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L'APOTHÉOSE DE GOTHON

Le « public des premières », snobs, écrivailleurs, tendresses iodurées, boursiers voleurs, gommeux idiots, pintades élégantes et dindons lettrés se sont conjouis, l'autre hier, d'un agréable passe-temps. Ce fut le si/mposium donné à la Renaissance pour l'érection d'un monument commémoratif de Dumas second.

Déjà l'auteur des Mousquetaires et du susnommé parade en bronze chocolat sur la place Malesherbes. Un égal honneur semble dû par la reconnaissance publique au Juif que procréa ce Nègre, car la deuxième génération de la maison

Dumas ne contribua pas moins que la première à consommer Tabrutissement national.

Le chef de la dynastie, improvisateur sans limites, dansait la bamboula au seuil de notre histoire, afin d'aplanir aux cuisinières les royales amours. « Sous-ventrière lâchée n, comme disait Barbey d'Aurevilly, le moricaud mettait à la portée des chambrières et des clercs d'épicier le legs des âges révolus.

Sa gloire fut énorme parmi les gardes nationaux, les concierges et les ronds-de-cuir. 11 dort, à présent, sur un oreiller de poudre et de moisi, dans l'ombre surannée, dans lescabinets de lecture que gardent encore, pour la province, quelques vestales sexagénaires aux tirebouchons en repentirs.

Le renom du deuxième Alexandre n'est pas près d'un tel déclin. Aussi bien à la Renaissance que dans la maison académique de Molière, un enthousiasme sans nuage en perpétue l'éclat. Pour Denise, pour Marguerite Gautier, les mouchoirs où jute la sensibilité des pleutres sont les flammes et les drapeaux qui nimbent

cette épiplianie. Une faut pas être grand sorcier afin d'imaginer quel opiniâtre succès pavoisa le festival dernier. Les badauds, asservis par la mode omnipotente à l'admiration des chefsd'œuvre, les cuistres en possession, depuis quelque temps, d'encourager Wagner, d'applaudir Ibsen et de constater César Franck, sont redevables à Éléonora Duse d'un étrange bienfait. Par elle, ce loisir leur fut rendu de pouvoir, à l'aise, admirer les macédoines théâtrales chères à leur inintellectualité. Voici donc un renouveau pour la bonne amie d'Armand Duval (Armando en italien) que nous pouvions croire ensevelie à jamais sous les gargouillades macaroniques de la Traviala. C'est en eftet le propre du théâtre romantique depuis les débuts de sa végétation jusqu'aux suprêmes excroissances d'avoir copieusement fourni en cavatines les entrepreneurs de pots-pourris italiens.

N'était-ce pas d'ailleurs de véritables opéra h^iffa, ces tragédies verbeuses oi^i le vieil Hugo drapa son lyrisme vulgaire et magnifique sur les plus ridicules imaginations? Les Donizetti,

les Verdi, les Gimarosa, tous les pifferari à roulades puisèrent dans son théâtre d'emphathiques inspirations, tant que Sparafucile mit à mort Saltabadil.

Certainement la Traviata fut un des larcins les plus représentatifs dérobés par les orgues de Barbarie au théâtre conventionnel de Dumas junior. Dans une interminable suite de valses, de scottishs, de rengaines et de flonflons, surgit la plus inepte catastrophe qui oncques ait déshonoré les planches.

Une martyre d'amour, frappée, entre deux ariettes, de phtisie pulmonaire, comme si le microbe de la tuberculose et les chagrins de l'absence désagrégeaient de môme sorte le poumon humain.

L'esprit aigu, le brio fréquent chez l'auteur du Demi-Monde faisaient passer, grâce à des merveilles de prestidigitation, les ])alourdis(!s que montrent, en nudité fâcheuse, les com-

plaintes de Verdi, cette musique si honteuse que les opéras orphéonesques de Meyerbeer ou de Gounod semblent auprès des partitions de génie.

