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FAITE AU « THEATRE DU PEUPLE

LES l^"", 2 ET 3 FÉVRIER 1901

Diderot qu'il faut toujours citer quand il est question de progrès et d'émancipation intellectuelle, disait que le théâtre, au lieu d'un simple amusement, doit offrir aux peuples civilisés de fortes et durables leçons. Par le plaisir des yeux, par l'émotion du cœur, par l'exemple renouvelé sans cesse des nobles gestes et desfières pensées, l'art dramatique succéderait ainsi aux pompes répugnantes de l'Église catholique.

« Les vêpres sont l'opéra des gueux », disait

avec esprit le dix-huitième siècle. En attendant que les gueux aient repris leurs biens et fait rendre gorge à la société capitaliste, c'est un devoir pour tous ceux qui les aiment et prétendent les enlever aussi bien à la misère de l'esprit qu'aux souffrances de la chair, c'est un devoir que de créer pour eux des spectacles meilleurs et de les sevrer à jamais de l'infâme, de l'abrutissant opéra où l'Église les convie.

Avec les Fêtes humaines, Victor Charbonnel, merveilleusement secondé par la Loge Diderot, a déjà fait dans cet ordre d'idées une heureuse et louable tentative. Remplacer les grotesques simagrées des hommes noirs aux jours de Pâques ou de Noël par des entretiens érudits et familiers, par la divulgation des plus fastueux poèmes et des plus belles musiques, tel fut le but que se proposèrent Victor Charbonnel et ses collaborateurs; c'est là une forme supérieure de l'apostolat révolutionnaire, un des moyens les plus efficaces de promouvoir les intellects de culture médiocre à la conquête de la libre pensée.

Dans l'ordre purement scénique, le théâtre gratuit qui renaît d'un long sommeil, avec cette Thérèse Raquin si noblement incarnée par Marie Laurent, apporte un merveilleux appoint à cette éducation du peuple. Ceux que le clergé s'efforce d'abrutir, de garder ignorants de leurs droits et .de leur pensée même, ceux dont le christianisme stupéfie les révoltes et les aspirations avec le double opium de la misère et d'un dogme scélérat, les fondateurs du théâtre gratuit prétendent les élever à la connaissance émancipatrice des chefs-d'œuvre, en leur faisant accessibles les rois de la pensée humaine.

Thérèse Raquin, à son début, n'eut que neuf représentations. Le premier soir on fut surpris, la sombre horreur de ce drame saisissait les spectateurs. Le gros Sarcey, toujours butor, toujours incompréhensif et crevant de gras fondu, disait à qui voulait l'entendre : « Je suis

malade, positivement ce Zola me rend malade, et d'ailleurs je n'y comprends rien. »

Le succès relatif de la première ne se maintint pas. La pièce, chaque jour, s'en alla, déclinant comme le pouls d'un malade affaibli. Une brève analyse que la popularité du roman dont elle est tirée, fait presque inutile, remettra dans toutes les mémoires le thème, l'argument de cette violente et noire tragédie. Thérèse, nièce de la mère Raquin, élevée par labonne femme, a été mariée fort jeune à son cousin avec lequel elle a grandi. C'est un garçon de faible santé, idolâtré par madame Raquin. D'amour entre les jeunes gens, il n'en a jamais été question ; l'habitude a tout fait. Madame Raquin qui vieillit songe simplement à mettre auprès de son Camille une gardemalade capable de la remplacer lorsqu'elle n'existera plus. Le jeune ménage et la vieille mère sont venus s'établir à Paris. Là, on fait la connaissance d'un peintre, Laurent, qui vit dans la bohème. Nul talent, nulle passion élevée, des appétits : c'est un type bien moderne d'arriviste paysan. Thérèse appartient à Laurent.

