PARURES ET TRAVESTISSEMENTS
Avec la ténacité particulière aux choses frivoles, chaque printemps, l'époque des bals travestis rénove les mêmes prétextes dejoie et ces plaisirs honnêtement fastidieux que dore le soleil magique de la vingtième année.
Cavalcades, prises de masques, vegliones et batailles de fleurs, le programme ne change guère. Tous les quarts de siècle peut-être, une modification dans Foripeau suffît à égayer la complaisance des générations. Les serpentins avec les confetti représentent, de nos jours, l'ivresse publique, le délire d'un peuple exubérant et gai.
Les arbres, affublés d'un insolite feuillage, livrent aux souffles de mars les rubans multicolores où végète la gloire des papetiers. Pour le plus grand contentement des badauds endimanchés, le troupeau des masques bleuit de froid sous des harnais plus ou moins historiques.
« Le beau, disait Stendhal, est la promesse du bonheur.» Aussi, le cortège, à l'Opéra comme à Bullier, aux bals de bienfaisance comme aux Quat'-z'Arts, n'est-il qu'un embarquement pour Cythère où se retrouvent pêlemêle vieux fêtards, jeunes hommes intrépides et soupeuses affamées. C'est malgré le chatoiement des étoffes, malgré la belle humeur de commande, l'éternel marché des aventures à prix fixe, des bonnes fortunes à l'heure, — somme toute, un assez piètre divertissement.
Pourtant ce qui reste du carnaval n'est pas sans quelques charmes. Carême prenant de
Rabelais, redoutes de Gavarni, descentes de la Courtille où dialoguèrent Chicard et lord Seymour, ces carousses ancestrales témoignaient d'une santé robuste, d'une allégresse véhémente, sinon raffinée.
Leur souvenir prête aux réjouissances médiocres d'à présent un reflet de pantagruélisme que les plus chagrins ne sauraient accueillir sans quelque bon vouloir.
Encore que l'opérette ait beaucoup déprécié les costumes historiques, les mousquetaires Louis XIII et les pages mi-partie ; encore que le travestissement cherche avec raison Teflet comique au lieu de l'emphase quelque peu naïve des antiques saute-chiens, la fête des couleurs brillantes et des étoiles de joie ne subsiste pas moins agréable pour l'œil de l'artiste que par le passé.
Le costume si laid de forme et de couleur que
lïipreté du climat nous oblige à vêtir dans la rue fait plus aimables encore les nuances claires et joyeuses dont se parèrent, en leurs loisirs infinis, les riches hommes d'autrefois. La pompe ingénue des époques barbares, succédant à la fière simplicité des Hellènes et des Latins ; le luxe prodigieux de Forfèvrerie byzantine ; les robes tissées d'or et gemmées de pierreries ; le hennin fastueux du moyen âge, porté comme un diadème d'orgueil par les châtelaines féodales, tout ce mirage chatoyant sous les girandoles, dans l'animation prestigieuse de la danse, ne laisse point de dégager un agrément très vif.
Quand la richesse des soieries passementées d'argent et d'or se combine avec la laideur ou la difformité — dans Pulcinella par exemple, cet héritier démocratique des fous de cour — l'effet du travestissement devient irrésistible.
Comme la princesse chinoise du conte d'Henri Heine, la fantaisie aime à déchirer de ses ongles d'agate, les brocarts somptueux, les étoiles lamées, les brocatelles reluisant d'ornements et de (leurs. Ces nains que Velasqucz et les
maîtres vénitiens prodiguent dans leurs nobles compositions répondent au goût du monstrueux employé comme repoussoir, favorable à la beauté. Triboulet, Hop-Frog ou Bruscambille sont les héros indispensables de tout mardi" gras princier, mêlant aux rois les courtisanes et les histrions aux chambellans.
Le maquillage, ce travestissement des chairs, cette élégance artiste et suprême, bêtement contestée par une époque d'où s'en va tout instinct d'élégance, le maquillage complète et rehausse d'une touche définitive le caprice de l'habit. Pour les esthètes qui savent jusqu'à quel point le beau doit être voulu et que la grâce, comme l'amour, ne saurait exister sans de persévérants artifices, une femme privée de rouge est un monstre.
Le déguisement permet ainsi d'exagérer la touche merveilleuse et les plus subtiles nuances du masque féminin, d'approfondir le regard,
d'accroître la pourpre humide des lèvres, la blancheur marmorale des épaules et des seins. Sous le règne des derniers Valois, quand Henri refféminé, alternant les mascarades avec les processions, s'habillait tour à tour en galloise et en pénitent bleu, le costume prit une élégance dont le cynisme scandaliserait fort aujourd'hui nos pudeurs boutiquières. Lisez Vlsle des Hermaphrodites, et vous verrez ce qu'on pouvait écrire sous les tyrans d'alors. Fraises golderonnées (à la fraize on cognoist le veau), union de perles, justaucorps dessinant les formes sveltes : une apothéose du corps humain si longtemps souillé par la malpropreté chrétienne, du corps humain, dont Benvenuto chantait alors avec enthousiasme la parfaite beauté.
Pour les noces de Joyeuse, pour l'établissement de chacun de ses mignons, le Détraqué royal prodiguait les parures, mince et pâle comme le spectre d'une race moribonde — sous les velours génois ou les armures ciselées — tels que le montrent les portraits véridiques de Clouet et de Germain Pilon.
La Révolution française, époque théâtrale, vit aussi un étrange concours de costumes extravagants. Il ne fallait pas moins que le noble visage de Hoche pour magnifier le décrochezmoi-ça que les « géants de Quatre-vingt-treize» empruntaient avec exagération aux pompiers de David.
Il sied d'ailleurs de revoir parfois, animés de frais visages, les uniformes de jadis. La perruque à marteau, le pourpoint et la veste couleur de soleil, nous aident à comprendre la royale «mécanique», la pompe et la crasse de Louis XIV.
La poudre, les paniers et les falbalas suggèrent le dix-huitième siècle avec ses fadaises, ses tragédies de collège, ses soupers, ses petits vers et l'effroyable abjection de son âme. C'est de l'histoire en mouvement, de l'histoire qui marche, qui gesticule et qui vil.
Mais ce qui reste avant tout de cette revue archaïque, c'est, me semble-t-il, une admiration sans borne pour notre merveilleux habit noir. Tant calomnié, le frac, vêtementpar excellence, digne de Brummel, son inventeur, a pour lui cette vertu qu'étant, à quelques nuances près, égal pour tous les hommes, il permet à certains d'affirmer leur intime aristie par un geste suprême d'orgueil et de domination.
Nulle autre parure n'est capable de différencier si profondément les individus qui la portent : c'est le plus spiritualiste des habits. Non, pas même les noirs îampas dont Titien, Laurent de Calcar ou le Bronziuo engainaient leurs Magnitiques, n'égalent en noblesse patricienne le sobre et dédaigneux costume du dandy contemporain.
Baudelaire disait avec raison : « Rastignac est aussi beau qu'Achille Péhiade. »
Le drap et la soie mats de notre frac dépas-
sent les inventions des coloristes autant que l'allure sobre d'un gentleman l'emporte sur la chie-en-lit portenteuse du mage Péladan.
1 mars 1897.