PRÉFACE
POUR U-\ LIVRE d'hommages AU PRÉSIDENT MAGNAUD (i)
M. le président Magnaud à qui les aaaiectes que voici offrent l'hommage d'esprits enthousiastes et lettrés porte, aux yeux de l'univers, un renom épiphane de clémence et de bonté. Rien de plus légitime. Le sauveur de Louise Ménard obtient à bon droit cette louange pour la miséricorde que, si noblement, il impartit aux vaincus, aux deshérités, à ceux que le grand Dos toïewski nomme.les Humiliés et Offensés. Mais à glorifier le magistrat exorable, le grand homme pour qui de l'humaine détresse rien ne demeure étranger, on oublie trop que ses nobles tenta-
(1) Librairie Albert Wolil'.
tives prennent leur plus vif éclat d'un retour vers la Loi, vers cet Ordre immuable que les codes saugrenus ou barbares peuvent mettre en oubli mais qu'il n'est pas en leur pouvoir de supprimer ou de détruire.
« 0 JUSTICE ! 0 MA MÈRE ! » lamente, sur son Caucase, le Titan crucifié j^our avoir eu pitié des Ephémères. Du roc où l'entraînèrent la Violence et la Force, du roc oii, plus tard, le stoïcien prendra un ferme appui, l'appel sublime a roulé d'âge en âge ; il a confondu en un seul devoir ces deux formes du droit, le Pardon et la Justice, marqué l'Idéal où tendent les civilisations en exode vers la Lumière et la Pitié.
A défaut de pensée, l'étymologie suffirait pour nous apprendre que, dans la Cité grecque, notre éducalrice éternelle, Dieux et Lois se confondaient, ceux-ci représentations concrètes de Tordre universel dont le Droit formula plus tard l'expression abstraite.
Quand Socrate, précurseur du christianisme, eût ouvert la porte aux mensonges, aux ténèbres, aux religions énervantes et malpropres de l'Orient, une dernière lueur du génie hellène, lueur antisocratique, lueur antichrétienne, vint ennoblir sa doctrine. C'est la conclusion de rEutijphron : Rien que le Juste n'est divin. «
Retrouvée par le Portique, par les grands légistes qui, au deuxième siècle, ordonnancèrent le Corpus juris, cette parole sacrée n a plus d'écho dans le gâchis sanglant du moyen âge. La Grâce est désormais substituée à la Loi, l'arbitraire à l'équitable répartition des récompenses ou des peines. Dans le combat de la femme contre le stoïcien (1), la femme gardait la victoire et le caprice, avec elle, triomxpha.
A l'homme sain de corps et d'esprit, le polythéisme antique montra le rude, mais accessible chemin de l'apothéose, la volonté, l'énergie, l'effort, l'ascèse de toutes les vertus, la philosophie et le bûcher d'Hercule, Hébé tendant
(1) Michelet, La bible de l'Humanité, Cap. VII.
au héros une coupe d'immortalité. Dans une telle religion de lumière et d'harmonie, la douceur, la miséricorde accroissaient leurs divins fruits. « Derrière LE TEMPLE d'Hercule, il y avait
UN AUTEL A LA PiTIÉ (1). »
Mais le christianisme — terreur, abjection et servitude — apprit à l'Homme la défiance de soi-même, ne permit plus au Juste de créer par l'effort son paradis. La soumission à un Dieu féroce et maniaque y neutralise les facultés de l'adepte et sa vigueur. Tout dépend du bon plaisir, de la capricieuse fantaisie, promulgué par un tyran céleste. Maudit dans son orgueil et sa virilité, le chrétien ne doit son salut qu'à la bienveillance illogique du Maître. Stupide enseignement, qui brise le ressort intérieur, fomente la bassesse, exaspère la crainte, déchaîne les instincts serviles et rampants. C'est pour Vaniour de Dieu que le Pauvre est secouru. La compassion cesse d'être un échange fraternel d'homme à Flionmie : elle devient la dégradante, la menteuse Chcuilé.
(1) Flaubert, La lenlalion de sa'ml Antoine.
L'écrasement du faible par le fort n'est plus le geste de la brute sauvage. L'avarice du prêtre, la rapacité du noble en fait un dogme religieux et social.
Ces doctrines de malsaine turpitude fleurissent à présent, comme au treizième siècle, rechampies simplement d'hypocrisie bourgeoise et d'élégante frivolité. A grand renfort d'espionnage et de culture à rebours, les jésuites, les obscurantins de toute sorte n'enseignent pas autre chose aux tristes éphèbes que la bêtise ou la scélératesse de leurs familles plongent dans les Sodomes de l'enseignement congréganiste.