Depuis Térence et Calydasa jusqu'à Balzac et l'abbé Prévost ; depuis Y Andrienne et le Chariot de Terre-Cuite jusqu'à la mort d'Esther et celle de Manon, en passant par la Mérétrice amoureuse de Boccace ou de La Fontaine, il n'est de thème plus fréquent ni plus heureux, dans toute poésie, que le rachat des courtisanes par l'amour. Et ce ne sont pas uniquement les effrayantes mangeuses d'hommes, les bêtes de proie et de joie qui, sous de royales courtines, expriment le sang des cœurs avec leurs doigts où fulgurent émeraudes et rubis ; celles qui dévastent l'orgueil des adolescents

Et l'héritage intact des vieillards économes.

Pour les humbles aussi, plus d'un poète daigna rompre le pain de l'humaine compassion.

Qui ne garde en sa mémoire l'épisode combien touchant et pudique de la pauvre Ann, « péripatéticienne de l'amour », narré par Quincey dans ses immortelles Confessions.

Ici, la tendresse dépouille toute volupté charnelle. C'est d'un cœur baptismal que le vieillard absout de loin sa jeune bienfaitrice : « Puisse ma gratitude recevoir du ciel la faculté de te poursuivre, de te hanter, de te guetter , de te surprendre, de l'atteindre jusque dans les hontes épaisses d'un bouge de Londres ou même, s'il était possible, dans les ténèbres du tombeau, pour te réveiller avec un message authentique de paix, de pardon et de finale réconciliation ! »

Rien d'ailleurs de plus légitime que cette commisération des grandes âmes pour les vendeuses de plaisir. Pauvres filles, victimes de l'iniquité sociale, nui ne mérite davantage tendresse et charité. Car le faix que soutiennent leurs maigres épaules fut ourdi par l'égoïsme des heureux ; car lu tranquillité des riches s'augmente do leur opprobre ; leurs larmes

sans témoins font croître des rameaux que d'autres vont cueillir. La prostitution, compromis abominable entre le viol et la faim, garde le repos des classes opulentes dont le mépris inexorable flagelle sans répit les servantes d'amour.

Aussi le pardon conféré par les poètes fut de tout temps bienvenu des nobles âmes. Les cafards seuls avec les imbéciles trouvent prétexte à rire ou à s'indigner devant ce morne destin. Ce n'est pas néanmoins, sans un peu d'effort, que l'esprit idéalise belles de nuit et fdles folles de leur chair. A la bêtise congénitale de la femme, les malheureuses surajoutent tant de laideurs et d'inepties que la Pitié qui les aborde est souvent obligée de détourner les yeux. Leur ricanement sacrilège insulte à la douleur, à la beauté d'àme, à la déréliction mélancolique du génie, à tout ce qui passe d'un vol méprisant, aigle ou cygne, <\ des hauteurs d'azur. De la pierreuse sans abri ù la prostituée millionnaire, la même pauvreté d'àme règne dans les Cythères galantes. Mais l'Amour sau-

veur, l'Amour qui rédime toute faiblesse, colorant de i^restiges la misérable vie, l'Amour éclaire d'un rayon ces têtes obscures et lave dans un bain de pleurs émus le corps des prostituées.

Parmi le groupe suave ou tragique des courtisanes amoureuses, la Dame aux Camélias mérite une place d'élection, ne fût-ce que pour avoir fourni prétexte à Sarah Bernhardt de montrer, sous un jour inattendu, la tendresse et la fougue de son rare génie.

Sur l'aventure quelconque d'une demoiselle, Marie Duplessis qui, généreusement, soupait avec les gommeux de 1850, Alexandre Dumas construisit le drame d'oii jaillirent ses succès. Répliques incisives, concettis à la Rivarol, silhouettes grotesques ou répugnantes, servent de toile de fond au groupe principal. Et, comme la tragédie oratoire est le fond même du tempérament français, ce groupe est composé d'abstrac»

lions parlantes que spécifîenl à peine quelques détails de costume ou d'ameublement. C'est le père, l'amant et la courtisane. Molière n'eût pas hésité à les nommer Géronte, Eraste et Chrysis.