Jusqu'ici, rien que d'assez banal, mais la situation se corse. Laurent ne rêve que de se délivrer de Camille, et, un jour, avec le consentement tacite de la jeune femme, il le noie dans une partie de pèche, Le crime reste ignoré; on suppose toujours un accident. Laurent même se donne le beau rôle. Il s'y prend si adroitement et abuse si bien la vieille madame Raquin que, dix-huit mois après le crime, elle jette elle-même le peintre dans les bras de Thérèse, prétendant que ce mariage la consolera. Le soir des noces arrive, ^'ul obstacle matériel entre les deux coupables, un obstacle moral : obsession du remords. Il faut entendre la scène magnifique du troisième acte; c'est d'une splendide horreur et d'une analyse psychologique profonde. Tacitement, les époux se sont entendus pour ne pas évoquer les souvenirs terribles, mais leur pensée s'y reporte toujours et se trahit malgré eux dans chaque mot. Ils parlent de la pluie et du beau lemps, des choses indifférentes; mais leur lièvreuse tension d'esprit atteint au cauchemar et à riiallucination. Madame Raquin a laissé en

place, suspendu dans un coin de la chambre, le portrait du cher mort. Laurent l'aperçoit etcroit voir Camille; Thérèse, qui n'a plus conscience de rien, partage son effroi et pousse un grand cri. Ils se remettent un peu; ils retournent le portrait. Mais la vieille Raquin, accourue au bruit, les surprend dans cette opération, hagards et tremblants tous les deux. Des paroles sans suite, ce trouble surtout, éclairent son esprit; elle devine l'horrible vérité, ne peut que balbutier quelques paroles et tombe, frappée d'une attaque de paralysie. Dès lors, elle passe au rùle d'accusateur muet. Sans mouvement et sans parole, clouée dans son fauteuil, ne vivant que par les yeux, des yeux terribles et toujours fixés sur les coupables, elle est leur terreur continuelle, elle est le témoin de leur haine réciproque, de leurs querelles, de leurs batailles. Leurs souvenirs communs ont désuni à jamais les deux complices; leur vie est un enfer. Ils n'ont que reproches et menaces à la bouche, Et toujours, dans un coin, les yeux vivants au milieu d'un visage ijiort. Les amis d'avant l'accident sont revenus.

le même petit train-train, les parties de dominos hebdomadaires ont repris leur cours. Au moindre récit, au moindre coup d'œil de l'être le plus indifférent, Thérèse et Laurent pâlissent et détournent la tête. Dans Fombre deux yeux fixes les retrouvent. Si bien qu'un jour, fous de terreur et de remords, ils partagent le même poison sous le feu des yeux de la vieille femme.

La mère de douleurs, la muette justicière les a cloués au châtiment, d'un regard plus lancinant que les tenailles du bourreau.

Dans le milieu béat de rampante bourgeoisie, où le drame déroule ses lugubres aspects, l'âme du gagne-petit, du bas commerçant, de l'électeur vulgaire et respectueux des institutions, se développe, tel un champignon vénéneux au suintement d'une latrine. Les petits employés, habitués des jeudis de madame Raquin, sont pris sans doute sur le vif, au café Guerbois où Zola, qui habitait alors les Batignolles, fréquenta de 1860àl870; les Michaud, les Grivet ont l'insignifiance, l'égoïsme, rintelligonce atrophiée,

rame impitoyable des honnêtes gens. Ce sont des emi)loyés modèles, des patriotes convaincus, des limaces anthropomorphes telles que les aimèrent Louis-Philippe et Napoléon III, telles que, de nos jours, la troisième République en fait éclore par millions sur les couches de ses ministères et les fumiers de ses bureaux. Ils sont de la même race que Camille et Laurent, protagonistes de l'action. Leur ascèse fut la même : les tisanes de madame Raquin, les tendresses fades et Témasculation de tout noble désir quand sonne l'heure de la puberté. Ils sont exacts, bavards, inutiles et cocus. Ils ne prennent plaisir qu'aux choses dégradantes. Ils s'intéressent aux courses, aux accidents de fiacres, aux incendies notables. Ils commentent la prose de Judet et votent pour Grébauval. Leurs ambitions n'escaladent pas les cimes. Ils rêvent, comme Camille, la mercerie ou le bureau, et quand le sort met entre leurs bras une créature d'amour et de passion, ils la tourmentent de médicaments et de caresses. Ils ont les mêmes appétits que Laurent. Ils veulent être nourris, et,

sans pvendre aucune peine, avoir une femme sous la main.

