‹ La touffe de saugeChapitre 17 sur 31 · LE DERNIER REFRAIN · texte numérisé non relu

LE DERNIER REFRAIN

C'est jeudi prochain que, sur une grande scène de Paris, les auteurs de chansons et les artistes « aimés du public », réunis dans la même pensée charitable, intenteront un concert au bénélice du pauvre Jules Jouy.

Le malheureux poète, après avoir charmé de sa verve mordante la foule aussi bien que les délicats-, a vu, soudain, lléchir son intelligence et tomber, au vent de la folie, chaque pétale de son humour. Lamentable fin d'un esprit charmant, condamné à redire, parmi les solitudes mornes d'un hospice d'aliénés, tant de refrains dont s'égayèrent nos mémoires ! Gomme André

Gill le caricaturiste, autre amuseur sombré dans la folie, voici que l'ancien trouvère du Chat-Noir, mordu par les angoisses quotidiennes, laisse tomber, comme un vêtement trop lourd, cet esprit si neuf et si osé que nous aimâmes.

Terrible instant que celui de la quarantaine ! A ce moment irréparable où, suivant l'expression d'AJphonse Daudet, « Fliomme atteint le palier et trouve la clef qui lui ouvrira jusqu'au fond toutes les portes de l'existence », plus d'un qui semblait, jusqu'alors, invulnérable, connaît la désagrégation de l'âge et ce qu'apportent de trouble, dans les plus fiers esprits, les secrètes douleurs. Ce rire d'emprunt, masque nécessaire aux combats de chaque jour, fait place aux rides indélébiles, aux sillons que creusent sur la face humaine le ruissellement des larmes, la crispation des fureurs.

Age de désespoir ou de maturité. Peu de temps après la quarantaine, l'auteur des Fables entendit ces vers de Malherbe qui décidèrent sa vocation, La Bruyère entreprit de surpasser

Théophraste et Rousseau publia les hautaines déclamations du Contrat social.

Mais combien, pour ces illustres exemples, combien de vaincus ont abandonné la lutte à cette heure fatidique oîi la jeunesse déclinante jette une lueur ténébreuse sur les espérances mortes, découvre à nos regards désenchantés l'ironie des entreprises magnanimes et des orgueilleux vouloirs !

« Est-ce parce que je descends la vallée des années qu'elle me trompe ainsi ! » murmure Othello quadragénaire, en songeant que ses cheveux gris se mêlent aux blondes tresses de Desdémone. Et c'est la saison où le malgracieux Arnolphe pleure devant les seize ans d'Agnès.

Amour, talent, succès, la quarantaine sonne la minute décisive où l'homme peut sans ridicule aspirer pour la dernière fois, à la fortune comme au bonheur. Ce moment dépassé, l'ombre ne tarde guère : malheur à ceux qui, ne prévoyant pas le prochain crépuscule, oublièrent d'installer par avance un abri pour le soir et des quartiers d'hiver ! Nulle joie ne sera per-

mise à leurs tristes automnes. La vie renaissante, chaque jour, sera pour eux comme un éternel reproche, comme une source inépuisable de regrets.

Parmi ces navrés, je nommais tout à Theune André Gill.

Celui-là, muni de quelque savoir-faire, de Ja verve un peu grosse utile pour la caricature politique, avait eu son heure de vogue — de gloire même, si la gloire consiste à être vanté par un nombre considérable de pi^noufs.

André Gill profita de sa notoriété pour couvrir de boue l'Empire malheureux. Son crayon se complut à montrer la belle Impératrice de la veille sous les traits infâmes d'une chienne 'Ou d'une truie. L'exil avait pris les Bonaparte : la démence fit taire leur contempteur. Et ce n'est pas un maigre sujet de réflexion que cette justice des choses qui ferait croire à de providenliellfis représailles.

Aucun reproche de ce genre ne pèse sur l'aberration de l'infortuné Jouy.

Bien longtemps avant que la contre-façon

loi

eût installé dans chaque estaminet de fausses tavernes Louis XIII, aux jours héroïques où le gentilhomme Salis, d'une voix tonitruante et d'un geste cérémonieux, montrait aux philistins mystifiés « FÂrtiste >>, bête-noire, mais profitable à son commerce, — Jules Jouy fit entendre au cabaret du boulevard Rocliechouart un répertoire, neuf alors. Vingt années, depuis ces jours, ont multiplié les caveaux artistiques et suscité au novateur des émules par bandes. Mais rien na pu effacer des mémoires ces refrains, dont quelques-uns — La Terre, par exemple, — atteignent à la pure

beauté.

