LE DOCTEUR JEAN-PAUL TAILHADE
Au docteur A. Dclfau.
« Non sine me est lUn parlus- honos : Tarhellœ Pypou i Teslis »
(TiiiULLi. Lib. Carm. VIII.)
Un petit homme sec, à la mise recherchée, aux gestes anguleux, à la face glabre, à la voix brève et dure, avec, abaissant les lèvres, un pli de sarcasme profondement accusé ; les tempes hachées de rides, une taie sur l'œil gauche et qui portait perruque, c'est ainsi que je revois, après trente-cinq ans révolus, mon grand oncle paternel, le docteur Jean-Paul Tailhade, inspec-
teur des thermes de Capvern. Il me faisait grand peur et je ne l'aimais guère. Autour de lui je sentais la mal aria que transsudent les vieilles gens maugracieux et revêches aux petits. Avec l'intuition immédiate de la pure animalité, l'enfant discerne quels ombrages seront épineux à sa vie indécise. L'hiver acerbe de mon grand oncle manquait de souffles amènes où je me fusse dilaté. Sa principale mignardise, alors qu'il gracieusait, consistait à me promettre un « martinet en peau de Diable ». Je ne croyais guère au martinet et pas du tout au Diable. Nonobstant, la menace m'efl'rayait.
La maison qu'il habitait à Lannemezan, avec sa nièce, vieille fille laide, bigote, acariâtre et doucereuse, n'était pas pour atténuer leTéfrigérant de leurs personnes. Je ne sais pas d'endroit au monde aussi exempt de beauté. En septembre, déjà le vent y lamentait, au seuil des chambres nues, sous les portes mal jointes. C'étaient, pendant la nuit, des clameurs, des sifflets et des râles, des cris d'angoisse et de^colère, un tumulte de voix furibondes ou singul-
tueuses, la déclamation de la tempête qui me glaçait en mon lit puéril.
Sous le manteau de la cheminée patriarcale où cuisaient nos repas, où, maîtres et servantes, dès le premier froid d'automne, se groupaient familièrement, Jean-Paul Tailhade « mon parrain » travaillait, ses besicles d'or chevauchant ses oreilles. Il parlait peu, lisait, annotait, encombrant de bouquins et de fiches une table grande à peine comme un carton d'écolier. Sa place au coin du feu était chose sacrée. Seul, un angora noir, aux beaux yeux d'ambre pâle, osait la partager avec lui.
Nulle jeunesse n'égayait cette demeure d'austérité maussade, que je ne quittais guère, sinon pour assister à d'interminables offices : messes de plain-(,'hant, vêpres et sermons d'imperméable ennui. Les miens auraient cru me perdre s'ils m'avaient laissé jouer, courir et boire du plein air avec les galopins du bourg.
Mais le jardin, monotone jardin de presbytère ou de collège, avec ses carrés de choux, ses arbres à fruits, ses plates-bandes ornées de
fleurs communes : dahlias, symphorines, passeroses, et, plus tard, les asters d'un mauve exténué, me gardait quelques plaisirs. J'y larronnais des pommes vertes en mâchonnant des lambeaux d'alexandrins.
La famille Tailhade, originaire du versant espagnol des Pyrénées, était au quatorzième siècle en possession d'habiter le hameau de Capvern (Cf. A. Curie-Seimbres. — Archives des Hautes - Pyrénées), ainsi qu'il appert d'un cahier de recensement (1), recordé sous Louis le Hutin, roi de Navarre (1306 à 1314). Il ne paraît pas qu'une période si durable ait apporté la moindre fortune à ce lignage de terriens sans ambition.
Leurs fils, tabellions, magistrats ou médecins,
(1) « Parmi les habitants de Capvern y figurent Peti-us et Arnaldus Talhada. L'établissement thermal de cette commune est dirigé aujourd'hui (1847) par le savant docteur Tailhade dont la famille appartient, depuis lors, à la localité. »
[Loc. cit., p. i.)
quittèrent la glèbe paternelle et, vers la moitié du dix-huitième siècle, accédèrent à la bourgeoisie, ayant eu, comme dit Renan, tout loisir d'accumuler des sensations pour leurs héritiers.
Mon aïeul, notaire à Capvern, décéda peu d'années avant la Révolution, laissant une veuve de trente ans à peine et quatre enfants en bas âge. Il fallait vivre. Il fallait, coûte que coûte, élever les garçons. La jeune femme évinça des prétendants nombreux (elle était fort agréable), n'espéra plus que dans ses fils.
Deux moururent, premier qu'être sortis de page.
L'aîné des survivants, mon grand père, transféra l'étude paternelle dans Lannemezan, ayant épousé mademoiselle Rose Larroque de Hèches, dont le frère, peu de temps après, mourut d'une façon tragique, abattu d'un coup de fusil par les charbonniers de la montagne qu'il avait chassés cruellement de ses forêts.