Mais il n'eût sans doute pas montré si délibérément le conflit inépuisable entre l'amour naturel et l'amour social. La pratique bouffonne qui mêle aux rapports sexuels l'autorité civile et religieuse produit fatalement des chocs terribles, meurtriers. Le préjugé dévouant à la tranquillité bourgeoise le sang, la vie même de l'être humain, éclate ici dans toute son horreur. Marguerite, hostie volontaire, immole sa joie et sa vertu reconquise au lâche amant qui l'abandonne ; elle touche au sommet de la grandeur, au désintéressement, au sacrifice, à l'abandon complet de soi.

La tessiture dramatique de la Dame aux Camélias manque de vraisemblance.

Qu'importe ! L'égoïsme abject du père et du fils Duval rend odieux ces tristes héros; la courtisane moribonde rayonne de noblesse et de

générosité. C'est ainsi, en effet, que savent aimer les plébéiennes, seules capables de telles prouesses, avec les femmes de haut parage. Les intérêts matériels tiennent trop de place dans la vie des bourgeoises pour qu'elles aient loisir d'intégrer pareils dévouements. Les myrthes de l'amour ne croissent pas dans le royaume du pot-au-feu. L'abnégation fait de Marguerite une figure vivante et vivace dans ce théâtre de Dumas, si peuplé de fantoches et de conférenciers que l'humanité semble en être, la plupart du temps, rigoureusement exclue.

Je ne pense pas, néanmoins, que ce soit Tattrait du réel qui conduit vers ce spectacle le bétail pleurard des Philistins. Mais, outre l'habileté dramatique, cette habileté ramenant le théâtre au niveau d'un escamotage plus ou moins heureux, la Dame aux Camélias récèle, pour la classe moyenne, un charme inépuisable, une fontaine de délices dont son proboscide ne

pourra oncques se désaltérer. C'est, jouxtant au pathétique de romance, la vieille rancune des Scribe ou des Augier contre Tamour libre, contre les revanches et la passion. Avec des mots d auteur en plus et des solécismes en moins, Dumas reprend les bavocheries du Mariage cV Olympe et d'Une Chaîne; puis, les aj-ant cuisinés de larmes, il offre ce ragoût à la pudicité des mères de famille, à la vertu des honnêtes femmes qui n'ont par jour quun seul amant.

Nous voilà certes bien loin des révoltes de la Parisienne ou des Corbeaux, plus loin encore des « dames » d'Ibsen : Hedda Gabier, Rébecca West, Hilde Wangel, farouches héroïnes, sortes de Walkyries descendues au foyer des pleutres modernes pour en divulguer les hontes et fouler ses débris. Mais Ibsen, comme Wagner, montre un génie de trop puissante amertume. Jamais le public français, habitué aux sucreries impudentes, aux farceurs, aux marionnettes, n'y pourra sincèrement prendre goût.

Le maître de Rosmershohn etcelui de Parsifal ont affirmé, dans la calme sphère de l'intelli-

gence, la conquête germaine. C'est à peine si les races gréco-latines peuvent leur offrir des égaux, en évoquant les noms titanesques d'Eschyle ou d'Aligliieri.

Leur hauteur les fait inaccessibles. Quand la vogue s'attache à leurs ouvrages, elle ne sert qu'à montrer avec plus d'évidence quelles incompatibilités suprêmes les disjoignent du public. Longtemps encore le théâtre, succès et profits, servira d'apanage à ceux qui, Dumas, Sardou, Pailleron, ne donnent rien à la foule qui surpasse l'entendement des plus abrutis; à ceux qui, pareils au « Lacordaire de Bréda », ameutent sur les pécheresses, tout en réservant leurs bénissages pour l'ordre moral, la famille, la religion et les hymens grassement appointés.

19 juin 1897.

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