Leurs vertus mêmes ont un aspect nauséabond . Les meilleurs sentiments dégénèrent et se corrompent dans la putride conscience des êtres sans beauté. Leur tendresse pue le moisi comme leurs entresols, madame Raquin empoisonne son fils de gâteries imbéciles. Car toutest vil, infructueux et répugnant chez le Bourgeois. Or, disait le grand Flaubert, il sied d'appeler « bourgeois », quiconque pense bassement.

Le remords chez ces anthropopithèques, manque, pareil à tout le reste, d'énergie et de grandeur. Ils peuvent accomplir les attentats les plus monstrueux, couper les femmes en morceaux ou trucider leurs enfants, recommencer les crimes des plus sinistres malfaiteurs, suivre l'exemple de Médée ou faire cuire le venin de Locuste, Leur platitude originelle blasonne ces pignoufs jusque dans l'horreur, jusque dans la pitié.

Le remords au théâtre fournil un moyen pathétique, un lieu commun d'une irrésistible

épouvante. Il est aussi vieux que le chariot de Thespis, que le dithyrambe où les vendangeurs, barbouillés à même le pressoir, figuraient la mortduraisin, Bacchusdans Tantre des nymphes et la renaissance perpétuelle du dieu. Eschyle, vieux lyrique, initié d'Eleusis et fidèle aux déesses chtoniennes, au matriarcat de Demeter ; Eschyle qui, suivant l'observation de Michelet, semble l'aîné d'Homère, fait poursuivre Oreste, meurtrier de Clytemnestre par le fouet cinglant des Erinnyes. La fille de Léda frappe Agamemnon, son époux, l'étranger, sans émouvoir les divinités du Hadès, émanations telluriques, haleines redoutables qui, sur la tête des vivants, font courir le souffle humide et cancéreux des morts. Mais en immolant sa mère, celle qui, par une longue coalescence et les dégoûts sans fin delà gestation, a donné la chair de sa chair à l'homicide, Oreste, sanglant meurtrier de la mémoire paternelle, encourt l'implacable vindicte des Chiennes infernales. Au contraire, les « jeunes dieux », les dieux de la lumière et de la raison lui sont plus doux. Ils protègent le père

en lui, -le père chef de la race et fondateur de la société civile ; Apollon reçoit Oreste au pied de son autel, cependant qu'Athénè fait pencher en sa faveur la balance de l'Aréopage. Au-dessus de la loi naturelle un droit supérieur se manifeste, le droit de la famille et de la cité. Le remords, aux âges héroïques, est une pure hallucination. Les vapeurs du solprennentdes formes inquiétantes, suivent le matricide et barrent son chemin, pareilles aux feux follets qui, dans les soirs d'automne, semblent courir après les pâtres attardés. Mais tout cela se passe dans les nuages. On sent que les héros ne sont pas encore exempts de leurs origines cosmiques. Dans cette légende immémoriale, parfois, hommes et dieux se confondent avec les météores. L'admiration artiste de la Grèce pour la forme humaine, qui créa ses poètes et ses divinités, n'a pas encore passé par là.

