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L'ENNEMI DU PEUPLE

A Lugné Poë.

Il y a six ans, au mois de novembre 1892, l'Ennemi du Peuple nous assemblait dans un théâtre de faubourg. Pour la première fois, j'avais l'honneur de vous parler du dramaturge Scandinave, importé récemment à Paris par M. Edouard Rod elle comte Prozor. Depuis ce temps, l'œuvre d'Ibsen est devenue populaire. De plus autorisés que moi l'ont élucidée en de compactes gloses et d'inattaquables entretiens. Il serait donc inutile de présenter derechef au public français l'auteur de Rosmersholm, des Revenants et de tant d'autres merveilles. No-

nobstanb les mauvais vouloirs, Tignorance de la critique et la profonde inintelligence des spectateurs, nonobstant les patriarches et les pachydermes de la stupidité, Ibsen a noblement fait son chemin et gagné, parmi nous, ses lettres de naturalisation. Sonart, d'une saveur si étrange etquidditive, a conquis même les imbéciles, canéphores inévitables du succès, qui portent devant chaque triomphateur, dans une corbeille à la dernière mode, les chardons poussiéreux de leur enthousiasme.

Pendant quelques mois, Ibsen a été swagger, ou, pour mieux dire, smart, si j'ose employer ces vocables importés d'Angleterre pour les garçons coiffeurs épris d'élégances auvergnates et de M. Barrés. En dépit de la résistance des cuistres et de la sympathie des badauds, Ibsen est entré pour nous dans le panthéon où fraternisent les génies. Ses personnages assument la vie indéfectible, l'éternité des figures légendaires. Ce sont des archétypes.

Oswald AIwing, Jean-Gabriel Borkmann, Solness le Constructeur existent comme Oreste ou

Richard III, comme Tartufe ou don Guttière de SoHg. Comme Eschyle, Shakespeare, Molière ou Galderon, Ibsen a créé des êtres vivants qui figurent Fhumanité générale, le temps et Fàme de leur auteur.

Il a frappé des mythes à son effigie.

Le docteur Stockmann porte en soi les plus hautes qualités de ces images idéales. Il est à la fois représentatif du théâtre ibsénien et des modernes civilisations. Le spectacle de sa ruine fait paraître des leçons toujours actuelles. Car ce bourgeois méconnu et raillé de ses pairs, ce héros de petite ville, grand homme d'un district norwégien, montre aux yeux un exemple dont le cruel à-propos ne se dément jamais.

A savoir la passion du Juste, les tortures de l'honnête homme lâchement sacrifié aux intérêts les plus abjects, la révolte sainte d'une âme candide et fière à qui son malheur découvre toute l'ignominie du pacte social.

Un bref rappel des scènes capitales suffira, je pense, à remettre dans toutes les mémoires cette admirable tragédie

Un médecin probe et clairvoyant, directeur d'une station balnéaire dans un pays perdu, à Texlréme nord de la Scandinavie, s'aperçoit un jour que les thermes confiés à sa garde pèchent contre l'hygiène et la salubrité. Jaloux de mériter le choix de ses concitoyens, il signale au peuple comme aux autorités le danger qui menace indigènes et baigneurs, offrant de présider à la construction de nouvelles piscines et de remplacer le cloaque par des eaux salutaires. Tous, d'abord, accueillent son idée, les classes laborieuses et les milieux aristocratiques de ia ville. Des intérieurs pleins de charme et de grâce patriarcale servent de cadre à ces premiers tableaux. Nulle morgue chez ces bourgeois Scandinaves que la médiocrité des fortunes et la diffusion de la culture intellectuelle met sur un pied d'égalité cordiale tout à fait inconnue dans lesraccs latines. Le préfet n'est pas un proconsul. Médecin, imprimeur, j ournalistes fraternisent débonnairement ; des institutrices en waterproofs et en galoches représentent l'élite intellectuelle, jouent des sonates et causent meta-

physique , tout en faisant cuire leur dîner.

