ELENA SANZ
Dans la case du journal, parmi les lettres coutumières, banales et ressassées : compliments d'inconnus, rogations de secours, injures anonymes, un billet de décès pose sa tache noire. Elena Sanz est morte. Là-bas, au pays bleu des palmiers et des pins, dans le jardin poudrerizé de Nice, la tragédienne acheva prématurément sa carrière de gloires et de douleurs. A Tàge où sont encore permises de longues espérances, elle cessa de vivre et de souffrir. L'éternel silence clôt pour jamais les lèvres de Dalila, de Carmen ; la nuit irréparable ombre de son velours funéraire l'Étoile disparue.
Au temps, oublié déjà, où la Patti faisait les beaux soirs du Théâtre-Italien, une enfant parut à côté d'elle qui, d'emblée, conquit la faveur du public et rivalisa de succès avec la prima donna. Patti, jeune alors, et possédant cet admirable clavier qui en faisait le miracle des virtuoses sans âme, dédaignant toute vulgaire jalousie, prit en affection l'adolescente, et, pour chanter la Linda, ne voulut désormais d'autre pâtre que la jeune Sanz. Bientôt, l'opéra italien périclita, le goût de la musique, en France, ayant chassé l'appétit des gargouillades nauséeuses dont Rossini et ses plagiaires abêtissaient leurs auditoires. Elena Sanz fit carrière à létranger, « entraînant à son char un peuple li'ansporté » jusques au jour où, dans Madrid, Alphonse XII ratifia de son choix le goût de la ville et de la cour. Un autographe de la main royale offrait à Léonor la couronne du successeur d'Alphonse ; mais Elena, dans sa tierté d'Espagnole, ne demanda au jeune souverain que la joie d'être mère et Torgueil de l'amour. Ce fut un roman que l'on croirait des anciens âges, cette liaison d'une chevaleresque
maîtresse avec un prince qu'elle savait frappé à mort.
Tant que dura le veuvage d'Alphonse, la grande artiste connut Téclat du rang suprême, vit à ses pieds les ministres et les Grands, Tespoir du diadème permis à ses nouveau-nés. Sans effort, elle avait renoncé au théâtre, son royaume, abandonnant volontiers les palmes de la comédienne, pour donner un trône aux enfants de sa chair. Les mauvais jours arrivèrent bientôt; le roi d'Espagne épousa celle qui, plus tard, allait devenir la bourrelle de Montjuich , la tourmenteuse de Cuba. Cette reine, sortie d'un grenier archiducal, trouva le moyen de renchérir sur Tavarice et la vilenie coutumière des Bourbons. Grosse à la mort du roi, portant le frêle espoir de sa postérité, mais craintive encore devant la maîtresse légitime et les fils reconnus, sa haine et sa cupidité prirent libre carrière, sitôt qu'elle eut mis au monde un rejeton mâle du défunt. Plutôt que de payer à Elena Sanz et à ses fils les sommes promises par Alphonse au lit de mort, la Régente Christine
accepta le départ de Serrano qui, ne voulant pas ratifier de sa présence la royale escroquerie, quitta loyalement le conseil des ministres. Une misérable pension de quinze cents louis fut allouée à la mère en deuil pour l'éducation des frères du roi d'Espagne, sous condition qu'elle abandonnerait à jamais le théâtre et se ferait oublier. Des mouchards furent soudoyés, des journalistes immondes chargés de la calomnier partout où la malheureuse essayerait de recommencer la vie. Le correspondant espagnol du Figaro, un drôle dont les goujats de cirque et les forçats des idresidios ne voudraient pas serrer la main, poursuivit Elena Sanz d'une haine active et rétribuée, chaque fois qu'elle voulut planter sa tente dans une halte de repos ou de bonheur.
