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L'ÉPIDÉMIE

L'ignominie bourgeoise fait paraître des aspects variés, multiformes et changeants. Pareille aux vermines de la mer, poulpes, térébelles, méduses, elle change d'apparence et d'habitacle, molle à présent et gélatineuse comme les plus sordides mollusques, demain, fermée, impénétrable à la manière d'une huître sur un rocher ; mais semblable toujours à ellemême, offrant au dégoût de l'analyste une invariaijle coutume de hideurs et de malpropretés. Toutes les hypostases, tous les avatars lui sont bons pour incarner son irréductible essence. Le libéralisme, la philanthropie, le chauvinisme, la religion et les bonnes mœurs lui fournissent,

tour à tour, des oripeaux. Elle s'intéresse à la conversion de M. Bourget, aux historiettes de Marcel Prévost, aux dessous des gourgandines, aux prédicateurs en renom et aux vaudevilles obscènes où le catholicisme d'Henri Lavedan se manifeste à l'état de nature. Elle compatit aux infortunes de théâtre, se plaît aux vignettes de Bouguereau comme à celles de Détaille, couvre d'or les veuves de faussaires, envoie des objets d'art à Saint-Sébastien, mais ne donnerait pas un maravédis à qui pense fier et parle haut ; car, naturellement, elle exècre le poète, l'artiste, le penseur, le révolutionnaire, quiconque marche en dehors de son ordure et de son imbécillité. Les catastrophes qui atteignent les personnes riches frappent douloureusement le cœur ancillaire de la « bonne compagnie ». L'inondation, l'incendie, le choléra devraient être réservés aux misérables. Il lui semble à la fois inconvenant et mallionnête que ces fléaux ne restent point confinés parmi les classes laborieuses. Aussi quel déchaînement de pleurs et de condoléances, quand la flamme vengereses

OU quelque fleuve débordé rappellent à la condition humaine les cabotins du théâtre ou du monde. Que brûle un guignol subventionné ou que l'inexorable feu carbonise, pendant leur comédie sacrilège de pitié, les raccrocheuses à blason, M. Prudhomme soudain jaiUit en pleurs, et le bazar de la Charité abroge son sommeil.

Au surplus, il incrimine les filles-mères, conseille aux meurt-de-faim un travail assidu, et n'hésite jamais à chasser de ses greniers les femmes en gésine dont le loyer se trouve quelque peu en retard. Libre-penseur jadis, mais d'une façon adéquate à son intelligence, croyant au dieu des bonnes-gens, centre-gauche et tricolore, de l'immonde Déranger, il a donné depuis des gages à la confession d'Arthur Meyer. Il ne rit plus avec Voltaire, mais toujours il « vote pour Escobar », se montre en toute circonstance plein de vérécondie à l'égard du clergé. Il partage sur les francs-maçons la doctrine de Jules Lemaître, et c'est chez les jésuites qu'il fait élever ses marcassins.

Mais le triomphe de Joseph Prud'homme, son

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geste spécifique, l'essentielle représentation de son moi intérieur, c'est le respect, Fadoration, le fétichisme du soldat. La profession de meurtrier en culotte rouge, l'envoûte, le sidère, le possède, comme le démon Belphégor possédait les Ursulines de Loudun. Il se découvre certes devant la procession, mais devant le régiment il s'agenouille, il s'accroupit, heureux si, pour vautrer son cagotisme, il trouve sur le passage un cloaque de bourbe ou de sang digne de luimême et du drapeau.

Les divers incidents de la croisade antisémite, les hontes inoubliables de l'Affaire ont déchaîné cet amour aplati du galon, du sabre et du panache. Comme une pluie d'orage, ils ont divulgué les crapauds, les limaces et les scolopendres qui grouillent dans la nuit morale des classes dirigeantes. Ce fut une embrassade générale des diverses turpitudes : Barrés portant le coton à Déroulède, la comtesse de Martel et la fille Eugénie Buffet épanouissant leurs âmes de vivandières aux faux serments des généraux. Ce furent les Etats, les Grands Jours de la couar-

dise el. de la stupidité françaises, une prostitution hystérique de l'honneur, de la conscience et de la pitié aux chefs dune armée recommandable, à défaut d'autres prouesses, par ses défaites et par Timitation dolosive des écritures publiques ou privées. Le philistin, alors, affirma pour les temps à venir la crapule de son âme et sa laideur monta jusqu'aux étoiles. Hermann Paul a noté le visage du monstre où la pratique héréditaire des abjectes pensées imprime un stigmate indélébile, un triple sceau de bêtise cruelle, d'avarice et de stupidité.