En demandant la reconstruction des thermes, le docteur Stockmann menace de léser dans leurs revenus des propriétaires influents. Aussi un revirement ne tarde pas à s'opérer contre lui ; toutes les forces donnent contre l'homme intègre qui, ne ménageant pas les dividendes, frappe sur les capitalistes. Pas une voix ne s'élève pour défendre celui qu'ils acclamaient naguère. L'ironie d'Ibsen se donne carrière à stigmatiser les lâches qui préparent la débâcle de Stockmann. Le préfet d'abord, « homme aux préjugés immuables», — exemplaire superbe de la race, le préfet, Peter Stockmann, est frère du docteur, circonstance qui corrobore son infamie d'un soupçon de fratricide. Mais la famille bourgeoise n'est-elle pas le réceptacle et l'égoût collecteur de toutes les ignominies, depuis l'asservissement de la femme et l'abrutissement des enfants, jusqu'aux batailles d'héritiers sur les cadavres encore chauds ?

La corporation des journalistes prend figure dans la personne d'Howstadt, un plat coquin

dont les apophtegmes délecteraient les plus éhontés souteneurs de la presse immonde. « La majorité, affirme-t-il, a toujours raison », axiome qui pourrait servir d'exergue aux plus belles pages de M. François Coppée. Comme Tigellin, parangon de tous les valets, académiciens ou autres, Howstadt « redoute le visage formidable et la liberté d'un innocent ». Il accable d'opprobres les meilleurs, « // insiiUe le juste abreuvé d'amertume», se retirant d'ailleurs sitôt qu'on lui fait face, comme les pieds-plats ont accoutumé.

Howstadt formule aussi, en langage cafard, les dogmes qui régissent .la plupart des journaux contemporains. « Quel est le devoir le plus important d'un rédacteur ! s'exclamet-il avec une emphase de pleutre : n'est-ce pas d'emboîter le pas à ses lecteurs, de suivre l'opinion publique? » Nos gazettes, il faut l'avouer, ont grandement perfectionné la chose. EUes commencent par former l'opinion publique sur les plus honteux modèles, aîfm d'en tirer toute l'utilité que peut fournir un populaire

dressé à tous les crimes, depuis robscurantisme jusqu'à l'assassinat.

Autour de Stockmann gravitent encore Âslaksen, imprimeur, président de la Société des Propriétaires, libéràtre et juste milieu, qui défère à la royauté des gros bonnets, ne veut, ne peut, n'ose imprimer le mémoire justificateur de Stockmann et qui, avec sa pusillanimité, sa jalousie sournoise, son manque de cœur, d'orgueil et de parole, incarne d'une sorte vengeresse l'abjection imperméable des boutiquiers, l'inhumanité des riches, l'àme fétide et carnassière des honnêtes gens.

Puis ce sont d'autres lâches encore, ceux qui ne comprennent pas, qui portent l'éternelle complicité de leur bêtise — « sancla simplicitas » — à toutes les conspirations, à toutes les Ligues qxieles Soutiens de la 5ocie7éorganisentavec empressement, dès qu'il y a une infamie à commettre, une abomination à perpétrer. La plèbe Carnivore est toujours pour le tyran — civil et militaire, — dont elle escompte les largesses. Elle aime, au surplus, d'un amour désintéressé les

spectacles gratuits que lui donnent ses maîtres : cavalcades guerrières, processions et guillotine. Elle se prostitue de grand cœur aux parades soldatesques, heureuse de sentir les chevaux des armées lui piétiner le ventre. A défaut de conquérant, elle se délecte des assassins et vient applaudir Lacenaire quand elle n'a plus Napoléon.

» Pour qui faut-il prendre parti dans cette affaire ? demande un ouvrier à Fun des émissaires du préfet. — Regardez seulement Asklaksen, pour faire à son exemple », répond celui-ci. Et la cohue vilipende Stockmann coupable de vouloir améliorer son sort. « Il vaudrait mieux envoyer à ces gens-là des vétérinaires en place de médecin », constate l'homme exaspéré. Mais les clameurs delafoulebfiiilonnent son discours.

