‹ La touffe de saugeChapitre 27 sur 31 · ALFRED POUSSIN · texte numérisé non relu

ALFRED POUSSIN

La mort qui, depuis cinq ans, a fermé Fatelier des maîtres ciseleurs, des poètes sonores et glorieux, a pris, ces derniers jours, une façon de bohème qui, dans les cénacles de la rive gauche, promenait une obscure et fainéante célébrité. Alfred Poussin, qui avait trouvé, grâce à un tempérament de wiking suppédité, «cautèle cauchoise », le moyen de vivre, résistant à Fabsintheetàla misère, fut le dernier poète de café.

Les prétendus cabarets artistiques offrent à présent aux ratés les plus infimes un tréteau oii palabrer leurs sornettes.

Il n'est grimaud, à condition d'insulter la Ré-

publique et généralement les pensées nobles aussi bien que les gens respectables, qui n'y puisse, bon an mal an, gagner sapistole par soirée. Cela sent la pipe, Falcool, la sottise et la domesticité. Mais l'on en vit peu ou prou. Même cette soupe à la fange délecte les estomacs des poètes chansonniers, des teneurs de « boîtes » et des managers de caboulots. Poussin, lui, ne travailla pas dans les ergastules de la «chanson rosse. » Il était de tempérament erratique, planétaire et vagabond. Il se levait à Vhep.re verte et commençait incontinent son périple quotidien autour des boissons fortes.

Un grand vieillard, à la charpente carrée, aux traits massifs et réguliers, aux cheveux gris enroulés en bandeau sur le col, à l'imitation du portrait connu de Vigny. Le visage rasé, qui n'était pas sans finesse, la propreté méticuleuse du costume lui donnaient l'air d'un ecclésiastique en civil ou d'un juge de paix rural. Ses vers qu'il récitait avec une courtoisie opiniâtre, dans les endroits nocturnes du quartier de la Monnaie, avaient l'incomparable avantage

détre concis, de nexiger aucune attention de la part de l'auditeur et de ne suspendre que pour un temps négligeable le train ordinaire de la vie civilisée. De plus, comme il avait épousé sa blanchisseuse, Poussin reluisait d'une bravoure peu commune en linge blanc, ce qui joint à sa politesse, à la discrétion avec quoi il tenait le vin, en faisait un modèle de correction bourgeoise et de parfaite dignité.

Ilavaitréuni ses « poèmes» dans une plaquette exiguë que gonflaient deux préfaces plus volumineuses que l'ouvrage lui-même, Tune par M. Richepin, mercerot vengeur de ses poules, l'autre par M. Alfred Vallette, directeur du Mercure de France. Gela se nommait Versirulets, et n'avait pas cours chez les libraires. Mais, en bon Normand qu'il était, Poussin trouvait le débit de sa plaquette aux heures expansives où les marchands de vin cadenassent leurs volets, où les ivrognes fraternisent et s'escortent mutuellement. Un exemplaire des Versiculets, avec ou sans dédicace (car ce ne sont pas les professionnels de la Butte qui ont imaginé

le pourboire à Tautographe), s'échangeait alors contre une pièce blanche variant, d'après la résistance de la victime, entre dix sous et un écu. On les savait par cœur, les Versiculets du barde, ces pauvres choses sans style, ni relief d'aucune sorte, promenées depuis si longtemps à travers les assommoirs, les liquoristes et les académies !

Poussin fréquentait volontiers chez Clarisse, une taverne de la rue Jacob oi!i vinrent s'asseoir trois ou quatre générations d'artistes et d'écrivains. La maîtresse du lieu, ancien modèle et joyau de couchette du peintre Feyen-Perrin, avait reçu des amis de son ami un nombre respectable de toiles, pochades et croquis. Ces choses artistiques embellissaient les murs et servaient de « compulsoir à beuverie ». La peinture faisait vendre à flots la bière de Strasbourg et le kirsch de Guebviller, car la grosse Clarisse était alsacienne et faisait volontiers infuser dans son houblon les trois couleurs de la « revanche ».

Sur les tables de buis de Clarisse, en dehors

des peintres dont la conversation manquait un peud'intellectualité, Monselet, Armand Silvestre, Liouville, Armand Dayot, le distingué critique d'art, ont vidé les mitgs d'étain qui servaient à l'ingurgitation de la cervoise. Dans ses voyages à Paris, Jean-François Bladé, paléographe du pays gascon, racontait aux amis de son fils, pensionnaire de Clarisse, des facéties de haute graisse. Il tirait vanité d'avoir connu Baudelaire et déclamait, avec le nombre voulu, quelques-unes des phrases dont se servait le grand mystificateur pour « espovanter » les bourgeois. Entre autres celle-ci : « Quand Marat, cet homme doux, et Robespierre, cet homme propre, demandaient l'un trois cent mille têtes, l'autre la guillotine en permanence, ils ne faisaient que suivre la logique d'un système parfaitement déduit et de plus très humain. »

C'est chez Clarisse que j'ai connu Alfred Poussin. Des amis opulents, suisses ou brabançons, l'y conviaient à dîner, et, pour s'acquitter envers eux, il ne tardait guère à proférer la /itmenf morte. Cette « jument » était sa Tristesse d'O-

lympio, son Lac, sa Jeune Tarentine et, dit Richepin, son sonnet d'Arvers. De la rue Gît-le- Cœur au cul-de-sac Buci, place Michel aux « caveaux » du Luxembourg, il Ta, pendant près d'un demi-siècle, radotée à des fils dont les pères l'avaient ouïe :

Pauvre bête, pauvre Mignonne, Nous te devons bien un adieu, Toi si courageuse et si bonne :

Tes pareilles vivent trop peu !

C'est un deuil dans notre demeure.

Nous ne t'aimions pas à moitié !

Ton pauvre maître qui te pleure.

Si tu le voyais fait pitié.

Quoi qu'il n'eût pas grande richesse, L'an dernier, il avait eu soin, Pour le repos de ta vieillesse, De t'acheter un petit coin.

Tu l'avais compris, pauvre bête.

Et s'il passait sur le chemin.

Tu présentais la bonne tète Et lui te flattait de la main.

De la haie écartant la branche, Oh ! qu'il aura le cœur serré

De -ne plus voir sa jument blanche Venir à lui du fond du pré!

Mignonne, adieu. Ta tâche est faite !

Tu dors dans le royaume noir.

Repose en paix ! Chacun répète :

Mignonne a bien fait son devoir.

Le chœur approuvait, dodelinant de la tète. Et de vrai, cela, combien que moins sonore, valait à coup sûr les élucubrations de M. Pappadiamantopoulos !

Poussin qui se disait « prisonnier dans la rue » était au fond un bourgeois méticuleux, prudent étrange, qui ordonna sa vie, pour le plus grand contentement d'Une paresse indécrottable et d'autres complexions que le travail récréait peu. S'il ne fut pas officier d'académie, c'est que la correction, la belle tenue dont il se parait, même à quatre heures du matin, l'empêcha de hanter M. Leygues et de boire avec ses suppôts. Sous sa feinte bonhomie de parasite, se cachait une âme envieuse et souruoisc, un orgueil hypertrophié qui n'empêchait en aucune ma-

nière la vilenie de ses comportements. Poussin ne fut pas, comme ^joor Yorick, un garçon plein de verve. Mais ce bohème industrieux qui sous couleur d'avoir mangé, vers 1867, un millier de louis en compagnie d'hommes de lettres, a vécu depuis, dans une fainéantise prébendée et quiète, mérite — semble-t-il — une place mineure au Panthéon des« originaux et disparus ».

Page 1