A cette heure tragique, la conscience humaine, l'instinct du juste, le sens de l'honneur eussent été oblitérés pour toujours si le groupe de héros qui défendit la vérité n'avait opposé sa ferme énergie à l'ordure conquérante ; si, en face des calomniateurs et des brigands il n'eût surgi les grands hommes que nous aimons; si à Mercier, à Roget, au hideux Quesnay la justice et la libre-pensée n'eussent offert pour antagonistes les France, les Picquart, les Zola et les Mirbeau.

Du Bourgeois aux incarnations protéif ormes, du Bourgeois « occupé, disait Taine, à gronder sa bonne ou à gagner deux sous», quelques manifestations demeurent acquises pour l'historien , à travers les âges et les pays. Balzac, Daumier, Fauteur du Roman chez la Portière, Thackeray, l'historiographe des snobs, en ont fixé les attitudes essentielles. Mais, de même que l'on regrette de ne pas voir fonctionner, àFExposition des Bureaux militaires, la manutention des faux, avec les Gonse, les Pellieux, les Gribelin et les Bertillon y attachés, on pouvait se plaindre que dans ces «comédies humaines )),le mandataire du suffrage universel n'exerçât son mandat en présence du public, ainsi que les chocolatiers jadis trituraient leur cacao. Cette lacune a cessé d'exister. Octave Mirbeau l'a comblée par un chef-d'œuvre.

Je ne m'attarderai pas à louer, parmi vous, le Maître dont nous allons applaudir la vibrante satire, devant un auditoire comme celui qui me fait l'honneur de m'écouter. Nul, qui nait entre

les mains tant de cruelles et somptueuses merveilles : Sébastien Roch, Les Mauvais Bergers, Le Calvaire, Le Jardin des Supplices, et, d'hier, ces effroyables il[fe?noi?'es d'une Femme de chambre où la bassesse des heureux se fait voir dans un déshabillé cynique, mille fois plus cruel que les plus atroces imaginations. Des traits, sanglants comme le trajet d'un bistouri, ouvrent les plaies secrètes, débrident les purulences inavouées. Seul, peut-être, Jonathan Swift eut au même degré le don de poursuivre,, impassible et féroce, l'ironie meurtrière, donnant à la justice, à la commisération, ce masque de mépris glacial et forcené. Mais le génie lyrique, l'envol majestueux vers l'éternelle Beauté qui manquait au doyen de Saint-Patrick, abonde chez Mirbeau. Le ciel est bleu, la terre verte ; à l'ombre des arbres odorants, sous les rameaux fleuris d'où pleuvent des parfums, s'épanouissent de voluptueuses corolles. Une gloire de soleil couchant solennise la pourpre des tortures, tandis que les paons radieux, les paons de saphir et d'or, traînent dans le sang épandu par les tortion-

naires leur manteau royal ocellé de pierreries.

Cette magnificence dont Mirbeau décore les plus sombres horreurs, l'amour de la nature, immuable et consolante, donne à ses ouvrages un incomparable accent.

Mais, plus encore que ces beautés mêmes, plus que sa technique non pareille d'artiste, ce qui fait Octave Mirbeau glorieux à nos regards, c'est sa haine vigoureuse de l'imposture, son exécration de l'autorité, sa marche en avant, sans restriction ni mesure, sa marche vers la terre de promission, où, quand viendra le soir des opprimés, l'Anarchie libératrice déliera les hommes, rachetés du fardeau séculaire que les dogmes religieux, économiques et sociaux, imposaient à leur ignorance ou bien à leur passivité.