Tant d'affronts néanmoins et d'injustes douleurs ne seront pas perdus. L'énergie virile se retrempe dans ces extrémités où la victime n'a de refuge qu'en soi-même. Du haut de son calvaire, Stockmann découvre cette redoutable vérité que l'homme supérieur est absolument

seul, au milieu de toutes les forces conjurées contre lui ; que le génie, la beauté, la vertu sont des faits antisociaux au premier chef, le pacte social n'étant autre chose que l'association des eunuques pour refréner les étalons. Quel que soit le nom dont on le nomme : penseur, prophète, savant, l'aristocrate est un exilé. Entre les foules et lui, se dresse, infranchissable, la formule initiatique éloignant tout profane, un nolime tangere qui ne laisse apercevoir au commun les grands hommes que comme une sorte de fous malfaisants. La multitude qui, disait Chamfort, « ne peut s'élever qu'aux idées basses », ne saurait davantage accéder à la logique des êtres nés pour comprendre, pour vouloir et pour commander. Nul ne marche devant elle sans être accusé de la conduire au désert, aux abîmes, à la banqueroute intellectuelle et physique. Le prophète est un scandale public. Il faut, pour que le monde absolve sa gloire, qu'il se dégrade volontairement à ses yeux, qu'il se nourrisse de déjections ou se traîne dans la boue, pour faire admettre les sublimes

vérités dont il est précurseur. Il faut qu'il mange le pain enduit de bouse d'Ézéchiel ou qu'il promène sur sa magnifique sagesse les ordures de Gargantua. Stockmann n'est pas si ingénieux, si prudent. Convaincu de posséder. la vérité, il la montre toute nue, sans feinte ni ménagement, ne se croyant pas le droit, comme disait Juvénal, de préférer l'existence à la pudeur et de perdre, pour vivre, la raison de sa vie. Par cette obstination héroïque, il se conforme sans le savoir aux plus fiers enseignements du stoïcisme. Il rejoint Marc-Aurèle, Épictète et Zenon, il pratique, dans son étroite sphère, cette philosophie d'Hercule, appui du juriste et du citoyen, qui met la loi au-dessus des dieux. Par sa fidélité aux devoirs, aux enseignements d'une conscience lumineuse et pure, il se sépare de la lâcheté ambiante.

Mais il devient, en même temps, V Ennemi du Peuple, une sorte de Prométhée moderne, crucifié, comme l'ancêtre mythique, « pour avoir eu compassion des Ephémères. »

Car Prométhée revit dans les philosophes, les

inventeurs, les révoltés de tous les âges. Il incarne ridée comme Héraklès, son divin frère, incarne FAction. A eux deux, ils représentent le Héros, l'Aristocrate, le Chef né des hordes humaines, l'Ennemi du Peuple el son unique Rédempteur. Inventoriez l'histoire et compulsez la légende sans distinction d'époque, de rehgion ou de climat ; vous verrez apparaître cet antagonisme entre le Surhumain — comme dit Emerson — et le Mob déchaîné. La canaille dirigeante et la populace du ruisseau n'ont qu'une âme, un cœur et un vouloir, quand il s'agit d'affamer, de bafouer et de réduire en cendres quiconque porte le front au-dessus d'elles.

De cette congénitale répulsion les motifs sont logiques et nombreux. L'homme supérieur est hostile à chacun pour plus d'une raison. Il est anarchiste par essence, puisqu'il dénigre les codes établis au nom d'un principe transcendant, puisqu'il n'admet ni le mensonge, ni l'obéissance irraisonnée.

Tantôt, il invente les arts comme Prométhée, et, par cela seul, indispose le vieillard Démos

qui n'a de bienveillance que pour les sycophantes et les parasites, pour ceux qui le flagornent dans ses appétits abjects ou dans son incurie. Le Bienfaiteur pose sur le chef de Fhomme à peine dégrossi un papillon symbolique. Il éveille la Psyché latente et la dégage du bourbier originel. Voilà des gestes que la foule ne pardonne pas. Il contraint les hommes de regarder en haut. Donc le peuple le croit méchant : car il le sort de la bêtise et de l'ordure coutumières.

Tantôt, comme Socrate, il éveille la conscience humaine. Il révèle à l'homme un Impératif en dehors du Moi, la négation du bon plaisir au profit de l'Équité, de la Raison et du Devoir.

Tantôt, comme Thraséas ou Caton, il enseigne à mépriser la force victorieuse et à dire non devant la tyrannie ; tantôt il renverse, comme Empédocle ou Galilée, les erreurs scientifiques.

Tantôt, comme Savonarole, Giordano Bruno ou Vanini, comme les Albigeois ou les Protestants, il révèle à tous la liberté de conscience et la liberté politique, brise les fers des opprimés.

Tantôt, comme Hypatie, il découvre la Beauté refusant de se soumettre à la prostitution divine ou à la convoitise des mâles, sans confesseur ni amant, ce qui passe pour une abomination inégalable au jugement des honnêtes dames de tous les siècles et de tous les pays.