Dans lady Macbeth, incarnation féodale du remords, un sentiment nouveau apparaît : la conscience de l'irrévocable. « Tous les parfums de l'Arabie ne suffiraient pas à laver cette petite

main. » Hier, ambitieuse, féroce éternelle Walkyrie, elle immolait à son orgueil des victimes humaines. Elle courait au meurtre comme une bête altérée à l'eau vivante des fontaines. L'assouvissement du despotisme ne lui permettait de réfléchir ni de calculer. Sous l'impulsion des «fatidiques sœurs », elle poussait au meurtre son véhément et faible époux. A présent, rassasiée du. pouvoir, la reine sanguinaire traîne, à la lueur des étoiles, son épouvante indéfectible. Le médecin terrifié contemple avec horreur cette malade, qu'empoisonne l'odeur atroce, le venin du sang répandu et qui, dans les salles majestueuses dlnverness, clame, chaque nuit, Fhorreur de son forfait. Comme elle, Richard III a « tué le sommeil » ; sur son lit de camp, ù la veille d'un engagement décisif, il voudrait fuir les spectres qui l'assiègent, les fantômes précurseurs de défaite et de trépas. Mais la théorie blafarde l'environne, « Désespère et meurs! » Et le bourreau couronné, le bouffon sinistre du gibet, entend chacune de ses victimes souffler à son oreille dans la « trompette des malédictions. » « Un

cheval! un cheval frais ! mon royaume pour un cheval! » Mais déjà Taurore brille, une aurore vermeille comme les plaies des cadavres qu'il sema. L'assassin couronné va mourir à son tour.

Aux époques d'abrutissement monarchique, sous la loi d'un maître céleste aussi répugnant que Louis XIV lui-même, le remords apparaît à Rancé comme un appel de l'expiation. Il a vu tomber la tête de madame de Montbazon. Il fonde la Trappe et goûte l'amère joie de sacrifier au dieu malfaisant des catholiques ce qui lui reste d'intelligence et de fierté. C'est un comportement fort en vogue au dix-septième siècle, que d'offrir aux puissances occultes une douleur propitiatoire comme un gage de pardon. Les désespoirs d'amour et les empoisonnements intéressés; la galanterie et la poudre de succession conduisent vers le cloître Lavallière et Montespan. Le siècle du roi Soleil n'a pas de chrétienne plus fervente, de pénitente plus sincère, que la marquise de Brinvilliers. Le confessionnal des jésuites envoie au paradis

les donneuses d'arsenic et les belles avortées. Bossuet couTre le tout de sa robe épiscopale, du néant majestueux de ses discours.

Dans la période combien démocratique où nous vivons, le remords a dépouillé ses couleuvres d'Euménide, ses ailes nocturnes d'ange ténébreux. Il ne ressortit pas plus à Némésis qu'à Satan. C'est une simple névrose, une maladie secrète, qui parfois éclate en symptômes accablants. Il relève de l'aliéniste et non plus du confesseur. Il a sa guérison à Bicêtre, non dans le bois sacré des Vierges de la Nuit. C'est un état pathologique et rien de plus.

S'il en était autrement, les malandrins qui portent comme un défi, sous les crachats et la réprobation du monde, un front imperturbé, oseraient-ils braver la lumière et le regard du dernier des chemineaux. Les Gonse, les Boisdeffre, les Cavaignac, les hideux Gribelin et les scurriles Bertillon, mangent, boivent, dorment et parlent avec toute l'apparence humaine dont ces monstres fangeux et ridicules peuvent être

vêtus. Mercier lui-même, le faux témoin de Rennes, Timposteur au visage d'orfraie, mène triomphalement son opprobre. Il s'assied à la Chambre haute, sans que le bonnet vert de la chiourme ait remplacé pour lui le képi de gêné- . rai, sans que le fouet des argousins fasse jaillir de ses épaules scélérates, Texcrément qui croupit dans ses veines. Mercier plus pourri que RaskolnikofF n'a pas besoin d'avouer. Il peut marcher sous le soleil et vivre en bonne intelligence avec l'horreur de son forfait.