Chaque fois que les peuples ont tenté de reconquérir le sentiment du Juste avec le goût du Beau, ils se sont évadés tous de la Honte clirétienne. Les Anabaptistes, Savonarole, MM. de Thou et L'Hôpital aux jours sanglants de Charles IX ; les penseurs du dix-huitième siècle, Montesquieu, Voltaire, Beccaria, les Encyclopédistes, ont marqué de lumineux jalons cette voie triomphale de la Libre Pensée oîi le président Magnaud marche si noblement à leur suite,
rompant les chaînes, déliant les captifs, et, sur la ruine des prisons, des cathédrales et des ergastules, érigeant le Temple de la fraternelle Humanité.
Et ceux-là aussi tentèrent d'asservir à la Loi permanente les codes transitoires qui, malgré leurs efforts héroïques, n'ont pu garder un tribunal d'exception,
« Au meurtrier bénin des bénins meurtrier,
» Témoin du'faux témoin etpleige des faussaires, »
contre ce verdict de Rennes, honte pour toujours du nom français. Comme au lendemain de la Saint-Barthélémy, MM. de Thou pleurant l'honneur perdu, il sied de demander pour ce dénouement infâme du plus grand procès qui, depuis 93, ait sollicité la conscience humaine, les ténèbres d'une éternelle nuit :
« Excidat illa (lies œvo, ncu postera eredant « Sœcula. . . »
Mais une aube surgit, aube de pitié, de douceur et de tendresse. Un homme s'est levé, de
cœur intrépide, qui ose tempérer la sinistre coutume d'autrefois par une jurisprudence de raison et de bénignité. La vieille Thémis, inexorable et sourde, recule, éblouie, aux rayons d'un nouveau printemps. Le code malfaisant du bandit Napoléon, protecteur de l'argent, dur au pauvre, impitoyable aux faibles, déchoit de sa rigueur première, comme la loi sanglante des XII Tables humanisée par l'Édit du prêteur. Ainsi devant la colline d'Ares et la conscience d'Athènes, les Chiennes de la Nuit cessèrent leurs clameurs, abandonnant le meurtrier dont le crime ne fut imputable qu'à la scélératesse des Dieux.
Chacun des jugements du président Magnaud répond à une plaie sociale. Le vagabond, l'enfant voleur, la fille-mère abandonnée, le tâcheron sans ouvrage que la faim induit à la reprise nécessaire du bien commun, tous ces outlaws que le capitaliste, dans son égoïsme atroce, qua-
lifle de larrons et de déclassés, à moins qu'il ne les invite au labeur assidu, à la conduite et principalerlientaurespect du dieu Dollar, ont trouvé dans ce justicier, non le bourreau machinal des audiences correctionnelles, mais un arbitre qui prend en considération la défense, même présentée par un va-nu-pieds. Grâce au président Magnaud, les misérables participent aux bienfaits des lois et le manque d'argent ne confère plus rinterdit.
Mais ces plaies que le juge de Château-Thierry panse et dévoile d'une main consolante, manifestent l'aberration de ses prédécesseurs. Pour guérir tant de maux, la chirurgie sociale doit instaurer de nouvelles méthodes. Ce n'est pas en livrant le délinquant au supplice, mais bien en réformant les causes du délit, que l'Homme agrégé en société peut espérer des temps meilleurs.
Que les criminels soient une triltu héréditaire en régression vers l'anthropoïde ancestral, comme le veut le docteur Roujon ; que ce soient des aliénés, comme le prétend Lombroso ; que
la civilisation perpètre le crime par lour entremise, les commettant à cet effet, en qualité d'intermédiaires, selon le paradoxe de Quetelet. ou, comme l'enseigne plus simplement le déterminisme, qu'ils subissent les fatalités de leur évolution atavique et personnelle, la communauté ne saurait leur imposer de châtiments.
En effet, si l'incrimination est fausse, le miministère public ne satf pas et doit apprendre; si l'incrimination est vraie, portant sur des faits véritablement nocifs, il est impuissant à garantir ceux qu'il représente. Que la Société d'abord acquière le pouvoir jusqu'ici honteusement livré aux dynasties, aux castes, aux congrégations ecclésiastiques et laïques, aux snobs. Mais rien de plus difficile que de constituer la Cité libre, la Démocratie. A vrai dire, elle n'existe pas encore et c'est par elle seule que l'égalité devant la Loi ne sera plus un trope. Car c'est aux stationnaires, aux heureux, aux assis-, qu'il faut demander l'amélioration de l'espèce. Dans l'étable immonde où stagnent le mensonge, l'ignorance et la cupidité, aux fleuves de larmes
que pleure éternellement la Souffrance humaine, il faut ouvrir les écluses toutes grandes, pour que le lieu fétide' s'ennoblisse d'air vivant, de clartés et de parfums.
Depuis le talion brut, le soudain mouvement de l'Homme primitif, jusqu'à la guérison du coupable tenu pour un dégénéré, pour un infirme à qui ses frères doivent assistance et guérison, l'Humanité a franchi péniblement toutes les étapes de l'amélioration pénale.