Tantôt, comme les révolutionnaires, comme les justiciers -- nos martyrs ! — depuis Harmodios jusqu'à Charlotte, depuis Brutus jusqu'à Louvel, depuis Épicharis jusqu'à Sophie Perowskaia, depuis Chéréas jusqu'au sublime Angiollilo vengeant ses frères de MontjuichetCuba torturée, il affirme le droit des opprimés à l'insurrection sainte et, « de myrlhes fleuris couronnant son poignard », lave la mémoire des victimes dans le sang de leurs bourreaux.

Et tous, le poète, l'artiste, le philosophe, le citoyen, l'émancipateur, la vierge platonicienne, les héros de l'anarchie, revent d'un temps meilleur, d'une Cité plus humaine, où ne fument d'autres autels que ceux de la Clémence et de la Beauté.

Vous le voyez, messieurs, les électeurs pai-

sibles, les académiciens, les culottes de peau et les jésuites, les maisons de tolérance et le Jockey-Club se coalisent avec grand raison pour donner la chasse à de tels malandrins.

Cependant, les forfaits de V Ennemi du peuple ne contribuent pas, seuls, à déchaîner contre lui l'animadversion publique. La haine de la supériorité^ Fenvie, qui est une forme de l'admiration mise à la portée des classes moyennes, la réprobation fomentée par le savant qui, pareil à un Attila du pot-au-feu, diminuera le bénéfice des commerçants notables et des personnes établies, n'aident pas médiocrement à exciter contre le fier Stockmann la fureur de ses compatriotes. Ajoutez aussi l'horreur de la différenciation, le goût de la platitude, l'aspiration vers la bêtise qui distingue, de nos jours, les classes dites éduquées. Le costume, la pédagogie, les mœurs concourent à faire, des habitants d'une même ville, un seul homme aussi

voisin que possible de rautomate, incapable même de régresser vers Tanthropoïde ancestral, sinon pour, dans les crises passionnelles, en évoquer le cynisme et la malpropreté.

L'homme supérieur, parmi ces agrégés — vous n'ignorez peut-être pas que grex en latin veut dire troupeau — semble, à bon droit, un monstre, un prodige encore plus redoutable qu'étonnant.

D'après le docteur Roujon, suivi par Lombroso, les délinquants seraient une tribu en marche parmi des peuples assis, parqués depuis longtemps dans leurs demeures, bétail raillé des Dieux, pour parler comme Eschyle. De même et plus exactement encore, le Génie est un homme qui marche, à travers les culs-dejatte et les ronds-de-cuir, un homme capable de s'affirmer à la face des neutres et des impuissants. Il les effarouche et les scandalise. L'anecdote est connue du père de François d'Assise, honnête drapier, reluisant aux fins de mois, digne émule de M° Jeausseaume et de M. Jourdain, qui fit condamner pour vol son

fils, coupable de lui avoir dérobé une pièce d'étamine dont il avait habillé des malingreux. Cette opinion d'un négociant, intraitable mais juste, fut partagée, naguère, par M. Edmond Scherer qui vilipendait François d'Assise, à cause que ce bienheureux ne se comportait pas d'après les règles d'une saine économie politique.

Mais le crime sans appel, le prie/" irrémédiable du Génie dans sa passion active, quand il force le plus indolent à réagir contre le destin, à triompher des dieux adverses, le crime sans appel, c'est de contraindre la Matière gouvernable à vaincre la peur qu'elle a des autres hommes et de la divinité ; c'est de la forcer à construire elle-même, par un effort héroïque, son paradis et sa Tour d'Ivoire, et non par de lâches prières, non par cette résignation dégradante qu'imposent les dogmes religieux, les dogmes d'imposture et de mort.