Donc, le remords, chez les brigands qui noyèrent Camille Raquin, ne se manifeste que par des visions ignoblement réalistes, par la peur physique du cadavre, de son odeur, de son froid de glace et de ses chairs en lambeaux. La Morgue a remplacé, pour Laurent et Thérèse, les cercles de l'enfer. Leur inquiétude est purement matérielle, si Laurent près de sa criminelle et de son exécrée, roule dans la vie intolérable, se débat dans l'effroi éternel, son corps, ses nerfs irrités ont seuls peur du noyé. Sa conscience n'entre pour rien dans ses terreurs.

Il n'a pas le moindre regret d'avoir tué Camille, Lorsqu'il est calme, lorsque le spectre ne se trouve pas là, il commettrait de nouveau le crime, s'il pensait que son intérêt l'exigeât.

Cet imbécile devient peintre, et peintre de génie. La secousse perpétuelle de cet orage sans fin qu'il traverse, déséquilibre ses nerfs et les affine. Il sent en artiste, il peint avec une fougueuse énergie. L'allure de ses toiles est grave et solide ; chaque morceau s'enlève sur les fonds en taches magnifiques. C'est le criminel de génie catalogué par Lombroso. Mais il ne sait représenter que sa victime. Femmes, vieillards, enfants, ressemblent à Camille et le mort une fois encore « saisit le vif, son hoir », comme disaient les vieux juristes, aussi bien dans l'atelier du peintre que dans la couche de l'amant. Les plans de Thérèse et de Laurent sont déjoués par la fatalité, qui détraque leur machine trop peu robuste. Ils avaient calculé en « bourgeois », ne se doutantpasdece ce qu'ils faisaient, ne sachant pas que le mort, sans cesse réveillé de sa tombe do vase, mêlerait à

leurs, étreintes le goût intolérable du cercueil. Aussi devant ces horreurs et cette haine sans répit du couple homicide, la vieille aïeule se rassérène, sachant qu'il faut laisser agir la Fatalité.

La Fatalité!... elle règne ici comme dans le théâtre grec. La maison des Atrides, le palais de Cadmus, ne sont pas autrement voués à la sombre déesse, que le noir galetas oii Thérèse Raquin voit entrer les épouvantes et gémit sous les âpres lanières de la peur. Si Rastignac est aussi beau qu'Achille, cette mercière du Pont-Neuf égale en horreur tragique les « princesses déplorables », les reines furieuses ou touchantes, les sublimes révoltées qui gémirent leur douleur et leur orgueil dans les actes de Shakespeare ou d'Euripide, de Racine ou d'Ibsen.

Telle est, messieurs, l'œuvre que vous allez applaudir. Il n'en est de plus belle ni de plus forte. Elle date pour ainsi dire l'avènement de Zola dans les lettres françaises, qu'il honore d'un si merveilleux éclat. Avec Thérèse Raquin,

le génie du maître s'affirme. Pour la première fois, il substitue robservation directe aux puérils imbroglios du roman d'aventures. Une tragédienne sublime va susciter à vos yeux la mère douloureuse, poursuivant, comme une Erynnie bourgeoise, les assassins du fils qu'elle porta. C'est la terreur, c'est la miséricorde, c'est la vie elle-même, la maternité furieuse tour à tour et dolente qui hurle sur le tombeau de l'enfant, comme cette chienne éperdue à laquelle Homère comparait la vieille Hécube lamentant, sur le rivage d'Ilios, la perte de ses fils, ou comme Rachel pleurant, sans vouloir être consolée, pleurant son deuil parmi les sépulcres de Rama. 11 n'est pas de création plus étonnante que cette « pietd » d'arrière-boutique dans la carrière fameuse de Marie Laurent, non pas même quand, sur le front des patriciens « ivres-morts », elle secouait les torches vénéneuses de Lucrèce Borgia ou quand, debout sur le seuil de l'antique demeure de Pelops, elle attestait les dieux, tendant au ciel vengeur ses mains ensanglantées, vociférant la

haine de Clytemnestre et son indéfectible douleur de ne plus voir au jour.

