‹ La touffe de saugeChapitre 26 sur 31 · FÉLIX GRAS · texte numérisé non relu

FÉLIX GRAS

A madame Jules Boissiève.

En Avignon, là-bas, sous le soleil béni, « gai ccmpère du mistral » qui sucre les raisins et gonfle les olives ; au pays des miconcouliers et des chênes verts où croissent le jasmin et les royales tubéreuses, où les abeilles dérobent leur miel au romarin des coteaux, Félix Gras s'est endormi pour toujours dans la lumière.

A cinquante-six ans, il pouvait encore espérer de calmes, de glorieuses saisons. Robuste, sa maturité ne semblait pas fléchir sous le poids des heures. Quand il se montrait dans les assemblées du félibrige, avec sa noble fête

sarrasine, ses yeux éclatants et doux, sa longue barbe noire à peine ombrée d'argent, on devinait en lui une force généreuse et souple que le temps aurait peine à maîtriser. Et voici que le trouvère du Comtat rejoint dans l'immortalité ses contemporains fameux tombés comme lui au déclin de leur suprême jeunesse : Verlaine et Mallarmé. L'heure terrible de la cinquantaine qui clôt irrévocablement l'automne de la vie a frappé au cœur ces êtres d'harmonie et de beauté, leur épargnant de sordides honneurs, les langes dégoûtants de la vieillesse académique où se décompose lentement le cerveau mirlitonesque des « poètes bénis ». C'est une grâce d'état que de finir ainsi, à Iheure où tombe le soir, où les brumes d'hiver montent à l'horizon ; le destin des cigales n'est-il pas d'expirer en même temps que le soleil?

Félix Gras fut un grand artiste. Il fut aussi un homme de cœur. Venu au monde en 1846, à la veille de cette République éphémère qui allait rêver pour les siècles futurs l'intronisation de la justice et de la bonté, il resta fidèle aux prin-

cipes de la Révolution française, contrairement à la plupart de ses confrères domestiqués par la plus intransigeante réaction. Au temps où, sous l'impulsion de Frédéric Mistral, MM. Charles Maurras et Amoretti menaient une violente campagne séparatiste, Félix Gras demeurait acquis à la grande France dont li Rouge del Miejour célèbrent avec enthousiasme les fastes révolutionnaires. Il n'aimait les tartufes ni les obscurantins. Il avait pour les hommes noirs une haine vigoureuse, comme il sied à un élève de Diderot et du curé Meslier. Aux polémistes qu'il goûtait il adressait des encouragements pittoresques dans cette langue admirable de la reine Jeanne et des princes des Baux. Sur un exemplaire des Rouges il écrivait, pour un de ses amis : « Frappe, bon lutteur, de ta verge de fer sur le mufle des gredins! » et il ajoutait — en roman — ce proverbe irrespectueux : « Les capelans sont comme les gorets, quand on cogne sur l'un d'eux, tous se mettent à crier ». Son amour pour la République, son ardeur pour la libre-pensée étaient chose sincère. Avec un sens

très droit, il comprenait que le beau n'est pas distinct du juste et que le premier devoir du poète c'est d'être citoyen.

Ces pensées magnanimes ont marqué leur empreinte dans les poèmes de Félix Gras. Comme Auguste Fourès, il exécrait d'une animadversion rétrospective les barons du Nord et les inquisiteurs ultramontains qui, pendant trois siècles, ont pillé, saccagé, martyrisé la belle Occitanie : les Dominique, les Simon de Montfort, les Pierre de Castelnau, les soudards et les prêtres qui, volant, exterminant, se gorgeaient de massacres et de rapine, qui, de Muret à Fanjeaux, semèrent les cadavres et les ruines sur le sol albigeois. Napoléon Peyrat a conté cette histoire comme eût pu le faire un commensal des derniers comtes de Toulouse, de Raymond VII, par exemple, que les hordes scélérates de Louis IX contraignirent d'abjurer sa foi. Mais Félix Gras a chanté l'épopée : Tolosa reste un pur chefd'œuvre dans la littérature provençale à mettre sur le rang de la Grenade entr'' ouverte, bien plus haut que les idylles trop surfaites de Mistral.

Dans Romancero, un souffle païen comme de la Renaissance florentine fait vibrer canzones et paiitaï. Ainsi chantaient, sans doute, les compagnes de Laure quand, aux fonts de Vaucluse, le doux François Pétrarque magnifia ses beautés. Les jeunes dames qui bravaient la peste dans les villas épicuriennes de Pampinée eussent mêlé aux concetti de leurs poètes ordinaires, ces nobles sirventes pleins de grâce et d'amoureuse ardeur : la chanson de ma done Tibor qui trompait son jaloux avec un troubadour, élu desmusespbocéennes, ou de Guilhem de Cabestan qui soumit une infidèle épouse à la même torture que Gabrielle de Vergy, lui faisant manger comme une venaison délectable le cœur de son galant. Audessus et d'un ton plus grave, la romance de dom Pierre d'Aragon exalte le noble défenseur de Toulouse assiégée, le preux qui vint mourir sous les remparts de Muret pour défendre la civilisation contre les hordes exécrables de Montfort.

« Le roi dom Pierre monte à cheval — comme un éclair arrive de là-bas — à cheval — avec sa grande épée, — arrive de là-bas.

» A cuirasse d'argent, casque d'or — écu d'airain qui pare la mort — casque d'or — et lance bien pointue — pour aiîronter la mort.

» Le peuple libre et fier d'Aragon — suit son jeune empereur, lance au poing — d'Aragon

— le peuple s'amatine — et bondit, lance au poing.

» ... Aux portes de Toulouse, matin — piquent les chevaucheurs, les Latins — un matin, — bandière déployée — arrivent les Latins.

» Vite, les belles dones, au balcon, — acclament le beau roi d'Aragon. — Au balcon — meurent d'amour les dones — pour le roi d'Aragon.

» Mais lui qui a le cœur tendre, aussitôt

— entrave son cheval à l'anneau ; — aussitôt

— à la plus belle done — va porter son anneau. »

La description qui suit de la bataille de Muret a le fracas épique, le tumulte et la spontanéité d'images qu'on trouve dans Homère ou dans le faux Ossian. Le sang cramoisi se mêle avec l'écume dçs chevaux sarrasins ; l'épée de

Pierre fauche douze têtes de rang ; il est droit sous le porche de la citadelle comme l'arbre des mornes ; puis, quand il tombe, frappé d'un javelot perfide, c'est la mélancolie elle-même qui pleure dans cette strophe dont la traduction ne transpose en aucune manière le charme pénétrant:

« Pleurez, dones, trouvères! — est tombé le roi qui pour Toulouse se bat, — est tombé, dessus l'herbe fleurie, — et fini le combat. »

Comme « lou reij en Peïre », son chantre a succombé sous les coups prématurés de l'Ennemi toujours présent et toujours invisible. Mais de lui subsiste le meilleur : un héritage de nobles vers et de fortes pensées.

Lorsque vendange est faite ; quand la liqueur des grappes a fermenté dans les tonneaux, le cep qui l'a mûrie tombe foudroyé par la tempête ou déraciné par le contre du paysan. Qu'importe? Le vin ruisselle en flots de pourpre aux veines de l'humanité; l'essence de la vigne morte donne à ceux qui demeurent des biens réparateurs : la force et l'enthousiasme, l'héroïsme et Toubli.

La coupe circule aux banquets du félibrige, versant, comme dit le poète des hclo d'or, « la connaissance du beau, l'amour du vrai et ces hautes jouissances, qui se raillent du tombeau ».

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