Jean-Paul intégra sa médecine à lu Faculté de Montpellier. Le professeur Lordat y dominait alorS; enseignant une manière de théologie qui
ne contribua pas médiocrement à rendre stupides la plupart de ses élèves. Tout médecin qui n'est pas athée ne saurait être qu'un faiseur ou qu'un idiot. Voici quelques-unes des billevesées que professait Lordat [Insénescence du Sens intime) :
« La science de Thomme se doit com^poser d'une science physique, appelée Anatomie, et d'une science métaphysique divisée en deux parties, dont Tune est la Psychologie et l'autre la Biologie humaine... Ces trois branches, très distinctes de la Physiologie humaine, sont toutes également nécessaires et doivent être, toutes, aussi consciencieusement étudiées. »
Solon, ingénu thérapeute, affirmait que la guérison des maladies s'obtient par l'emploi des herbes officinales, ainsi que par Fimpositiondes mains et les paroles sacramentelles. C'est encore la doctrine des somnambules de foire, des entrepreneurs de miracles. Lordat la professait. Jean-Paul Tailhade, dans une lettre à M. Cazaugrand, médecin à Montréjeau (Toulouse, impri- 'meriede Cosne, 1827), affirmait l'existence d'un
principe vital indépendant des organes et de la vie, encore que, même en ce temps, l'école formée par les Bordeu, les Cabanis et les Bichat eût détruit ce système ridicule, pour y substituer une doctrine de faits et d'observation positive.
Ce tribut payé aux « idôla magislri », Jean- Paul Tailhade, que les circonstauces et Famour du terroir paternel avaient fait inspecteur des eaux de Capvern, manifesta, dans ses travaux d'hydrologie aussi bien que dans l'étude journalière des affections proposées à sa diagnose, une conscience qui, fortifiée par quarante ans d'exercice, lui tint lieu d'esprit scientifique et d'études positives.
L'influence extravagante de Lordat, qui, vers le déclin de sa carrière, attestait les Pères dans ses cours de pathologie, se fait sentir néanmoins et caractérise la plupart des brochures, assez nombreuses, que le docteur Tailhade publia. J"ai sous les yeux ses cahiers d'observation depuis 1810, oîi les hémorrhoïdes, les pertes blanches, les calculs vésicaux alternent avec des sentences, maximes, épiphonèmes et concetti glanés à tra-
vers les poètes modernes ou anciens. Hilarant spicilègel On pense involontairement à ce docte Mondor qui, pour initier Tabarin à la médecine aristotélique, palabre de omni re scibili et de quelques autres encore.
D'une lecture fort étendue, bon humaniste, sachant mal plusieurs langues, Jean-Paul Tailhade, grand lecteur de Cervantes, en a parfois l'érudition puérile et surannée. Ses dissertations, malgré leur écriture élégante et ferme, sentent le collège, la rhétorique, le besoin d'étaler une science intempestive. Je trouve dans une plaquette sur la Haount Cauto appliquée au traitement de la gravelle, quelque douze citations d'Arioste, de Camoëns, de Métastase, de Gœthe et de saintJérôme! C'est à la fois un traité de la néphrite et un cahier de bonnes expressions.
Dans la vie privée, le docteur Tailhade passait à bon droit pour avoir la dent dure et cingler
de « mots cruels » ses amis tout comme ses adversaires. Des rimes patoises qu'il tournait fort agréablement sont restées dans les mémoires. Tels couplets, dont la saveur goguenarde et l'humour du dialecte local aiguise le charme satyrique, valent tout ce qui nous est parvenu de meilleur en ce genre. On cite encore, à Lannemezan, des répliques de mon grand oncle. Étant maire de la ville, et comme on venait d'élire conseiller municipal un maréchal ferrant : « Ce choix, dit-il, est judicieux : le nouveau conseiller chaussera ses confrères. »
Ces honnêtetés lui venaient d'abondance.
Brave homme, néanmoins, et doux aux malheureux. Pendant l'hiver, il exerçait à Lannemezan, où les honoraires se payaient, alors, en nature. Jamais il ne tira profit des denrées que lui portaient ses clients. Toutes, grain, volailles, etc., s'en allaient distribuées aux pauvres, qui adoraient ce bourru bienfaisant.
11 vécut au milieu d'eux. Nul ne fut, moins que lui, soucieux de parvenir. D'une simplicité de mœurs toute campagnarde, il ne soupçonnait
pas la convoitise des lionneurs ou l'appétit de l'argent. Sans intrigues, sans amour ni ambition, il borna ses désirs à la médiocrité villageoise et parcourut le cycle de ses jours dans da demeure ancestrale. Horace, dont il aimait la paisible sagesse, eût approuvé son goût du repos et de la solitude, sa retraite volontaire loin, des tracas et des soiuiis mondains.
11 mourut octogénaire dans « le champ qui lui riait plus que tout autre. » Les ivresses de T orgueil, la poursuite' ellrénée de la gloire, la joie sans pareille de sentir battre le cœur des foules sur son oœur ne troublèrent jamais le rythme de sa vie, paisible comme un. somimeil d'enfaût.
Un grand cyprès doat la verdure sombre pyramide sur le bleu du ciel montagnard, indique la place où gît le vieux guérisseur. Dans les tristes nuits d'octobre, quand le vent hurle et pleure sur les landes fanées, l'arbrfi mélancolique semble chuchoter encore les vers des
poètes qu'il aima et redire à son « maître d'un jour » rinanité de la vie et du labeur, tandis qu e sommeillent auprès de lui,
« Oublieux du matin et de l'appel des coqs, « Les rustiques ancêtres du iiameau. »