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PRÉFACE

POUR LES « MÉMOIRES d'UN DÉFROQUÉ » d'hENRI DUHAMEL (1)

En me faisant Thonneur de solliciter de moi une préface — au moins inutile — pour son œuvre de début, Henri Duhamel, que stigmatisait, hier encore, Tinfamante livrée du sacerdoce catholique, a voulu, par un acte magnanime, attester quels robustes liens, désormais, le joignent à ceux qui vont guerroyant pour la justice, pour la raison, pour la pensée libre ; à ceux qui ne pactisent point avec les mensonges de l'Autorité, qui la prétendent abolir dans ses manifestations économiques et sociales aussi

(1) Société d'éditions Uttéraires.

bien que dans la vie intérieure, déracinant, par violence ou par persuasion, les plus exécrables de ses forteresses : capital, famille, patries et religions.

Comme anarchiste et comme ami, je défère donc aux vœux d'Henri Duhamel, encore que d'autres, en mon lieu, eussent pu l'introduire avec plus d'éclatet d'autorité dans les ateliers du journalisme, le manifester comme un exemple superbe aux camarades connus et inconnus, aux servants de l'Athéisme et de la Révolution en marche.

Prisonnier dès son enfance dans l'ergastule clérical, Henri Duhamel, pour venir à nous, brisa vaillamment toutes les chaînes, tous les réseaux subtils dont l'adresse malfaisante paralysait ses membres. D'un bond franchissant les barrières détestables, il marche, sans crainte ni regret, vers l'unique but des nobles intelligences : lumière et liberté. Ni la pauvreté, ni la haine de ses collègues d'hier, ni les représentations d'une famille intoxiquée par la supercherie galiléenne, rien n'a fait dévier de son héroïque

chemin celui dont vous allez entendire la confession ingénue et poignaate. Décras&é à peine de rÉgli&e et des fanges chrétiennes, le prêtre rendu à la commune loi trouva pour unique repos- de nouyellesamertumes, une amour décevante, après la menteuse chasteté. Qu'importe! Il ne recule point, comprenant qu'il faut, d^abord, servir l'honneur et la vérité, sans aucun souci des contingences personnelles, curieux seulement, comme dit Juvénal, de ne pas aliéner, pour embellir ses jours, la pudeur — seule raison de vivre.

Le Christianisme, religion des esclaves-, des barbares et des prostituées, ayant pour but la domination exclusive du prêtre, pour moyens TabruLissement des races, la dégradation de la personne humaine, la laideur, la bêtise et la. férocité, a si bien déshonoré le monde que le fait de rencontrer un homme libre ne relevant que de sa conscience, peut passer, à présent,

pour un miracle sans second. Les prêtres de Jésus, en réprouvant le sexe, l'orgueil et la, volonté, réduisent leurs catéchumènes à je ne sais quelle bassesse nocturne, servile, accroupie et nidoreuse dont ([uelques-uns ^e libèrent à peine : ainsi les Eacbaînés dans La Caverne de Platon.

Henri Duhamel fat de ceux-là.

Comme Renan, comme Ledrain, comme Lamennais, en 1850, comme Victor Charbonnel, de (nos jours, Duhamel a connu, vers la trentaine, cette cri-se intellectuelle qui chasse hors de l'Église tout lévite gardant un cœur honnête, un esprit éclairé.

Que des brutes, sans fin accomplissent les Tites grotesques ou sinistres : que les Delacollonge, que les Mingrat de toute robe procèdent à rimpanation du pendu juif! Que, dansTombre des confessionnaux, ils dévirginent les pucelles et sodomisent les juveigneurs ! Que les escrocs de Lourdes vendent bouteilles miraculeuses, cr-viétans et thériaques aux demi-fous, leur clientèle; que les médecins, bandifes enrégi-

mentes par ces tirelaine, partagent avec eux le fruit de leurs rapines!... vient une heure où, même ensoutanés, des hommes tels qu'Henri Duhamel sortent, loin du dogme faux et du dieu répugnant, de la ténèbre christicole et des voleurs en jupons noirs.

L'auteur dit magnifiquement ces choses dans une lettre à l'évêque d'Amiens, qui, mieux que tout autre document, servirait d'exorde au pré" sent ouvrage. Enphraseséloquentes,d'oiirenvoI d'une généreuse indignation n'exclut la raillerie non plus que la logique, il pose le bilan du christianisme : doctrine, morale et résultats sociaux.