Mais cette victime portait Tàme héroïque des Castilles, cette âme que rien ne dompte, hormis le besoin de la gloire et les chimères de la passion. C'est Don Quichotte, c'est Rodrigue ([ui revivent en chacun de leurs descendants. Elena Sanz ne fut étrangère à leur grandeur ni à
leurs phantasmes. Dans ses campements sommaires au désert parisien, autour de la table familiale oii fumait le puchero, faisant avec une cordiale dignité les honneurs de son home précaire, elle prophétisait des lendemains vengeurs, enfourchait des rêves grandioses. Son esprit ardent et tendre luisait dans ses beaux yeux noirs, tandis que ses cheveux tordaient leurs boucles d'ébène, çà et là rayées d'argent, autour d'un masque moljile et superbe, où saignait une bouche aux lèvres mordantes, pour parler comme Saint-Simon.
C'est là, qu'assise au piano, je l'entendis interpréter les ouvrages des Maîtres. C'est là que, dans une intimité si tristement perdue, je sentis passer l'aile de son génie, découvrant les pages capitales de Bizetoude Saint-Saëns. Aux heures de gaieté, je connus par elle ce que la folie espagnole met de joie impétueuse dans ses vilos et ses peleneras; car la noble tragédienne savait rire comme Allisidore ou Lazarille de Tormes.
A présent tout est dit. La mère au cœur sanglant, l'artiste arrachée au succès, ont oublié le
mal de vivre. Et nous, qui demeurons après elle, voyant les ans passer et nos têtes blanchir, une mélancolie nous vient de cet adieu. La triste parole de Luther monte à nos lèvres, qull proféra sur les tombeaux de Worms : « J'envie les morts parce qu ils reposent : « Invideo quia requiescunt ».
6 janvier 1899.
IPARRÂGUIRE
A Monsieur Frédéric Boutet
Me soit-il loisible de nommer, pour la première fois le trouvère des Provinces Basques, José-Maria de Iparraguire. 11 est mort depuis plus de vingt ans, ce qui, pour un confrère, n'est pas une mince qualité. Son pueblo d'origine, Villaréal de Urrechu, l'a érigé en bronze, avec l'ordinaire accompagnement de liarangues, de cantates et de feux d'artifice; et, le soir, à la marée basse, devant la mer, couleur d'améthyste ou de burgau, les jeunes hommes d'Eskaldune chantent ses Zortzicos, de Pasajes à Zumarragua. Malgré l'amour désordonné de
l'Espagne pour les eaux grasses du café-concert « parisien », la source fraîche que le vieux barde fit jaillir des montagnes natales n'est pas encore desséchée. Les Vascongados y viennent communier dans l'amour du terroir natal. Ge qui leur reste de la patrie perdue, ce sont les harmonies un peu sauvages d'un homme de leur sang. La rude fiscalité de l'Espagne, le servage militaire, la domination ignominieuse des Jésuites,leur paraissent moins intolérables, quand ils évoquent les jours de gloire ancestrale, avec les hymnes du poète qui fut leur Jérémie et leur Théodore Kerner.
L'àme des Provinces, le génie excentrique de la race vécut dans Iparraguire. Cette morne Biscaye où la verdure noire des monts ne s'égaie pas d'un chant d'oiseau ; d'oi^i la vie paraît absente et que les sombres minerais, fer, nickel, tachent, ça et là, de livides stigmates ; ces plages du Guipuzcoa où l'océan cantabrique, mordu par les rochers, lamente son éternelle plainte, forment des cerveaux héroïques et désordonnés. C'est un peuple d'aventuriers, de
marins un peu fous, avec une décision calme dans les pensers les plus extravagants. Ceux de Saint-Jean-de-Luz allaient^ à Terre-Neuve, pécher la morue, dans leur canot fait de quatre ais mal joints. Tous leurs « hommes représentatifs » portent ee caractère de ténacité froide, au milieu des actes insensés : Loyola brisant lui-même sa jambe mal réparée, au siège de Pampelune, Churruca, Oquendo qui, au prix de ses jours, sauva une escadre de Varmada; l'histoire des Provinces est un geste d'épopée. Iparraguire, venu tard, chanta oii ses pères avaient combattu ; mais leur esprit, leur amour de la liberté vivent dans les strophes de leur descendant.