« L'Epidémie » ; un Conseil Municipal de province, dans une grande ville maritime, Loricnt, Toulon ou Cherbourg. C'est, en même temps, le Conseil Municipal représentatif et synthétique, le parangon des Conseils Municipaux, composé

d'abstïactions en acte, de types qui agissent et palabrent, suivant la formule des assemblées délibérantes. Le membre de l'opposition, le médecin, le maire sont les images perpétuelles de leurs fonctions, de même que, dans la comédie classique, Eraste est l'amoureux, Géronte le vieillard et Chrysale le banquier. Conçu d'après un tel plan, simple à la fois et lumineux, le Conseil Municipal de Mirbeau nous permet de juger les institutions et les hommes. V Epidémie, ouvrage prophétique, jouée plus d'un an avant les honteuses élections du mois dernier, a une valeur de généralisation qui l'intègre à jamais d ans l'absolu : « Iransitoriis qxiœre selerna ».

Cette congrégation de pleutres a, nonobstant l'énormité de la caricature, 36,000 raisons d'être plus que ressemblante, comme François Coppée en a 38 millions d'être fier et attendri. Elle est, dans tout pays, le Bourgeois, c'est-à-dire le peuple saliénant parle mandat, par la fonction. « Le métier abrutit, disait Flaubert, la fonction dégrade et les honneurs déshonorent. » C'estla Confédération dos intérêts contre le droit, des capi-

talistes contre le prolétaire, avec cette aggravation que la forme représentative oblige le prolétaire à préparer lui-même, par son bulletin de vote, les exactions dont il sera victime .« Cpst ce qui s'appelle^ dit Montesquieu, noyer les malheureux avec la planche même sur laquelle ils s'étaient réfugiés. » Tels sont les résultats du suffrage universel. Exploité par tous les aigrefins de la réaction prétorienne, religieuse et financière, il sert à représenter non le peuple, mais les riches, les riches sans esprit, sans beauté, sans entrailles. De toutes les institutions du monde actuel, nulle n'est plus caduque ni plus infâme. Toujours au service des entreprises rétrogrades, il a sacré Napaléon III, César de table d'hôte, et les divers gredins qui, depuis 70, ont exploité la bêtise sans nom du patriotisme, les Thicrs, les Gambetta, et ce grotesque Boulanger. Sa vénalité n'a d'égale que son incompréhension. Les électeurs sont encore moins avancés que leurs élus. Herbert Spencer affirme que « le représentant est inférieur au représenté », mais il se trompe. Quelle que soit l'abjection des manda-

taires, elle n'égalera jamais le goût de servitude qui est le fond même de leur commettants.

« Noire ville » : c'est tout l'univers, cette ville innomée. Or, dans une Préfecture Maritime, il n'y a que l'arsenal qui compte, et c'est l'arsenal que, précisément, l'autorité municipale empoisonne sans scrupule. Des mots sublimes : « Aucun officier n'a été touché ». « S'il est vrai que Barbaroux a vendu des viandes inférieures et corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si intolérants, ou à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance, » Par de naïves paroles, s'affirme la solidarité des heureux qui, civils ou militaires, fraternisent dans la détestation réciproque des misérables et des petits.

Non moins significative l'attitude du Préfet Maritime. Il ne demande qu'une adhésion à sa proposition d'assainissement pour être couvert devant le ministre et pour que le ministre soit couvert devant les Chambres. Tout le fonctionnaire est là. Ces amiraux, chamarrés d'ordres,

passementés de galons, et surbrodés comme une étoffe japonaise, ne sont, malgré leurs panaches, leurs brettes et leurs insolences, que des bureaucrates, lucifuges et malappris. Au soudard ils n'ont pris que la grossièreté, les apparences de la rudesse et de la vigueur, mélange agréable du rond-de-cuir et du pandour.