Or, la Peur est, à la fois, une institution et un divertissement dans notre France chevaleresque. C'est elle que l'on retrouve au fond des igno-

minies contemporaines, créant une fortune à toutes sortes de gredins qui, sans elle, n'auraient d'autre logis que le dessous des ponts. Le plaisir frissonnant et délicieux d'avoir peur, comme ces veuves quadragénaires du couvent d'Ismaïl, à qui lord Byron fait demander « si le viol ne va pas bientôt commencer » ; le plaisir d'avoir peur des croquemitaines plus ou moins hideux, suffit à expliquer le tremblement chronique dont la France est agitée depuis un quart de siècle. Nulle cause objective, à cette frousse nationale et patriotique. Les députés n'ont pas peur des collèges électoraux, ni des prétoriens, puisque tous les coups d'Etat ont été faits par des civils depuis le 18 Brumaire, et que les Prétoriens s'aplatissent eux-mêmes devant les journalistes, la consigne et les gradés supérieurs. Les disciples de MM. Lemaître, Coppée et Déroulède sacrifient à la peur en soi, à la peur de vouloir, d'être des hommes et d'apprendre à penser. Une lâcheté folle prosterne les cœurs avilis dans un gouffre de bassesse. La poltronnerie fait implacable. Aussi, la foule emboîte le

pas derrière les plus sinistres meneurs, cannibales de la rue ou délateurs des papiers publics, bouchers antisémites ou saltimbanques nationalistes, empruntant leurs maximes à Drumont ou à Quesnay.

SousTinflux de l'atroce Déité, la France donne aujourd'hui l'impression d'un manège fermé, d'un cirque, d'une ménagerie que les autres peuples regardent avec stupeur. Des fauves s'agitent ; les victimes sans défense meurent étouffées sous des ongles sordides, cependant que l'assemblée demande à grands cris un dompteur, non pour résoudre les tigres et les hyènes mais pour achever les suppliciés.

Au siècle dernier, la France était l'ennemie de l'Europe chrétienne et monarchique, portant comme elle faisait les torches de la liberté sociale et de la libre-pensée ; à présent, elle se tourne en rellux contre ceux qui la rappellent vers ses origines et demandent à son histoire d'avoir un sens. Elle rampe devant les incarnations les plus infâmes de l'autorité, s'abandonne au prêtre et au soldat, réalisant l'apophtegme de Kant « que

celui qui s'est fait ver doit s'attendre a être écrasé ». Les Droits de l'Homme, doctrine de justice et de raison, servis par le suffrage universel, gouvernement de bon plaisir et de caprice, donnent le spectacle néfaste d'une République sans foi républicaine, d'une République militaire et cléricale, d'un Parlement oi^i siègent les derniers des misérables : faussaires, prévaricateurs et tenanciers des jeux, les mains souillées encore de la cervelle et du sang des suicidés.

Mais l'histoire du progrès humain n'est autre chose que la revision des procès intentés aux ennemis du peuple. Socrate, que les Héliastes se lassaient de nourrir au Prytanée, est devenu, par sa mort, l'éducateur de la jeunesse, à travers les siècles. La couronne de violettes dont Alcibiade enguirlandait ses tempes au banquet d'Agathon, brille d'une jeunesse indéfectible. Et j'ai appris du chantre de la Pharsale qu'il ne faut pas craindre d'intenter une action qui, pour un châtiment d'un jour, impartit à son auteur une louange immortelle. Quelles que soient l'incompréhension de la tourbe, la scélératesse des

gouvernements, le Héros, seul, juge ses propres actes et définit la loi.

Stockmann, honni de ses compatriotes se réfugiera dans son orgueil, dans la paix consolante du devoir accompli.

Vainqueur des dieux, le Titan, du haut de son Caucase, annoncera leur fin, la lumière des hommes victorieuse des Ténèbres sacrées et de TantiqueNuit.

Et nous, à cette heure merveilleuse où la France, étirant son suaire, tente, par les meilleurs de ses fils, un effort vers la Justice, la raison et la vérité, nous poursuivons aussi une révision sublime, qui rendra leur piédestal aux défenseurs de la miséricorde et de l'équité. A Zola proscrit, à Picquart prisonnier pour la défense du bon droit, de la liberté de penser et de la Révolution, notre mère, nous rendrons quelque jour les honneurs qui leur sont dus. Nous unirons, dans une gloire pareille, récrivain superbe qui depuis trente ans a porté si haut la gloire des lettres françaises et le soldat irréprochable qui nous montre que, même sous l'uniforme

militaire, peut battre un cœur d'honnête homme. Et leur triomphe sera le nôtre, à nous tous qui luttons, suivant l'exemple de Slockmann contre l'infamie des « majorités compactes », rêvant, comme lui, de préparer à ceux qui viendront après nous des demeures salubres et de paisibles foyers.

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