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LES DERNIÈRES CHANSONS DE XAVIER PRIVAS

Un robuste garçon, de largeur et de taille peu communes, sanguin, avec dans un visage aux traits massifs et réguliers, des yeux de passion et de tendresse, l'air d'un cuirassier en civil, tonitruant, élégiaque et doux, tel apparaît Xavier Privas, que ses confrères de Montmartre, d'accord avec le grand public, ont naguère intronisé prince de la chanson.

Prenons par le plus long pour commenter son œuvre. Ses dernières productions : Pour V Aimée, La Nuit, Promenade en mer, Soleil couchant, où, libre des vestiges de chatnoirisme

que gardaient ses Pierrots et dégagé des satiriques pensées dont Les Thuriféraires et Les Résignés témoignent si généreusement, il ne chante plus que l'éternel : FAmour, la Volupté, la Nature et la Mort, déroulant sans fin le poème indéfectible des douleurs et des tendresses humaines. Il infuse à la romance une sève moins précaire, fait entrer dans ce genre faux la vérité, Faccent pathétique et naïf, le cri dont se souviennent les générations; il reste, néanmoins, un maître de la romance — odelette bourgeoise que l'auditeur français aime à fleurir de myosotis.

Donc, il convient ici de jalonner la romance, à partir de ses sources peu lointaines jusqu'à ses dernières étapes. Nécessaire préambule, car elle constitue à elle seule une province de la littérature française. Privas est en possession de la représenter avec honneur. Ayant renouvelé dans ses moyens d'expression musicaux et poétiques Fart, plus que tout autre national, de Déranger, de Pierre Dupont et d'Hégésippe, c'est à bon droit qu'on en évoque les fautes à son propos.

Cherchons d'abord une définition qui circonscrive le genre, le distingue des chœurs patriotiques ou du lied populaire, ses congénères les plus proches.

La Romance est, pourrait-on dire, un compromis, un moyen terme entre la Chanson et l'Élégie, ayant pour but d'exprimer tels sentiments paisibles admis par la généralité de la classe moyenne. C'est un poème à couplets réguliers, terminés par un refrain où prédominent les intentions madrigalesques et les formules amoureuses ne dépassant jamais une température convenue, la tiédeur honnête des milieux « respectables ».

De nombreuses analogies dans les écoles françaises abandonnées aux autres arts, feront mieux comprendre ceci. La romance domine en souveraine (encore que sous d'autres noms) dans la musique des paroisses élégantes. Elle devient alors cantique pouvant servir d'exutoire au lyrisme de Madame de Tredern ou do toute autre vicomtesse en mal de gargouillades. On trouve là de bien beaux vers :

Le ciel a visité la terre, ou bien encore :

Ils ne sont plus les jours d'alarmes, J'ai retrouvé la paix du cœur, Depuis que j'ai goûté les charmes Des tabernacles du Seigneur.

A la romance appartiennent aussi les innombrables opérettes de Gounod, Mireille, Gallia et ce Faust indéracinable dont Sarcey lui-même avait retenu les airs, au point que ce vieux mouchard luisant de gras fondu, les anteponait à tous les autres Faust, y compris celui de Berlioz et celui de Marlowe, et celui de Gœthe pareillement.

Romance encore, la peinture d'Ary Scheffer, de Paul Delaroche, de Bouguereau et autres pâtissiers, la sculpture de Chapu, les romans de Loti, le théâtre de Pailleronet d'Octave Feuillet, cet Octave Feuillet dont Barbey d'Aurevilly disait : « Toutes les âmes de modistes lui appartiennent ».

Modiste signifie évidemment celle qui fait le

chapeau et celle qui le porte. Il y aurait injustice, en même temps que mauvaise grâce, à circonscrire chez les demoiselles de la rue de la Paix un appétit qui règne en souverain sur Fun et l'autre sexe, de Dunkerque à Perpignan.