Brutes et gâteux, ils sont en même temps Poiret et Croquemitaine, pourris de tous les vices qu'engendrent le bureau, la garnison et l'estaminet. Tant d'ignobles histoires, Cissey et la Kaulla, Esterhazy et la fille Pays, Galliffet et Constance Résuche, font assez voir ce qu'est la dignité de l'officier dans sa vie intime et dans ses amours. Aristocrates ou roturiers, ils vivent dans les meilleures conditions pour représenter la noblesse française, composée, comme chacun sait, de reîtres, de souteneurs et de bedeaux ; car ils sont pieux en outre, le lieu d'honneur et le confessionnal ayant toujours fait bon ménage ensemble. L'amiral de Cuverville propage la dévotion à saint Michel. Il fait mettre les drapeaux en berne le Vendredi-Saint pour honorer la

mort d'un pendu juif dont les antisémites font leur Dieu. La messe est « conseillée » dans les casernes, où le brigadier Solanges, avec l'agrément des tribunaux, assassina le soldat Bernard parce qu'Israélite. Quant aux victoires et aux désastres possibles, rien ne leur importe moins. Qu'ils aient leurs traitements, leurs crachats, la faculté d'exercer, en livrées éclatantes, leur métier de proxénètes et de valets, qu'ils subjuguent les filles à grosses dots, peu leur chaut du reste. Ils ont même perdu le goût de l'homicide, préférant de beaucoup les malversations, le péculat et le travail du grattoir. C'est à des civils, des politiciens qu'ils délèguent leurs meurtres, comme autrefois l'Église en chargeait hypocritement le « bras séculier >> ; par exemple, Lebon, l'homme à la double boucle, qui, pour le compte de l'état-major, torturait Dreyfus et le faisait mourir avec des raffinements d'atrocité oîi Laubardemont et Torquemada se fussent reconnus. Sous les plis du drapeau tricolore, se développe l'âme du soldat, la hiérarchie des servitudes, parmi ces ergastules, ces repaires,

ces bouges et ces charniers, qui se nomment les armées de terre et de mer...

Les hommes sont à la hauteur des institutions. Admirable est l'identité du conseiller de l'opposition. Les deux rôles pourraient être tenus par le même acteur, Giroflé-Girofla de la bouffonnerie parlementaire. Le cabaretier apporte dans les affaires publiques l'incapacité congénitale de comprendre qu'un mandat ne soit pas une forme du commerce, une enseigne pendue à la porte de son auberge, tel un bouchon de houx. Le médecin, avec sa première phase sans microbes, la seconde avec microbes, apparaît tel que la société moderne l'a pétri : un instrument politique, un arriviste sans pudeur, un morticole enfin, plus savant peut-être, mais, à coup sûr, moins estimable que les médecins convaincus et grotesques de Molière. Dans le raccourci du théâtre, Octave Mirbeau montre le renversement d'axe qui se fait dans la vie du savant ; à certain échelon de sa carrière, il devient « bien pensant ». Pour obtenir des croix, des places, de l'argent, il se

prosterne devant le sabre, le goupillon et les vieilles dames adonnées au sevrage des académiciens.

Enfin le petit rentier, l'épargne. Il ne dépensa jamais, on lui prit tout ; ainsi la France économise pour les indemnités de guerre, le larcin permanent des congrégations, l'entretien des jésuites et des filles d'opéra, les déprédations de Marinoni, les chantages de Drumont et les prostitutions publiques aux souverains de passage. De toute leur volonté, les modernes aident et sympathisent aux forces qui les écrasent. Ils auraient peur de donner leur vie pour une idée, pour la justice ; mais ils trouvent tout simple qu'on draine l'énergie d'un peuple, afin de mettre des étoiles sur la veste de Mercier et de remplacer par un képi galonné le bonnet vert auquel il aurait droit. Les sacristies applaudissent au nationalisme, les cabarets de nuit pareillement. Raoul Ponchon éructe de tendresse et de soulographie à la pensée du commandant Marchand, tandis que Bob Walter offre aux petits soldats le très vieux vin récolté

dans sa jeunesse : factio lascivientium, comme disait le prophète Amos. La joie des mères, quand leurs lîls sont tués au Tonkin, au Soudan, se déduit de leur indifférence à les voir engloutis par la caserne ou recevant les adulations des tricoteuses patriotes.

