‹ La touffe de saugeChapitre 16 sur 31 · POÈTES CHINOIS · texte numérisé non relu

POÈTES CHINOIS

Tandis que les puissances bombardent Ta- Kou et posent des ultimatum; que, sous forme d'obus et de balles explosibles, pénètre le jour occidental à travers la muraille sainte, démantelée autant que les osanores de M. Barrés ; tandis que, chaque jour plus nombreux, plus ■voraces, plus fétides, les missionnaires que ne réfrène pas, comme jadis, une gamme de supplices ingénieux et variés, empoisonnent de turpitude chrétienne l'Empire du Milieu, en attendant les rapines, concussions et péculats des cliefs d'armée européens, c'est une joie que retrouver, dans les anciens poètes, cette fleur

d'élégance chinoise qui, sous l'empereur Ming- Hoang, s'épanouit aux rayons de la faveur souveraine, pareille à la coupe odorante du nelumbo.

Depuis le Chi-King, livre sacré antérieur à Confucius lui-même, qui est aux poèmes des époques littéraires à peu près ce que les hymnes védiques sont aux drames de Calidasa, jusqu'aux ouvrages des mandarins que les immanentes catastrophes n'empêchent pas de dire encore la Chanson de la Marrjuerile ou les pêchers fleuris, la Chine, artiste et délicate, n'a pas cessé de magnifier, un seul jour, l'éternelle beauté des choses, la jeunesse indéfectible du printemps, le charme exquis de l'amitié et les sobres festins où, sur les nattes de bambou, le convive s'égaye de vin pur dans les tasses cloisonnées.

A part l'héroïque et malheureux Thou-fou, nul ne célébra la gloire militaire. Ces lins lettrés ont pour riiomme du sabre, pour la force victorieuse, un mépris tel que Mercier lui-même n'en saurait espérer de plus profond.

Le nom de Dieu, la romance de la vie l'ulurc

qui souillent si fréquemment les plus belles inspirations des lyriques occidentaux n'infectent point les fines et riantes imaginations d'Ouang-Oey ou de Li-Taï-Pé. L'athéisme est le commencement de la sagesse. Or, les poètes chinois se montrent de tout point des sages accomplis.

Une mélancolie, pénétrante comme une odeur de santal, blasonne leurs cantiques d'une grâce infinie. Annonciateurs du mois de mai, ils savent mieux que personne à quel point sont éphémères les bourgeons des arbrisseaux. Ils savent que l'hiver est proche de la saison riante, aussi bien pour la vie humainequepour les jardins les plus merveilleux. Ouèn-Kiun pleure « la chanson des tètes blanches » et regrette de n'avoir pas trouvé un homme de cœur dont la tête blanchisse en même temps que la sienne, sans se quitter jamais, avec le même accent de passion douloureuse que plus tard nous rendra la grande Marceline.

Les amis se donnent rendez-vous, au déclin de l'année, pour en goûter la tristesse et voir,

une dernière fois les corolles prestigieuses.

« Nous nous versons à boire — dit Mong- Kao-Jen — nous causons du chanvre et des mûriers. — Attendons maintenant l'automne, attendons que fleurissent les chrysanthèmes — et je viendrai vous voir encore pour les contempler avec vous. »

Nul mieux que Li-ïaï-Pé n'a rendu ces affres de l'année mûrissante, de la vie à son déclin. C'est Theognis, c'est Horace. Brièveté des jours, douceur de vivre pendant qu'il est loisible de goûter encore aux fruits délectables, pivoines du pays de Thsin aussi précaires que la rose de Pœstum, le poète favori de la nation chinoise magnifia dans un langage impérissable tant de peines et d'enchantements. Rien de plus pur, d'ailleurs, ni d'un sentiment plus relevé. Les malpropretés dont les Occidentaux accommodent volontiers leur épicuréisme n'ont rien de commun avec ces fines élégies adroitement strapassées, légères et chatoyantes comme un kakémono.