Il y a quarante ans environ, la Romance eut à subir de rudes échecs ; un moment sa gloire périclita, menacée par la blague du second empire. La négation bète, le ricanement stupide faisaient alors partie des élégances. Le chahut impérial, la curée comme dit Zola, s'accompagnaient volontiers de ces aboiements de roquets • après les grandes choses. Offenbach trouvait ï Iliade « bien bonne », se réjouissait énormément de Gluck et de Virgile, prédécesseur, en ce geste, de M. Huysmans qui naguère déposa sa crotte belge sur Fépisode d'Â.ristée. Un vent de parodie soufflait, malgré les gentillesses toulousaines de Faure et de Capoul, malgré les myrthes de Nadaud et leurs « alléluias d: amour ». La grande Thérésa, qui méconnaît aujourd'hui ce qu'une pareille tentative eut d'original et de

beau, ramassa la pauvre romance, la romance enguirlandée, pleurarde et bénisseuse de ses contemporains, la traîna,- du milieu des huées, dans le ruisseau jusqu'à régoût. L'âme des faubourgs, gouailleuse et révolutionnaire, trouvait là, dans le grand silence impérial, un débouché à ses haines latentes, à des colères mal refrénées : le sire de Franc-Boisy aidait à souffleter Napoléon III. Avec Albert Rogeard, avec Rochefort — celui de la Lanterne — on peut dire que Thérésa sonna le tocsin de la mascarade bonapartiste ; la vertu de la populace en armes, la sainte fureur des carmagnoles émanait de ses chansons.

Les cabarets de Montmartre, en détruisant le café-concert, ont ressuscité la romance que le café-concert avait assassinée; car Montmartre n'est pas seulement le conservatoire pseudoaristophancsque où les manœuvres de la Chanson, pour complaire au bourgeois et mendier quelques pourboires à la canaille bien pensante, lui débitent chaque soir, avec plus ou moins de bonheur, l'excrément naliunalistc et l'ordure

antisémite que, dans sa boite hantée par les « gens chics», — le pitre Dreyfus — cognomine Fursy — triture et lâchement enfourne à cette clientèle avec ses mains de juif; Montmartre est aussi la Butte populaire où Bruant exploita la pittoresque laideur des classes fainéantes, cependant que les doux chanteurs de rimes langoureuses y cultivent la petite fleur bleue du sentimeatalisme avec accompagnement de machine à coudre ou de piano à buffet.

Paul Delmet, avant Xavier Privas, avait magnifié les Petits chagrins, les Petits pavés, les navrures du « gigolo » quitté par sa bonne amie pour un protecteur sérieux. Musique facile, ô combien! Les orgues de ^barbarie nous Font redite et Jehan Bictus, lui-même, l'inscrivit en ses cylindres à plagiat.

Malgré son éclipse, la Bomance, plus jeune, plus sympathique, plus aimée — revenait comme une Belle au Bois Dormant après son long sommeil.

Le goût français lui demeure fidèle et cela tient assurément à des causes profondes. Elle

est une expression ethnique dont rien ne saurait donner l'équivalent.

Cette fidélité vient aussi :

1° De son caractère conventionnel et atténué, du maquillage qu'on lui voit. Elle est parée, fardée, frisée comme il convient pour se montrer aux personnes ; son désespoir va dans le monde ; son chagrin est habillé au goût des salons ; ses infortunes sont mises à la portée des ateliers. Sur Fépinette, sur l'orgue de barbarie, sur la guitare des chanteurs nomades, trouvères du marché Sainte-Catherine ou bardes dupavéClignancourt, elle répond au besoin d'effusions académiques, inhérent au peuple de la province et de Paris.

Et cela suffit à la distinguer, notre serinette, des compositions analogues italiennes ou allemandes. En ces dernières, la sincérité de la passion ou de la rêverie, leur violence, leur despotisme sont exactement l'opposé du goût français. Schubert a écrit des lieds; Rossini, Cimarosa^ Donizotti, Bellini, tous les marmitons de l'opéra italien ont fomenté des cavatines.