Ce qui fait Funité de ces diverses horreurs, c'est l'argent. Le principe d'autorité est la sauvegarde du coffre-fort; les hommes en jupons et les hommes en tuniques montent devant lui une garde assidue. Chacun le protège à sa manière, le mulâtre Cassagnac avec des éréthismes de gorille. Barrés avec ses mains tremblantes de Narcisse-pion, Guérin avec Feustache du voyou. C'est l'arche d'alliance devant laquelle tous les bourgeois sont fédérés et qu'ils défendent avec les mots grotesques de patriotisme, de religion, de nationalité, jusqu'au jour où, conscient enfln de sa vigueur, de son bon droit, le prolétariat rompra l'arche maudite, et, sur ses débris dispersés, fondera la cité hospitalière, la fraternelle Icarie de la clémence et du bonheur !

Ce jour luira sans doute. Heureux si nos cheveux blancs qui nous font souvenir, pour parler comme Horace, de n'attendre point une année immortelle, permettent que nous en pressentions l'aurore !

Après avoir trahi le quatrième état qui combattit pour elle et pour elle triompha, la Bourgeoisie égoïste, sentant sa fin prochaine, demande aux préjugés d'antan la consécration de ses erreurs etde ses crimes. La banque et le sacerdoce, les tripiers de la Villette et les duchesses authentiques fraternisent dans une haine pareille de la Révolution. Les ordres mendiants intentent des opérations de bourse. Les généraux, en capucinades, passent les capucins.

Un même esprit de réaction anime les repus, les satisfaits, les gras qui ne pardonnent aux maigres ni leurs colères ni leur appétit. Et c'est un hilarant spectacle que l'union de cels accroupis qui se targuent de réprimer la foudre et d'arrêter l'avalanche au passage. Certes, ils font tout le mal dont ils sont capables ; mais les idées, mais la sainte révolte dont le bûcher ni l'impos-

ture n'ont jamais entravé Tessor, poursuivent leur chemina travers les pièges de ces misérables coalisés.

11 y a quinze jours, nous apportions, au Père Lachaise, la trentième couronne en souvenir des fédérés. Au dehors, les argousins de la « Patrie française», chourinaient çàetlà, des enfants de dix ans. Dans la nécropole, malgré la présence exécrable de la troupe et des mouchards, tout n'était que paix, harmonie et douceur. Le mur tragique où nos frères, assassinés par les brigands de Versailles, tombèrent dans le sinistre bas-fond du grand cimetière, le mur chargé de couronnes écarlates semblait encore éclaboussé par les veines des martyrs. Mais là-haut, quand ayant derechef gravi la colline funéraire, Paris se déroula sous nos pieds, le Paris des heureux, ouaté d'une brume violette, nos jeunes camarades entonnèrent la chanson de Pottier :

Pour la lutte finale,

Groupons-nous, et, demain,

L'Internationale

Sera le genre humain...

Et l'hymne palpitait sous les vertes feuilles du printemps, descendait vers le riche Paris occidental, dans la lumière et la sérénité. Il promettait aux morts la revanche de leurs douleurs, planant comme un oiseau de favorable augure sur les tombes où la vanité du Capital construit des édicules si bouffons. Et ce fut un instant la vision d'un siècle meilleur, quand, purifiées de leurs églises, de leurs palais et de leurs casernes, les villes auront, pour chaque habitant, une part égale d'air salubre, de jour vivifiant, de paix et de bonté ; quand la Révolution mettra fin à la misère, cette Siiïrense Epidémie ; quand, pour tous les hommes, un soleil pacifique se lèvera dans le ciel de la bonté.

Ceux d'entre nous qui, par la parole ou par le fait, hâtent l'avènement de cette ère plus douce, rebutés et honnis, endurent la méchanceté perfide, les tortueuses représailles des «honnêtes gens ». De léchafaud d'Henri aux in-pace de Montjuich, des prisons de droit commun où les écrivains anarchistes sont confondus avec les voleurs aux usines d'où sont exclus les ouvriers

indépendants, c'est un loyer d'opprobre, de tourments et de misère que reçoivent les précurseurs de la liberté. Qu'importe, s'ils ont préparé, accrédité la réconciliation de l'homme avec lui-même ; si, de leurs ossements dispersés aux quatre vents de l'indigence et de l'exil, renaissent les héros de l'humanité future, les pionniers de la concorde universelle, comme, autrefois, dans les champs thébains, la race des Géants fit revivre aux bords de l'Asopos, les restes du dragon mutilé par Gadmus !

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