Oyez plutôt la Chanson du chni/rin :

« Le maître de céans a du vin, mais ne le «versez pas encore; attendez que je vous aie » chanté la chanson du chagrin. Quand le chagrin » vient, si je cesse de chanter et de rire, personne » ne connaîtra les sentiments de mon cœur. »

» Seigneur, vous avez quelques mesures de » vin. Et moi je possède un luth long de trois » pieds ; jouer du luth et boire du vin sont deux » choses qui vont bien ensemble. Une tasse de vin » vaut, en son temps, mille onces d'or. Bien que le « ciel ne périsse point, bien que la terre soit de » longue durée, combien pourra durer pour nous » la possession de l'or et du jade? Cent ans au » plus. Voilà le terme de la plus longue espé- » rance. Vivre et mourir une fois, voilà ce dont » tout homme est assuré.

» Écoutez là-bas, sous les rayons de la lune, « écoutez le singe accroupi qui pleure tout seul » sur les tombeaux !

» Et maintenant remplissez ma tasse^ il est » temps de la vider d'un seul trait. »

Quel brindisi comparable à cette lugubre invitation? Le dernier trait, ce singe, misérable

caricature de la forme humaine, ce singe qui lamente sur le tertre où toute forme s'avilit et disparaît, donne à la fuite des heures une signification plus poignante, semble-t-il, que cette larve d'orfèvrerie dont Pétrone amuse le banquet de Trimalcion. Il faut boire, carie Néant sert d'échanson. Et ce n'est pas le couplet bachique oîi Déranger trempe avec son âme de concierge un hoquet tricolore; c'est un ci'i de désespoir tragique et lamentable, comme l'ivresse ellemême, comme la mort et comme l'amour.

Des nuances de sentiment, des recherches inconnues à la grossièreté occidentale colorent, des plus précieux iris les chansons du moindre poète. Dans le Chariot de terre cuite, la courtisane Vasantaséna, respirant le manteau de celui qu'elle aime et qui a déjà passé le milieu de la vie, s'écrie : « Le parfum du jasmin !... Ah! son cœur n'est pas mort ! »

Façon exquise de sentir que la femme jaune, plus soumise, plus esclave que TArya, pousse aux limites dernières de la subtilité. Voici la déclaration d'une femme fidèle à ses devoirs par

Tcliang-Tsi. En vérité, le fameux couplet de Chimène : « puisque pour l'empêcher de courir au trépas » semble, au regard de celui-ci, quelque peu balourd et débouté :

« Seigneur, vous savez que j'appartiens à un » époux; cependant, vous m'avez offert deux » perles brillantes. Mon cœur s'est ému, mon » esprit s'est troublé; et ces perles, un moment, » je les ai fixées sur ma robe de soie rouge.

» Ma famille est de celles dont les hauts pa- » villons se dressent à côté du parc impérial !

» Et mon époux tient la lance dorée dans le » palais de Ming-Kouang.

» Je ne doute pas que les sentiments de » Votre Seigneurie ne soient purs et élevés, » comme le Soleil et comme la Lune ;

» Moi, je reste fidèle à celui avec qui j'ai juré » de vivre et de mourir.

» Je rends à Votre Seigneurie ces deux perles » brillantes, mais deux larmes sont suspendues » à mes yeux ».

Dans son Lime de Jade ^ Madame Judith Gautier a savonné, affadi, expliqué, châtré de vingt

liG LA TOUFFE DE SAUGE

façons mignardes cet admirable poème. Ainsi paraphraserons-nous, après le démembrement, lorsque Rochefort aura conquis le fleuve Jaune et Barillier le fleuve Bleu. En attendant, relisons les poètes de V époque du Thang, si bien traduits par Hervey de Saint-Denys. Sachons nous plaire à leurs chefs-d'œuvre, malgré ce que leur nom et leurs décors semblent avoir d'étrange ou de rébarbatif. En vérité, il serait injuste d'aff'ubler les Célestes, en traversant la douane littéraire, de patronymes francisés et d'exiger que Ssee- Ma-Sian-Ju, par exemple, s'appelât, ici, Trouillot ou bien Chênebenoist.

21 juin 1900.

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