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LES IMAGES D'HERMANN PAUL

A présent que TAffaire est entrée dans la paix immobile de THistoire ; que les fourbes, les imposteurs, les voraces dorment un sommeil de honte, blasonnés pour toujours par leurs mensonges et leurs forfaits, le temps est venu de compter nos morts et d'élever des temples à ceux qui, pendant la sinistre mêlée, ont, à travers le sang ou la fange épandue, suivi le fier pennon de la Beauté. Des flots d'ordures, une écume sans nom bouillonnaient sous un vent de tempête. La marée des ambitions lâches, des haines inavouables, un (lux monstrueux de bêtise cruelle submergeaient tout bon sens, toute pu-

deur. Le hourvari^des OEillets blancs répondait au « chahut » de la Congrégation. Au hennissement du jumartnationaliste, se mariaientles hihandu baudet sacerdotal. Une gluante et redoutable nuit pesait sur les cerveaux que traversaient mille formes indécises de bêtes visqueuses et rampantes : juifs antisémites, ignorantins violateurs, généraux de sacristies, vicaires de casernes, toutes sortes de chauves-souris, à Todeur infâme, au contact empoisonné.

A présent le jour se lève, la houle abjecte se retire. Les animaux hideux, vampires ou cancrelats, se réfugient dans Fombre, sous les pierres humides, sous les rochers obscurs. Au soleil du matin, brillent, d'un incomparable éclat, les perles — aussi belles que des larmes — apportées par la mer furieuse et l'orage en courroux.

Entre tous les artistes qui, par la plume, le pinceau, le geste écrit ou dessiné, ont marqué

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d'une impérissable effigie les hontes du militarisme, la sauvagerie du procès de Rennes, la bêtise consternante de Tantidreyfusisme, il n'en est pas de plus charmant, de plus âpre, ni de plus noble qu'Hermann-Paul.

Avec son humour narquois et sa bienveillante ironie, Léandre a stigmatisé tout ce que la « Ligue des Poires » fit mûrir de légumes saumàlres ou de fruits avariés : Goppée, bedeau tricolore, et Barres, universel envieux, et l'onagre Déroulède, champion inconscient de toutes les reculades, bouffon ingénu, chevalier d'affaires véreuses et Don Quichotte claironnant des plus noires trahisons.

Ibels, dessinateur parfois incorrect, mais plein de mordicante fantaisie, s'est approprié le « liulan national ». Esterhazy lui appartient à la façon d'une proie et d'un jouet. En redingote, en dolman, en caleçon, lutinant Margot, présenté par Vervoort ou subissant l'étreinte d'Henri d"Orléans, il emplit de sa silhouette équivoque les pages d' Allons-y.

Couturier, dont l'aristophanesque belle hu-

meur ne s'est pas démentie depuis les débuts de l'Affaire, a d'un crayon alerte et spirituel, chansonné, au jour le jour, cette clique scélérate de jésuites, de souteneurs et d'officiers. Hermann-Paul n'est pas si gai. Il estime, avec raison sans doute, qu'il n'y a pas là matière à se réjouir. Depuis ses débuts, avec une rude et tenace clairvoyance, il a noté la laideur des classes dirigeantes, les déformations qu'imprime au masque du bourgeois la pratique des idées basses et des lâches comportements. Nul mieux que lui n'a fait sortir la quantité de monstre que renferment en puissance les âmes des rentiers ou des tabellions. Implacable historiographe de Monsieur Quelconque, il l'a promené du berceau à la tombe, parmi les trivialités où s'épanouit son âme fétide et carnassière. L'Alphabet jjour les grandes personnes contient des pages comparables au seul Daumier, le Juvénal de la lithographie. Mais l'aventure de ce malheureux Dreyfus qui a fait jaillir tant de hautes indignations et de saintes colères, jetant dans l'action tels rêveurs ou essayistes que l'on

aurait cru, jusqu'alors, voués à un incurable dilettantisme, le procès de Rennes a conféré une puissance nouvelle aux grimaçantes figures d'Hermann-Paul. Une éloquence plus véhémente et plus humaine, accompagne le caricaturiste dans son élan vers la lumière et le bon droit.