Cependant le Roi des Aulnes, « Di tanli palpiti », ni « Casta Diva », ni la Sérénade de Don Pasquale ne sont des romances. L'intensité dans la mélancolie ou dans la volupté, la subordination du personnage à sa passion et non à la règle commune les en ont préservés.

2" L'attachement public à la Romance provient aussi de la facilité qu'elle a d'être comprise de n'importe qui. La plupart de nos bacheliers, une fois quittes de leurs études, ne dépassent guère Paul de Kock, Franc-Nohain, M. Bourget et les papiers publics. Quant aux femmes, il est courtois d'imputer leurs faiblesses pour la romance à ce besoin d'aimer qui pare la plus belle, étant, comme dit Maynard, u l'ornement des vertus et la fleur des beautés ». La romance est à la portée de chacune, depuis l'orgueilleuse héritière jusqu'à l'humble trotlin qui fredonne des bribes de couplets sur le cheniia de l'atelier.

Ajoulez la mise en scène plus qu'aisée, l'absence de toute fatigue, car l'exécution n'oblige ni à jouer véritablement, ni à chanter.

Il serait trop long de remémorer ses états de service « depuis le vieux Blondel, chantant son pauvre roi «Jusqu'à Marcel Legay et Jean- Baptiste Clément.

Contentons-nous de noter les principaux avatars. Quelques noms servent à donner l'époque et le costume à la fois.

Xyec l'éducation théâtralement vaine des jésuites, la Romance prend, au seizième siècle, un essor inattendu. Marie Stuart, leur tragique élève, en fournit un excellent modèle dans sa fameuse lamentation :

Adieu, plaisant pays de France Que je dois tant chérir.

La Pléiade est loin d'en être exempte. Les odelettes de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Rémy Belleau ne le cèdent en rien en mièvrerie . sentimentale aux plus célèbres de nos jours.

Le dix-septième si tendu, le dix-huitième raisonneur, bien pourvus en chansons de haulte gresse, no semblent pas avoir soupiré beaucoup sur le mode attristé : Mesdames, sous Louis \IV,

chansonnentleroi soleil; sous Louis XV, Maurepas tourne en ponts-neufs ses épigrammes. Il faut attendre l'explosion de sensibilité amenée par La nouvelle Hélo'ise et les bergeries de Trianon, quand, avec ses maîtresses et ses favoris, Antoinette d'Autriche jouait à la pastoure, pour que la romance reconquière tout son lustre.

Pauvre Jacques de la marquise de Travent, Le Rosier de Jean-Jacques font les délices de la Reine et de ses familiers Quelques années après: Il pleut, bergère, Aq Fabred'Églantine,sert d'intermède à l'instrument du docteur Guillotin. Plus tard encore Garât, Romagnes brillent au;?c beaux jours du Directoire et de l'Empire ; on retrouve dans leurs airs emphatiques et vieillots l'habit tigré des Incroyables, le hausse-col des hussards d'Augereau, madame Récamier jouant de la harpe sur un fauteuil à la grecque, dans la même pose que la Corinne de Gérard. Lareine Ilortense, en 1810, donne le motif de pendule troubadour, le « Jeune et beau Dunois », en collant mi-parti, sensible comme un ange, tendre comme une fraise et pleureur comme

un veau. Monpou, dans ses ballades, plante le décor romantique, alhambras de carton-pâte, et les tours crénelées du vieux château, et les madones préraphaélites et les andalouses de Musset, et

Par les belles nuits étoilées, Quelques senoras long voilées Descendant les escaliers bleus.

Bien qu'antérieur à la période romantique — il avait cinquante ans vers 1830, — j'ai gardé Bérangerpour la fin de cette énumération.

Lui seul en effet donne les types, les modules ne V arie tur donl la chanson, la romance, le pamphlet en musique et les refrains militaires portent depuis un siècle l'empreinte indélébile.

L'appétit du français pour la gaudriole se délecte à ses ordures, « ses eaux grasses », disait Veuillot. Son chauvinisme prise les hennissements tricolores du Vieux senjent, du Cinq mai, des Enfants de la France. Tous les commis voyageurs ont fredonné Madame Grégoire, La Marquise de Prelinlaille, etc., etc.

