‹ La touffe de saugeChapitre 21 sur 31 · LE SANG NÈGRE · texte numérisé non relu

LE SANG NÈGRE

C'est un beau geste qno. celui de Vigué d'Octon, demandant, à la tribune, Tarrestation des bouchers en uniforme qui, sur la trace des Marchand, des Gallieni et autres assassins, font, à travers les continents noirs, « suer » le bois d'ébène comme, autrefois, les troupes de Mandrin ou de Fleur d'Épine « faisaient suer les chênes » dans les forêts soumises à leur brigandage.

Romancier et journaliste, le député de l'Hérault a, pour entrer en communication avec la foule, outre le livre si peu lu et l'article si promptement oublié, le porte-voix delà tribune,

l'estrade retentissante d'où la France parle au monde. Nul n'y porta plus fièrement de plus justes revendications.

Dans la noire Afrique, dans la jaune Asie, où t< la gloire du sabre » s'est abattue pour la honte et la désolation des indigènes, il a vu la cupidité, l'ambition et la luxure des officiers français emplir de meurtre, de pillage et de carnassières débauches les pays « conquis à la civilisation ». Grotesques et hideux dans la mère-patrie, certains galonnés se contentent de servir la messe, de capter des héritières, de perpétrer des faux, de boire de l'absinthe, lorsqu'ils ne tiennent pas des maisons dépasse ou de louches tripots. On ne sait laquelle de ces occupations est la plus infamante. Mais, soumis au contrôle de l'opinion qui, si lâche qu'elle soit devenue, peut toujours se révolter ; obligés à maintenir leur allure correcte de bêtes homicides et noblement caparaçonnées, ils cachent, sous l'hypocrisie inhérente au « fier métier des armes, » la nocturne bêtise de leurs esprits, ranimale férocité de leurs cœurs. N'était leur

fâcheuse coutume de condamner des innocents, de faire périr leurs inférieurs sous les coups et de soulager leurs vessies devant les honnêtes demeures, on les prendrait presque pour des voyous encombrants et stupides, également propres à faire l'ornement des sacristies et des lupanars. Venus de Saint-Maixent ou de Saint- Cyr, vicomtes ou croquants, ce sont toujours les mêmes arsouilles dont l'uniforme appelle le crachat comme la rose invite les abeilles, plus répugnants que dangereux, et d'une mentalité dont le néant peut seul donner quelque idée approximative.

Mais, aux colonies, ces brutes démusèlent tout ce que le mensonge de leur honneur, les préjugés sociaux, la concurrence professionnelle gardaient emprisonné dans leurs cloaques intérieurs. C'est une curée chaude, où, d'après la longueur de ses crocs, chacun, ainsi que les mâtins de Barbier, emporte un « morceau de charogne » qui lui vaudra les palmes et les bénéfices du triomphe, grâce au caporalisme français, toujours épris de force brutale et d'igno-

minies guerrières. En attendant, ils pillent, ils brûlent, violent et chourinent, ces officiers dont la France s'honore ! Partout, sur leur chemin, des ruines, une boue sanglante qui, dans les couchants torrides, fume lugubrement vers le ciel; partout, des cadavres, des femmes éventrées après avoir été aussi copieusement rassasiées d'outrages qu'il convient à la galanterie connue du soudard tricolore ; partout la désolation qui suit les barbares avec ce qu'ajoute à ces horreurs la méchanceté froide du civilisé. Gengis-Khan n'avait pas été formé chez les jésuites ; Attila n'avait pas entendu Mercier jurer de faux serments.

Ce n'est un mystère pour personne que les gens de qualité détiennent ce rare privilège d'avoir le sang bleu — sangre azul — ce qui les distingue de la racaille avec autant de simplicité que d'évidence. Les fils de laquais, d'agioteurs enrichis, de palefreniers ennoblis par Bonaparte, qui

composent à présent la noblesse française, jouissent tous du sang bleu ; Arthur Meyer luimême l'eût gagné, si cela pouvait se prendre, chez les filles, parle rinçage des bidets.

Or, le sang bleu, peu amène au sang rouge, n'a pour le sang nègre qu'exécration et malfaisance. Parmi les anecdotes que l'éditeur de Vigne n"a pas osées, est celle de ce porte-sabre — titré comme il convient — qui, premier que d'assassiner des captives noires, leur ouvrait le ventre et les seins à coups de baïonnette et dans ces hiatus sanglants retrouvait les délices épouvantable de Rais ou de Caligula. Telle est, chez ces aimables désœuvrés, la tradition permanente du divin Marquis.

Mais la folie de l'alcool, ni les psychopathies sexuelles ne suffiraient à expliquer les hécatombes des « pays chauds » dont Vigne d'Octon a dressé l'effrayant catalogue. V Annuaire est là, fiévreusement compulsé dans l'ennui des blockhauss, sur les bords du Niger ou du Sénégal, comme dans les postes tonkinois, où les mandarins, « sous prétexte de leur rendre la justice,

fouettent, brûlent, torturent de mille façons leurs malheureux administrés, en se couvrant du ministre des colonies et sous l'œil bienveillant de ses fonctionnaires. » L'Annuaire montre la nécessité d'avancer, de prendre place, de transformer en victoire sanglante Tacoueil des tribus les moins guerrières.

Vigne analyse sans ménagement l'état d'esprit de l'officier aux colonies :

« Le colonel maugrée de voir qu'un de ses camarades de grade, plus jeune que lui, vient d'être, par un décret tout récent, promu général pour fait de guerre au Tonkin ; le commandant peste en constatant que la dernière fournée de Madagascar le laisse fort en arrière ; les capitaines et les lieutenants discutent avec véhémence sur la tournée au choix dont ils n'ont pas la chance d'être ; et les sous-lieutenants font chorus en regardant le mince fil d'or qui menace de s'éterniser sur les manches de le-ur veston,

» Et ni les interminables parties de dominos, ni les nombreux perroquets étranglés à toutes les

heures du jour, ni les sourires caressants des jeunes négresses captives ne parviennent à adoucir l'amertume de leurs pensées et à calmer Ténervement qui leur vient des espérances déçues et des ambitions avortées.

» Le terrain est préparé. »

Parmi ces « faits d armes », un des plus chevaleresques est celui du commandant Gérard massacrant, à Ambiki, cinq mille Malgaches venus au-devant des troupes françaises avec les plus amicales intentions. Le bourreau en chef Galliéni, menteur comme tout officier qui se respecte, a fait obtenir de l'avancement au commandant Gérard.

Voilà quelques-uns des faits que, d'un accent profond comme la Vérité, Vigne porte à la connaissance du public, dans un livre que décore une forte préface d'Urbain Gohier. Renonçant noblement à son immunité parlementaire, il demande qu'on l'arrête s'il a menti.

Les crimes qu'il raconte, crimes " à faire pleurer les pierres, » devraient, ce semble, déchaîner des ouragans de colères et d'indigna-

lions. Mais qui peut, à présent, émouvoir la sensibilité française.

Pendant que Vigne suscite à la tribune un si grand procès, au regard duquel les accusations de Sheridan contre Warren Hastings n'étaient qu'une amusette, Marchand piaffe, caracole, donne sa main à baiser aux vieilles guenons du nationalisme, court les photographes et récolte des signatures chez les gens de lettres, qui pourraient se rendre égoutiers, mais qui aiment mieux faire cela.

26 mai 1900.

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