Nous sommes loins des sophismes que les Brunetière, les Vogue et autres capucins de salon propagent, dans un intérêt personnel, afin de raccrocher la clientèle pécunieuse. Entraîné comme il le fut aux jongleries théologales, Duhamel décortique aisément le fatras

des Janotns, les gloses des pédants et ce Thomas d'Aquin, paranymphe de toute cuistrerie, qui, d'un zèle non pareil, analysa sa propre sottise. 11 porte la lumière dans le jargon des hommes obscurs. Ainsi le rire, tueur de dieux, le rire d'Aristophane, de Hutten, de Rabelais et de Voltaire, monte parfois à ses lèvres. Si atroce qu'elle puisse être, la pouillerie chrétienne est trop abjecte aussi pour indigner un galant homme. Où le mépris suffît, à quoi bon la colère? Sous des influences néfastes etpréhistoriques, Duhamel avait apostasie les dieux pérennels de l'humanité : la Beauté, le Droit, cette Musique divine qui comprend le noble jeu de toutes les forces harmonisées. Par un impulsif retour, il adorait l'obscène, le dégoûtant Simulacre, héritier des Adonis, des Zagreus, des Osiris, des Médiateurs d'amour asiatiques ou nègres, le Christ, prince des larrons, des gaupes, des obscurantins et des cannibales, seigneur de Max Régis et de Bob Walter, de Flamidien et deDrumont.

Nous saluons, aujoui-d'hui, sa rentrée dans rÉglise véritable, dans la cité des hommes libres. Et, puisqu'il a compris le danger des sociétés secrètes, puisqu'il a éprouvé que riiomme ne peut, sous peine de déchéance, déserter la civilisation héréditaire, accueillon&rle d'une étreinte fraternelle ! Pour venir à nous, il a rompu avec l'embrigademeut tenace etdélétèue de la Croix. Il a conspué le Gibet symbolique doutions les tyrans, depuis Constantin, prétendent vainement faire l'étendard des peuples. Âccueillons-le, tel Julien au retour de Nieomédie, avec les lauriers des Auguste et la pourpre des César.

S'ils reviennent perpétuellement, les joure de Constance et de Théodose; si le monde aplati-se vautre sous les orteils du premier boucher, sous la hampe ignominieuse du drapeau, si la flamme nous menace encore, incendie pour les bibliothèques, bûchers pour les penseurs, drainons une main afl'ectueuse aux braves qui, près

de nous, viennent combattre le bon combat de l'Alkéisme et de la Liberté !

Dans le Jowmal du Peuple, Sébastien Faure exaltait naguère, en un superbe langage, Tévasion de Duhamel.

Ce cri douloureux, admirable, que Gulnaudeau prête à l'Abbé Allain quittant son presbytère : «Fuyons ce lieu ! Allons n'importe où , vivre/», est celui que vous entendrez ici, comme un cantique de bataille et de libération. En même temps qu'un livre fort et charmant, Duhamel connaît la joie d'avoir accompli un beau geste, mené à bien une glorieuse action. Prospère son exemple ! Que cet appel jeté par une conscience noblement récupérée, instruise et délivre tant de malheureux qu'empoisonnent, depuis leur enfance, le virus des catéchismes, la maVaria du séminaire et les narcotiques de l'autel!

Jadis, quand la potence du Nazaréen ne souillait point la face de l'univers, les peuples ro-

bustes célébraient, au premier soir de mai, la vigile de Vénus, Féternité des choses, le rut béni de la Terre, les fécondes étreintes et les rires joyeux. Un sourire de la Déesse flottait dans Tair apaisé, mêlant, au fond des bois, la lèvre des amants et la croupe des bêtes. Mavors, luimême, blessé d'un éternel amour, s'endormait sur les lits balsamiques du printemps. Et, deminus, les éphèbes, portant des branches vertes, annonçaient la saison des nuits tièdes, la gloire des baisers :

« Ver novum, ver jam canorum., ver renalus orbis est !

» Cras amet, qui nunquam amavit ; quique amavit, cras amel! »

Que cette date vous soit fatidique, mon cher Duhamel. Demain paraîtra votre beau livre, témoignage cruel et magnanime rendu par vous à la permanence de la Vie, à la Force, maîtresse des Éphémères et des Dieux. La beauté pacifique des choses, l'éternité de l'amour consolent de la laideur et dos crimes barbares que, sans relâche, perpètrent les faux civilisés.

Quand les casernes, les cathédrales et les lupanars ne souilleront plus la face du monde ; qnand les adolescents et les vierges n'assumeront plus la mascarade honteuse des premières communions 'que je vois, à cette heure, défiler sous mes yeux dans la ville païenne de Ronsard, déshonorant les quais du grand fleuve ligure, alternativement avec la Crapule militaire) ; quand des moissons nouvelles, pour des hommes nouveaux, feront croître le froment nourricier, aux lieux où montaient les Croix stériles, peutêtre qu'alors ces fils heureux de nos détresses, à qui nous préparons un habitacle de douceur, nous enverront quelque salut de gratitude pieuse et d'aimant souvenir.

Travaillons pour eux ; s'ils se montrent ingrats, nous n'aurons pas perdu notre labeur.

De nouveaux printemps ombrageront la terre pacifiée. Les sycomores, les ébéniers et leslilas en fleurs ; les nuits de mai pleines de rossignols, de parfums et d'étoiles, diront l'hymne sans fin de la jeunesse et de la liberté, chante-

ront aux amants d alors combien nous les aimâmes et quels bras nous tendîmes vers eux, du fond de nos angoisses, de nos prisons et de nos douleurs.

Blois, le 30 avril 1899, pe7'vigiliu?n Veneris.

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