Cette complainte de la 7emj honora, plus que tout autre chant, l'été de la Saint-Marlia où, pour d'étemels adieux, la grande Thérésa se fit entendre.

Ce fut un enchantement que d'ouïr, pour la dernière fois, la grande cantatrice, dans un poème fraternel et rustique à la manière de Pierre Dupont.

Jules Jouy avait eu l'honneur de donner,

avant Féternel silence, un chant digne de sa gloire à la muse des faubourgs.

Le café-concert date à peine de trente ans, ainsi que l'a établi fort exactement Maurice Lefèvre, dans son amusante étude sur les « Gestes de la Chanson ». Malgré cette origine d'hier, le temple du refrain canaille et de la scie ignominieuse ne compte plus les fidèles de jadis.

Les grivoiseries cyniques, allant du pétomane au lupanar, ne suffisent plus aux abrutis qui hantent ces endroits. La gymnastique fantômale des minstrels, l'appât de la comédie en un acte sont seuls capables de les retenir. Mais, si le beuglant périclite, la chanson ne s'en porte pas plus mal : au contraire. Je n'oserais ici proférer des noms, par crainte d'oublier quelqu'un des plus méritants. Jamais l'odelette satirique, jamais les couplets amoureux ne furent chantés

avec une pareille abondance par d'aussi excellents auteurs. De Ferny à Xavier Privas, toute rironie et toute la grâce ont revivifié l'antique muse gauloise, et Ton peut dire que la fraternelle manifestation de jeudi sera comme une apothéose de la romance aux derniers jours du siècle qui s'en va.

Au fond de Tàme, toute Française garde un je ne sais quoi de tendre pour la romance, un goût de modiste pour l'azur artificiel de sa petite fleur bleue. Maurice Lefèvre, déjà cité, juge que la même corolle s'épanouit dans l'àme des plus sinistres voyous et je ne serais pas surpris que son opinion fût de quelque vérité.

Oyez plutôt les chansons que rabotent, au fond des cours noires et dans telles impasses des populeux quartiers, les citharistes de la rue. Il n'est question, là-dedans, que de lilas en fleurs, de baisers sous les branches et de ce

printemps éternel où les brunisseuses rêvent, au bras d'un « petit homme bien gentil », de regarder la feuille à l'envers, dans un paysage friturier.

J'ai connu, moi jouvencel, la plus parfaite incarnation de la romance pudibonde, amoureuse et printanière : Madame Loïsa Puget, qui passa les dernières années de son existence dans une perpétuelle villégiature, entre Bagnères et Pau.

A soixante-dix ans, l'aimable vieille portait un chapeau blanc à bavolet mauve, surchargé d'un faix de volubilis dont mes yeux ingénus demeuraient tout pantois Et j'avais peine à croire que cette fée au langage choisi, au maintien chantourné, pût descendre vraiment de ce Puget dont Baudelaire m'avait parlé déjà :

Golère de boxeur, impudence de faune, Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, Grand cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, Puget, mélancolique empereur des forçats.

Depuis Loïsa Puget, Masiiii et Paul Henrion dont les innocentes fadaises bercèrent

... mes beaux sommeils d'enfant gâté,

la chanson eut le bon esprit de magnifier d'autres objets que les chcâtelaines en cartonpâte, les fils de la Vierge, et riiirondelle des prisonniers.

Sur les traces de ce noble Pierre Dupont et d'Eugène Pottier, elle n'a pas cru querien d'humain lui fût étranger. La raillerie d'Aristophane y côtoie la volupté de Tibulle. A mi-côte du Parnasse, elle bâtit une cité moins ambitieuse que l'inaccessible domaine des purs lyriques. Ni tour d'ivoire, ni palais de cristal, ni maison d'or, mais d'amènes pourpris et des bosquets bien duisants aux joyeux entretiens comme aux propos d'amour.

C'est la chanson nouvelle, cette chanson d'hier et de denaaln que Jules Jouy fit entendre un des premiers. Muse aimable qu'il est juste d'évoquer à l'heure oîi son fidèle, touché par le mal le plus cruel dont soit passible rinfirmité humaine, a perdu cet esprit qui anima de si heureux poèmes.

Puisse-t-elle, cette chanson animée, cette chanson dernière, consoler dans ses peines matérielles celui dont l'intelligence ne vit plus qu'à travers les musiques riantes d'autrefois !

Page 1