants de leur ébriété mortelle. A la recherche des mines d'or et des fortunes enterrées, brûlés de miasmes assassins, férus par des bêtes de ténèbres, ils se plaisent à dormir sous les charmilles vénéneuses. A ceux que l'opium ne grise plus, la coca prêle une véhémence passagère, Féther, absinthe des gens bien nés, une euphorie ténébreuse. « On est bien. On ne soutire plus », dit Alphonse Daudet, en ce livre VEvangéliste, roman où de tous, peut-être, l'ingénieux écrivain cacha le plus de force et de douleur vécue. Etre
bien! ne plus souffrir!... Certes, cela vaut la peine de s'étendre sous le mancenillier.
Au surplus, je ne l'ignore pas, les lendemains sont effroyables. Un à un détendus, les ressorts du cerveau refusent de jouer leur rôle. Après la vie en rose, le soleil masqué de noir. Et l'univers entier « drapant » ainsi que pour la Fin du Monde.
Mais ces remords de la prime aube, ces remords qui donnent au thériaki des habitudes d'alouette, sont vite combattus par la bienfaisante aiguille. A peine la dose augmente-t-elle chaque jour, précipitant — mais sans ù-coups
— la descente fatale. C'est, à vrai dire, le dilettantisme de la mort, la friandise de l'anéantissement ! Et quelle gracieuse apparence ! Comme l'orgueil est ménagé par ce trépas ensorceleur ! Car, pour parler comme l'excellent écrivain qui m'induisit en ces rêveries, « il est doux de penser qu'au moment suprême, on reste calme et brave, malgré la redoutable anxiété de souffrir,
— et cela grâce aux bienveillants fantômes, aux exorables fantômes de l'Opium. »