Ce fut d'abord la Vengeance, de l'enfant, du sauvage, ébranlement réflexe où les centres nerveux de l'organisme attaqué dirigent l'impulsion du muscle défensif : Yœil pour œil des lois dites de Moïse, la vendetta corse ou berbère. (Quelques procureurs de la République, ramenés, par l'abus du truisme, à l'âge de la pierre polie, disent encore la vindicte des lois.)
A la vengeance VExpialion succéda. Le psy-
chologue, le chrétien, Vhoriwie intérieur, imaginent qu'à chaque infraction de Tordre (par lui adopté ou subi) doit répondre, pour faire équilibre, une souffrance correspondante. C'est la vie civile étendue à la Nation par les théocraties : Œdipe, Macbeth ou bien (incarnation métaphysique) Jésus, Mithra, etc.
La peine adaptée suivant qu'on apéchécontrela Divinité, ou l'Etat, ou les individus, varie d'après la cruauté aussi bien que d'après l'intérêt du juge. C'est la gamme des supplices. Les tortures savantes des inquisiteurs : Springer, Boguet,Delancre ; les tourments infligés à Ravaillac, Damiens, à tous les régicides, n'eurent pas d'autre point de départ. Même, il reste quelque chose de ce préjugé dans la proportionalita de Beccaria. Néanmoins, Beccaria eut le mérite d'opposer une peine relative à des peines absolues et de faire entendre les revendications de la pitié devant les Chats fourrés, partisans systématiques de la torture, jugeant, comme Dandin, que la question fait toujours 2)asser une heure ou deux. (Muyart de Vouglans...)
Vint ensuite la théorie de l'Exemple. Il s'agit de terrifier à grand spectacle (tueries en pompe du Dahomey, de l'Assyrie, Saint-Dominique, Robespierre). Mais déjà le condamné a cessé d'être une victime piaculaire. Son exécution a pour but de prévenir par la terreur, a Laissez passer la Justice du Roi I... »
VExemple s'atténue bientôt en Prévention. Mieux vaut prévenir que punir. Mais l'inhibition qui pèse alors sur tous les rouages du mécanisme social en arrête le fonctionnement.
La Réparation, forme plus logique et plus douce du talion, (que quiconque a nui travaille pour réparer le dommage causé) est le principe même des lois germaines — le Wergheld. Elle existe dans Tlliade. La Grèce héroïque admettait volontiers qu'une satisfaction pécuniaire compensât les deuils les plus sanglants. « Le coupable pouvait fléchir la colère de 'V offensé en lui ocrant une réparation du dommage causé. L'exil du meurtrier donnait à rirrilalion des parents et amis de la victime le temps de se calmer^ les disposait à agréer une rançon. Ainsi, on éoi-
tait d'impitoyables représailles (1). » Chez les Groths, quiconque a tué fera des enfants à la femme, fille ou fiancée du mort 2). En vertu de cette idée, la doîiaXimena du Romancero poursuit en mariage Bivar, meurtrier de son père.
La loi salique des Ripuaires et des Burgondes n'est guère qu'un tarif de compositions.
Aux rites expiatoires ou vindicatifs succédera, dans un avenir meilleur, la Curation du coupable qui souvent est une victime et toujours un malade. La prison deviendra un sanatorium^ un lieu d'amendement physique et moral. Deux mille ans de christianisme ont enrayé, jusqu'à nous, cette évolution de la Pénalité que Platon entrevoyait déjà dans son Sophronisfère, où les délinquants devaient reprendre la santé. Pareil est le concept des philanthrophes curieux de moraliser le criminel. C'est une variété de Sophronistère mélangé d'expiation que le ré ■ gime cellulaire (Âuburn) ; mais les philanthropes,
(1) Louis Mënard. La morale avant les philosophes, Cap V, passim.
(2) Cf. Augustin Tiiierry.
dans leur égoïsme doctrinaire, s'y prennent mal. De quel droit moraliser? Il faut soî'(/?îer d'abord.
Quand l'Homme régénéré, dans un monde plus doux, conquérant le libre jeu de ses forces économiques et personnelles, prenant conscience de lui-même, aura brisé ses fers et revomi ses dieux, l'Utopie se transformera pour toujours en bienfaisante réalité. A la place de bagnes et de géhennes, les coupables trouveront la guérison. L'avènement du Socialisme effacera le vol des codes criminels, cependant que la thérapeutique mentale se chargera de refréner l'assassinat. Car il n'est de méchants ni de coupables, mais bien des malheureux, des minus habentes à qui leurs tares psychiques ou corporelles ne se peuvent justement imputer; car les classes dangereuses sont les classes en danger.
Pour avoir discerné, il y a trois mille ans, ces primordiales vérités, Déjocès, fils de Phraorles, fut intronisé roi des Mèdes. Pour les affirmer de nos jours, avec un esprit miséricordieux et scientifique, le président de Château-Thierry
sera, sans doute, jugé digne d'obtenir les Sceaux.
« Exortum eslin tenebris lumen redis : misericors, et miserator, et justus. »