Insurgé à treize ans, José-Maria combattit les Christinos dans Tarmée de don Carlos que lAlava et la Biscaye acclamaient furieusement. La guerre terminée, le jeune homme gagna Paris et commença la carrière de poète bohémien. Jeune, beau, d'une élégance apoUonienne, avec sa taille svelte et ses épaules athlétiques ; son noble visage paré d'une longue, noire et mouvante chevelure; doué d'une voix un peu
rude, mais d'un timbre riche et persuasif, il attirait à soi les amitiés et les amours. Aucun ne le fixa. De Londres à Cadix, de Vienne à Lisbonne, il promena, pendant quarante années, son exil volontaire. Sa guitare pour tout viatique, il chantait dans les tavernes, dans les cabarets des ports, écouté des ouvriers et des matelots. Mendiant de Fart, il mendiait avec noblesse, n'ayant, en ses manières, ni l'acharnement du tunanle, ni la gène du pauvre honteux. Le morceau de pain qui payait ses chansons était le salaire de la Muse. Sans malaise ni dégoût, il l'acceptait du passant. Ce n était pas un faux pauvre comme les bolièmes des peuples civilisés. Sa misère était exempte de crapule et, certes, il ne connut jamais les hontes des plus grands, d'un Verlaine, par exemple, ou de François Villon. Ce n'était pas non plus un baladin expert en lart d'amuser le public et de « composer une salle ^) comme le perruquier Jasmin ou tel des modernes félibres.
Pourtant, le juif errant se trouvalas, un jour. Les étapes hasardeuses, à sa maturité, devinrent
moins faciles. Il aperçut enfin à quel point manque de confort riiûtellerie de la Belle-Éloile. Vers 1870, il retourna dans son pays bien-aimé, arrivant à Bilbao tout aussi gueux d'argent et plus pauvre d'illusions que le jour oîi, trentesept ans auparavant, sous prétexte d'aller à l'école, il quittait sa mère pour le camp des insurgés carlistes.
C'est de ce moment que date sa gloire et l'Hymne qui le fait immortel. Les Cortès espagnols, par la voix de Sanchez Silva, fulminaient contre les fueros basques et dénigraient assez lâchement l'Euskaria maîtrisée par l'Espagne. Les indignités de Adamar et de Pedro Egana soulevèrent de dégoût tous les libres esprits. Iparraguire, à son tour, éleva dans ce conflit une voix généreuse. 11 écrivit YArbre de Giiernica.
J'en ai cueilli les feuilles. C'est, au bord de la mer, un pauvre cliène que tourmente le vent du large et que nulle prêtresse n'émonde avec la serpe d'or. Mais cet arbre sacré représente les libertés d'un peuple qui fut grand. C'est l'autel
commun où les Sept Provinces (de l'un et l'autre versant des Pyrénées) se réunissent encore, en des jours solennels, pour parler de la gloire ancienne et des espérances de demain. La rauque sonorité d'Euskal-Erria ne permet pas de citer le bardit généreux d'iparraguire. Les Atlantes, les « Ibères non romanisés » parlent une langue sans nulle transparence pour le lecteur français. Voici pourtant la strophe maîtresse, traduite aussi étroitement que possible, mais dont le parfum s'avilit, hors de l'idiome original. « Les vers traduits sont du clair de lune empaillé » — disait Henri Heine :
Ne tombe pas, chêne sacré, Nous lutterons autour de toi !
La Biscaye est réunie En assemblée solennelle.
Afin que les cjuatre sœurs Te prêtent leur appui Et que l'Eskaldune Vive libre et dans la paix !
C'est une Marseillaise de douceur et d'amour, mille fois plus émouvante que le « chant su-
blime » qui salue indifféremment les archevêques et les sous-préfets. M. Paul Vidal en a fait une polka, pour lOpéra-Gomique, Ce n'est pas en un tel lieu qu'il faut entendre cette chose, mais bien sur la plage déserte de la vieille Easo des Cantahres, quand reviennent au port les barques des pécheurs, quand une voix pure et chaude célèbre, dans la nuit, le chêne de Guernica, « Arbola santuba. »
30 août 1960.