Quant à la Romance proprement dite, il l'a formulée pour tous. Mtirger lui doit sa rengaine la plus notoire :

Mais, en embrassant l'infidèle, Mon cœur n'a plus senti d'émoi.

Et Musette qui n'est plus elle Disait que je n'étais plus moi.

tout entière incluse dans la chanson de Déranger :

Et non ! non! non ! vous n'êtes plus Lisette ! El non ! non ! non ! ne portez plus ce nom !

Voulez- vous d'autres exemples? Ze Grenier, thème banal s'il en fut, regrets donnés à la jeunesse morte par un clerc d'huissier logé dans un cinquième du Marais, fournira, compliqué de paysages et de grandiloquence panthéiste, la Trislesse d'Olymjno ou bien, en ajoutant la barque et les roseaux, le cygne et la dame plaintive aux anglaises en repentir, le Lac, ce zinc d'art vanté chez Lamartine.

Verlaine a pleuré sur les mêmes poncifs qu'Ai-

fred de Musset. Il a, comme lui, entendu les « chanteurs ambulants » et

. . . leurs plaintes hachées, Sur une clef de so/ impossible juchées.

11 pleure, comme lui, aux musiques plébéiennes et volontiers reprendrait à son compte les beaux vers de RoUa :

Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans

Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrances!

Comme ils dévorent tout! Comme on se sent loin d'eux!

Comme on baisse la tête, en se trouvant si vieux!

Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit dés Ruines?

Ange du souvenir, sont-ce là tes sanglots ?

Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux

Sur le palais doré des amours enfantines!

Comme ils savent r'ouvrir les fleurs des temps passés

Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!

Vigny et Baudelaire, maîtres hautains, furent les seuls poètes du siècle n'ayant pas sacrifié peu ou prou à la muse bonne fille de la Romance. Le vin pur de leur inspiration n'a rien perdu de sa fière amertume. 11 ne s'y mêle ni fadaise, ni fadeur.

On a cité les grands hommes, les pleureurs illustres : après ces capitaines, on taira les soldats. Leur séquelle n'offre pas le plus mince intérêt et qu'importe de savoir si les margouillis de Paul Henrion eurent Pierre Véron comme librettiste, si c'est à Loisa Puget ou bien à Masini qu'il convient d'attribuer quelques-unes des sornettes dont les virtuoses de la rue affligent encore nos oreilles, dans les cours mal tenues des quartiers populeux :

Pauvre bouquet, fleurs aujourd'hui fanées, Nous vieillirons sans nous quitter jamais. Ton doux parfum, après bien des années, Me parle encor du beau temps oîi j'aimais.

ou bien cette ineptie monumentale, supercoquentieuse qui, devant moi, s'exhalait, chaque dimanche, avec toutes sortes de puanteurs, empyreumes et mofettes, dans le puisard mal odorant du passage Saint-Pierre de la rue Amelot :

En vérité l'on saurait bien des choses

Si le bon Dieu faisait parler les fleurs!

11 appartenait à Xavier Privas, un doux et véhément artiste, d^infuser un sang nouveau à la romance chlorotique, delarevivifieretdel'ennoblir. 11 a pris ce genre faux si prodigieusement galvaudé. Il l'a, de sa main puissante et délicate, restauré dans sa primitive splendeur. La sincérité de son inspiration a remplacé les fleurs en papier peint des rengaines d'antan par de vertes feuilles et des rameaux pleins de sève, par des corolles ardentes et parfumées.

Je loue sans réserve dans Xavier Privas la fraîcheur du sentiment, la naïveté saine et Félan cordial qui reposent des imbéciles prétentieux, des cacographes strapassés, des verlibristes à la suite, belges, levantins ou iroquois. Je loue encore la généreuse indignation de Privas, sa croyance au bien, son âme franche et fière, dédaigneuse deTimposture, de la bassesse et de la lâcheté.