Voici d'abord les diseurs de riens, les incurables gobemouches, les cerveaux de néant : bourgeois, philistins, hôtes des cafés de province et des estaminets de quartier, joueurs de manille ou de dominos qui s'entretiennent des affaires publiques après la fermeture des bureaux et du comptoir. « — Un condamné est un condamné, sans quoi on ne serait plus sûr de rien. Et on ne pourrait pas avoir d'opinion. » Ainsi dialoguent ces Invertébrés. Puis, c'est le troupeau des Satisfaits : ministres, généraux acharnés à la perte de l'innocent et, dans un vol d'apothéose, dominant la chose sociale par l'énormité de sa boufTonnerie, le gendre à Belluot, grotesque et malfaisant. Félix Faure prête la main à ces bandits pour fréquenter près des

duchesses et marcher Tégal des héritiers présomptifs. Les civils, en hideur, le disputent aux militaires, qui, dans ce recueil synthétique de la Revue blanche^ défilent, comme projetés par un cinématographe, dans l'horreur de leur sottise et de leur cruauté.

Chafouin et douceâtre, Méline assure qu'il n'y a pas d'affaire Dreyfus. Avec un tremblement fait de peur et de sénilité, Freycinet endoctrine le rapporteur : « — Rappelez-vous que j'ai dit qu'il n'y a pas de secrets militaires et débrouillez-vous. » Dupuy, réfugié derrière sa bedaine, réclame « une troisième épaule ». Suant de graisse, de contentement et d'inconscience : a — Eh bien ! mon pauvre Dreyfus, nous avons donc été mystifiés ! » dit-il au hâve moribond que le Sfax ramena. Moitié cabot, moitié jésuite, Quesnay montre sa laideur glabre d'eunuque ou de fœtus. Des éclairages fantomatiques le font voir, escamotant des preuves et raccrochant des témoins, tandis qu'une page inoubliable montre les têtes criminelles des cinq ministres prévaricateurs.

Le daim, le bai-bet, la pie, le veau, la buse malfaisante donnent assez exactement les correspondances animales de Chanoine, Zurlinden, Cavaignac, Billot et Mercier.

Goncourt parle des « crânes vulturins que l'on voit aux Sénats, penchés sur la délibération des intérêts ». Ici, le vautour même oft'rirait une comparaison trop noble. Ce sont, ou bien de vils oiseaux, déprédateurs à la suite, acharnés aux cadavres et à la décomposition, ou bien des quadrupèdes que leur stupidité empêcherait de nuire s'ils ne servaient en qualité de rabatteurs leurs astucieux compères.

Deux planches couronnent l'album d'Hermann Paul, qui seront à l'œuvre du jeune moraliste ce que fut le Massacre de la rue Transiionain à celle de Daumier. « — On est bien, ici ! » exclame Dreyfus, émacié jusqu'au squelette par le climat de l'île du Diable et les tortures de Tinfàme Deniel, en s'écroulant, dans son cachot de Rennes, sur l'escabeau de paille, unique meul)le de ce lieu. « — Les chiens aboient, la caravane passe ! '> Des mufles de Jocrisse et d'Iscariote,

des grouins d'antisémites, des museaux de vivelarmistes, une foule de garçons tripiers et de vicomtes saint-cyriens pousse des cris de mort contre le Vrai qui se dresse, contre le Juste qui chemine. La tourbe soudoyée des rôdeurs de barrière jette les clameurs apprises par Guérin ou le Père Dulac ; les patriotes de Mazas et les français de Coblentz jappent après Zola ou chourinent Pressensé. Qu'importe? le dédain ne saurait tomber si bas.

« Il faut, disait Chamfort, avoir beaucoup aimé les femmes pour en dire un certain mal. » Pour représenter, comme le fait Hermann Paul, ces cohortes abjectes du mensonge, de l'obscurantisme et de l'assassinat, il faut aimer, d'un amour filial, enthousiaste et farouche, la Pitié, la Lumière et la Raison. Un souffle vivifiant monte de ces pages amères, amères comme les vins purs et généreux.

u décembre 1899.

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