Cette jeune victime aisément égorgée, Dont le sang pur coula pour qu'Hellas fût vengée, Cette première fleur éclose sous ses yeux Comme un gage adoré de la bonté des dieux. Et que dans les transports de sa joie infinie Ses lèvres et son cœur nommaient Iphigénie.

Madame Laurent qui excelle à incarner les angoisses, les abattements et les délires de la passion maternelle, qui pendant plus de trente ans, chaque soir, égarait ses fils vers neuf heures, pour les retrouver au milieu de cruelles péripéties avant le départ du dernier omnibus, semble avoir condensé, dans le personnage de madame Raquin, ses plus fortes, ses plus émouvantes qualités ; jamais la terreur et la pitié n'ont secoué les nerfs d'un auditoire avec plus de véhémence ni d'autorité.

Mais en acclamant Thérèse Raquin et la tragédienne sans égale qui vous apporte une vision de beauté, en donnant de justes louanges aux comédiens d'élite qui l'entourent, mesdames

Verlain et Georges Laurent, et M. Meyer, vous irez de l'ouvrage à son auteur. Vous offrirez au citoyen comme au poète, l'hommage de votre admiration.

On ne saurait parler froidement de l'homme qui rendit à la France l'estime de l'Europe avec la conscience de sa propre dignité ; de l'ouvrier qui, sans peur et sans reproche, édifia, sur tant de mensonges, d'opprobres et de nuit, un temple à l'impérissable justice ; qui, avec le noble Scheurer et Picquart le héros, combattit pour la victime des haines militaires et de l'empoisonnement sacerdotal ; qui attesta, dès la première heure, l'innocence de Dreyfus, rélégué au bagne par les faussaires en culotte garance et les bandits en jupon noir ; qui stigmatisa d'une honte ineffaçable le prêtre, le soudard et le juge, ces trois appuis de la société moderne en qui se résume toute la sournoise, implacable et ténébreuse ténacité du capital ; qui mit en marche la vérité ; qui dans la sainte diatribe «j'accuse », souffleta les jésuites de la rue Saint-Dominique et ceux de

la rue de Sèvres, mit à nu les hontes de BoisdefFre et du Père Dulac. L'homme est si grand dans Zola qu'il fait tort au poète. Quand on nomme avec un élan de vénération enthousiaste l'initiateur de la revision, le justicier de la crapule militaire, on craint d'être ébloui par ses bienfaits et quand on exalte sa gloire de mettre la France au-dessus de l'Art. Il n'en est rien. Ces deux puissances marchent en plein accord.

Après le honteux procès de Versailles où, pour quarante sous par jour, l'écume de la Villette, familière à Guérin, les souteneurs du feubourg Montmartre, aimés de Polonais, aboyaient à mort sur les talons du maître, ce pied plat de Forain, assimilait à Ravachol le pur conteur du Rêve^ cependant que les camelots antisémites, les patrouillards nationalistes, rebut des claquedents et des bouges les plus mal famés, vomissaient contre Dreyfus, avec l'agrément de la police, des turpitudes innomables accommodées sur la Paimpolaise de Botrel, ce vendéen de la butte qui chouanne à

dix francs de l'heure dans les caboulols bien prenants. Dédaigneux de si abjectes ordures, mettant à profit un exil plein de gloire, Zola dune merveille encore augmentait cette bibliothèque gigantesque dont, avec l'obstination paisible du génie, il réalise depuis trente ans, sans hâte ni repos, l'édification majestueuse. Ayant mis en marche la vérité « que rien narrêtera », celui qui en avait assumé l'honneur et le péril n'intervint pas derechef dans le conflit des ténèbres et de la lumière, de l'évidence et du mensonge, de la raison et de l'absurdité. Sur un faîte inaccessible aux ignorantins de toute sorte brillait la torche allumée par ses mains héroïques, le flambeau réparateur dont la lumière bienfaisante allait guider les hommes vers la clémence et le devoir. Autour du phare sacré hurlaient en troupe les bateleurs immondes, les maroufles du journalisme cagot ou prétorien : Judet le cuistre, et Barrés, et Drumont le mouchard, et Lemaître l'entretenu, tous les drôles, tous les faillis, tous les aigrefins de la bande nationaliste : Arthur