Quand il monte sur l'estrade, en un caijaret « artistique » de la Butte ou du Quartier Latin ; lorsque, prenant place au clavecin, il entonne de sa voix forte uniformément sonore ses chants

aimés du public, une atmosphère de sympathie l'enveloppe, étreinte muette de la foule aux poètes aimés. Dans la Fronde, madame Louise Néron donnait, il y a quelque temps, un joli portrait de Xavier Privas, évoquant « le chansonnier que Paris entier connaît, le chansonnier à la haute taille, à la forte corpulence, au teint vermeil, que les journaux de son pays ont surnommé le mousquetaire. »

Privas tient ces dons merveilleux de chansonnier-poète, d'abord de son origine. Comme Soulary, comme Laprade, il est né, il a vécu ses premiers ans dans « la grande et aimable ville de Lyon » qui, « avec son génie éminemment sociable, unit les peuples comme les fleuves ».

Tandis que Béranger, fidèle aux traditions pseudo-classiques, dédaignait la nature et, dans ses chansons, omettait le décor, un lyonnais, Pierre Dupont, communiait avec transport de la beauté des choses, faisait intervenir le paysage dans ses cris de guerre, aussi bien que dans ses hymnes de deuil, dans ses poèmes amoureux, aussi bien que dans le paean insurrectionnel cii,

suivant le mot d'un autre poète, s'affirme « le goût infini de la République. »

Chez Pierre Dupont, les ouvriers, qu'un salaire incertain ramène avant l'aube à l'enclume, chantent les bois sacrés et leurs ombres clémentes :

Cependant notre sang vermeil Goule impétueux dans nos veines.

Nous nous plairions au grand soleil Et sous les rameaux verts des chênes.

Après les journées de Juin, il tresse les fleurs des bois en guirlandes funéraires :

La France est pâle comme un lis, Le front ceint de grises verveines,

et, sil montre le tisserand, forçat d'un impitoyable labeur, tissant la trame du linceul où le soir de la stricte justice, le vieux monde s'ensevelira, un souffle d'air pur le console, un gazouillis d'oiseaux libres dans le ciel clair :

Des deux pieds battant mon métier, Je tisse et ma navette passe,

■Elle glisse, passe et repasse, Et je crois entendre crier Une hirondelle dans l'espace.

J'ai appris de mes maîtres, Michelet, Reclus et Baudelaire, quels contrastes puissants d'industrialisme et de rêve, de mysticisme et de concurrence économique, donne à Lyon une physionomie spéciale, un art philosophique dont les abstruses songeries n'excluent la tendresse ni la beauté. « Ville singulière, bigote et marchande, catholique et protestante, pleine de brume et de charbon... On dirait que les cerveaux y sont enchiffrenés... » Puis une brusque et somptueuse éclaircie découvre ses coteaux, Fourvières et la Croix-Rousse, les coUines ennemies. Dans Chenavard le peintre, comme dans Soulary le poète, « brille cet esprit de catégorie » que vous reconnaîtrez dans l'agencement régulier des chansons de Xavier Privas, esprit qui enferme la denrée intellectuelle comme les casiers du marchand, ou la dévide en pelotes comme les bobines du canut. « A Lyon, l'inspiration poétique ne fut pas d'abord la Nature,

mais l'Amour. Plus d'une jeune marchande, pensive dans le demi-j our de l'arrière-boutique. . . Louise Labbé... Pernette Guillet... composèrent des vers qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme fut encore un caractère lyonnais : chose bizarre et contradictoire, que le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles... Lyon, Strasbourg. Mais c'est que nulle part le cœur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là oiî toutes les voluptés grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de l'artisan assis à son métier favorise cette fermentation intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre dans la cave oii il vivait, se créèrent un monde à défaut du monde, un paradis moral de doux songes et de visions »... les chants du pauvre Lollard, première forme, essai timide, peureux, de la chanson populaire ; « en dédommagement du monde, ils se donnèrent Dieu. » Mais bientôt, par une réaction violente, le solitaire épris de

mysticisme tend ses bras vers la vie et, de ce miracle perpétuel, de ce printemps qu'il sème à travers les plus riches tissus, monte vers Tautre printemps, le printemps de l'espérance, de la joie et de l'amour.