Meyer, comptable ancien des raccroclieuses, et Coppée à qui sa fistule ouvrit le chemin de Damas, et Rochefort Sganarelle épileptique, et Déroulède onagre aux trois couleurs.

Pendant ce temps, Zola écrivait l'idylle sacrée de Marianne et de Mathieu, exaltait la Vénus féconde, apportait à la patrie un chef d'oeuvre de plus. La patrie reconnaissante le mène au Panthéon de ses éducateurs. La France magnifie son renom et sa bonté, non cette fausse France des internationaux du Gesu et des congrégations, des revenants de Goblentz et des armées étrangères, non la France de l'amiral de Cuverville, ce croyant d'opérette qui consacre ses matelots à l'archange Michel, ou de ce Geslin de Bourgogne, polisson nidoreux qui ose vanter, sur la terre de Hoche et de Marceau, les émigrés de Quiberon ; mais la France robuste de Voltaire, de Diderot et du curé Meslier, la France libre-penseuse et révolutionnaire, la France dont nous sommes, la France que nous aimons, et que nous saurons défendre contre les attentats du soldat bestial et du chrétien

immonde. Cette France ne connaît ni drapeau, ni frontières. « Je suis un citoyen du monde », affirme un personnage de Schiller. Notre France à nous, est la patrie de Fhomme universel. Ce ne sont pas, disait, en 1848, Lamartine :

Ce ne sont pas des mers, des cités, des frontières Qui bornent l'iiéritage entre l'humanité, Les bornes des esprits sont les seules barrières. Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis, Chacun est du climat de son intelligence, Je suis le citoyen de toute âme qui pense, La liberté c'est mon pays.

Tout Voltaire aboutit à Calas, tout Zola monte à Dreyfus. Les protestants sous l'antique monarchie étaient l'honneur de la France, comme les juifs à présent sont la richesse et l'activité da monde. La royauté luxurieuse, infâme et dévote, supplicia les huguenots. Les charlatans de l'antisémitisme sonnent à présent le pourchas d'Israël.

Mais Voltaire se dresse et Zola rend témoignage; par eux, les martyrs échappent à In

géhenne, triomphalement. Leurs bourreaux, marqués au fer brûlant d'une éloquence qui ne pardonne pas, s'assoient au pilori dans Fenfer où la muse enchaîne pour jamais les malfaiteurs publics. Drumont ne s'évadera point, ni Mercier ni les autres, de ce bagne inéluctable. Leur nom y croupira dans la boue, tant qu'un peuple civilisé habitera la face de la terre.

Que cet exemple nous instruise. L'amour du beau, la volonté du juste, la haine des méchants et le mépris des imposteurs, sont l'ornement de notre vie éphémère. Zola qui, pour le los de la France et pour le jugement des siècles à venir, eût pu se contenter du renom de poète, poète épique le plus beau du monde contemporain, nous enseigne, par surcroît, la calme sérénité du juste, que rien n'ébranle dans son ferme propos. Il montre à chacun de nous un idéal accessible, nous enseignant qu'on peut tenter de marcher dans sa voie et de se conformer à sa doctrine pour devenir, comme lui, sinon un maître de la pensée humaine, du moins un utile ouvrier de la tâche collective.

un bienfaiteur énergique des souffrants et des opprimés, pour connaître cette vertu, plus belle même que la gloire, d'être, à sa suite, un grand homme de bien.

3 et 4 février 1901.

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