Le « tisseur » devient un magicien de la féerie poétique, tantôt mêlant, comme Dupont ou comme Soulary, les herbes verdoyantes au chatoiement des brocatelles et les rameaux en fleurs aux lampas tramés d'or, tantôt déroulant, comme Puvis de Chavannes, les fresques harmonieuses où se confondent tous les arts, tapisseries virgiliennes et d'un mystère d'apparition.

A ces dons héréditaires. Privas mêle un autre motif, une cause plus intime d'inspirations. La douleur est comme cette baguette qui, sous la main des nains, faisait jaillir des sources vives aux fentes du rocher : c'est le tison brûlant qui met sur les lèvres humaines des paroles embrasées de flamme et de lumière.

Or, Privas a connu les maux de l'existence et les peines durables du cœur. Il a connu cette

amertume et cette gloire de pleurer une pau^Te petite Béatrice au seuil du paradis perdu. Ses Chansons pour la Morte, pour la morte embaumée dans un linceul de musique attendrie, commémorent ces élégies que Burns adressait à Marie dans le Ciel et le mélancolique sonnet de Tallemant sur mademoiselle de Haramboure.

La morte que tu plains fut exempte de blâme, Et l'injuste trépas qui l'emporte aujourd'hui Est le seul déplaisir qu'elle ait fait à nos âmes,

La flûte lugubre, la harpe des funérailles ne vibrent pas seules en ce poète divers et fécond qu'est Xavier Privas. Voici à présent ses Chansons pour l'amante, poèmes d'un charme recueilli où les tendresses automnales revêtent la grâce calme d'un bel après-midi. Arrivé au milieu du chemin vital. Privas chante, une fois de plus, lavillanelle à Madame. C'est l'ode à Vénus d'Horace quadragénaire. Mais l'auteur des Résignés connaît le prix de la bonté. S'il châtie l'arrogante, c'est seulement d'une gerbe de lilas ou de myrthes épanouis.

Chantez, Xavier Privas, chantez ! Donnez l'essor aux nobles mélodies que la joie ou la douleur d'aimer vous inspirent sans fin ! Chantez!... et que monte en plein ciel un hymne triomphal. Chantez pour un auditoire ami qui vous admire et vous écoute. Chantez pour les esprits attentifs, pour les cœurs sincères et doucement émus.

Ouvrez la porte de ce monde fabuleux où, sous les tilleuls balsamiques et les roses musquées de Titania, près des ruisseaux que la lune argenté, « fleurissent l'œillet rose et la fleur du fraisier » ; où, parmi les mousses fraîches, le myosotis épanouit ses pétales turquoise, couleur de printemps et de virginité.

Nous appareillerons à votre suite vers cette Ile de Dilection que vous avez célébrée. Nous voguerons portés par la nef merveilleuse où flotte, comme un royal étendard, la cheAelure des Amies.

Dites — et vous endormirez en nos cœurs la tristesse de vivre, l'injure des années et les peines d'amour sans trêve renaissantes — dites-

nous vos berceuses pleines d'illusions et de songes, de rayons ala nguis et de parfums opiacés :

i\e pas se souvenir est souvent une joie ; L'heure de la douleur sonne si fréquemment! Il est doux, par instants, de déserter la voie Que le soleil d'amour n'éclaire qu'un moment!

Chantez !... Chantez les souffrances éternelles et les brèves allégresses. Chantez le mal délicieux d'aimer, cet intermezzo dont chaque poète de Tibulle à Ronsard, de Virgile à Chénier, déclame à son tour une strophe mélancolique ou joyeuse, qui rassérène les fronts, pacifie les cœurs et ressuscite, pour un indéfectible mois de mai, les bonheurs évanouis et les corolles défaillantes.

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