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LE MANUSCRIT DE LOUIS GUÉRARD

A Monsieur Fernand Després

Ce pauvre Louis Guérard, à dix-neuf ans, s'est envoyé une balle dans la tète, pour une quelconque drôlesse qui le martyrisait et le couvrait de ridicule.

Jamais l'ignominie de la femelle n'a paru avec tant d'éclat que dans ce drame banal et douloureux. Le pauvre garçon, peintre de mérite, écrivain consciencieux et penseur énergique, (ses articles au Libertaire forment, dans leur ensemble, un réquisitoire saisissant contre l'abominable Société contemporaine), avait offert

les prémices délicieux de sa jeunesse à la première gigolette qui passait.

La créature, frivole, méchante, de caprice têtu, préférait tout naturellement calicots ou souteneurs au pâle jeune homme qui, sous ses longs cheveux blonds, avec son visage calme et doux, semblait une figure nostalgique d'autrefois. Comme tant d'autres, elle l'avait accueilli dans sa couche publique ; mais, si les amants d'une heure, après avoir payé ou battu la louve, s'en allaient, oublieux de ses triviales caresses, l'infortuné Guérard, englué par cette lorely ds caboulot, se consumait d'un impossible amour.

La foi dans la Révolution n'a pu le détourner d'un trépas fangeux et lamentable. Cependant, la haine sainte de tous les exploiteurs, le dégoût de l'ordure chrétienne, de la férocité des riches et de la sottise des heureux palpitaient noblement dans sa poitrine.

Jeune comme Parsifal, il portait comme lui un calice de prix inestimable : le Graal des révoltes sacrées. Mais au premier pas, le vase est tombé de ses mains débiles, a volé en éclats sur

le trottoir. Le génie de l'espèce le guettait. Lui, se trompa « dans le choix destiné à satisfaire cet instinct qui s'appelle l'amour ». Dès la première étape, sa « volonté de vivre » se manifesta par le suicide et tous les beaux rêves de luttes, de triomphe, de justice véhémente s'engloutirent dans les ignominies du sexe. L'homme qui épouse une coquine a, certes, des chances pour être le dernier des pleutres, s'il n'est pas un aigrefin ; mais que dire de celui qui se tue pour elle, n'ayant pas le courage de comprendre et d'accepter la vie ?

Louis Guérard s'était, dès le 30 juin, condamné à mort. De ce jour au 19 juillet, date du suicide, il a minutieusement noté ses états d'âme, rédigé, pour quelques amis, le testament de sa détresse. Le manuscrit se compose d'une vingtaine de feuillets d'écriture assez menue. C'est la confession in extremis que la douceur du néant nuance déjà de teintes amorties, comme un soleil d'automne. Sur le point de rompre l'amarre qui l'attache encore au sol des vivants, le malheureux, d'une voix émue et

profonde, envoie une parole tendre à ceux qu'il va quitter.

Gela est poignant, d'amertume ingénue, de renoncement sans phrases ; c'est la voix même du tombeau.

Guérard, mystique et révolutionnaire, n'eut d'autre convoitise que l'infini besoin d'être aimé. Sur son chemin, il ne trouva que dérision et sécheresse. Malgré l'afTection ardente dont l'entouraient ses camarades, ses amis qui, chaque jour, assistaient à Téclosion de sa noble intelligence et qui le pleurent à présent, il se croyait, seul, incompris. Ni la sollicitude, ni les objurgations,ni les encouragements de ceux qui l'approchaient — dans la communauté des habitudes et travaux de chaque jour, — ne le purent arracher à la sinistre hantise, à la concupiscence de la mort, ne jjurent triompher de ses désespérances.

Il écrivait, en tête du cahier funèbre, la véridique et lamentable phrase de Mirbeau :

« Dans la vie, personne n'aime personne ; personne ne comprend personne : chacun est

seul, tout seul, parmi les millions d'êtres qui l'entourent. »

La pensée de l'abandon le délecte. Il en exaspère la blessure, en avive la plaie. Gomme les meilleurs d'entre les jeunes hommes, il sent violemment l'horreur de la vie présente. Un souffle de colère parfois l'emporte au-dessus des mornes rêveries qui le torturent ; mais bientôt l'incurable mal reprend sa victime. La misérable, qui servit de partenaire et de prétexte au soliloque poignant du triste Chérubin, outre l'inconscience et la bêtise, apanage de son espèce, a plus de raisons qu'elle ne croit d'être pardonnée. Guérard drapa de cette loque la déréliction de son cœur.

Il offrit à la bête ingénue, femina simplex, le rêve impérial de tendresse et de beauté qui dorait son printemps. Les regards bestiaux de la donzelle jugèrent, sans doute, fort ridicules tant de flammes et de quintessences. « Le Beau — disent les Concourt — cest ce que votre maîtresse et votre servante trouvent naturellement afl'reu.v ». D'ailleurs, Guérard était sans argent.

Il ne pouvait guère prétendre à mieux. Son gracieux visage, son âme exquise, la fraîcheur adolescente des vingt ans n'avaient rien pour fixer le choix des belles inhumaines ; à part les dames sur le retour, quelle fille du monde se soucie d'un besogneux, fût il plus brave que Roméo, plus touchant que Ravenswood?

De l'amour, comme des autres joies, le pauvre est, par la société moderne, impitoyablement exclu.

Meurs donc ; repose-toi dans la vie éparse et l'anéantissement, éphèbe qui ne voulus pas affronter la sécheresse, l'égoïsme universel, qui désertas la lutte aux heures du combat. L'œuvre que tu aimais, d'autres la continueront, s'efforçant de conquérir les hommes à la raison et à la bonté.

Si tu n'as pas, comme le coureur de Salamine, cette joie d'expirer, annonçant à tes frères la victoire sur le monde ténébreux ; si lu n'as pas

VU l'Anarchie ramener, pour les âmes futures la civilisation et la douceur, du moins, tu auras, au cours de tes brèves journées, collaboré à l'œuvre sainte, planté de quelques jalons, éclairé de quelques feux la route bienheureuse, qui mène les peuples vers un horizon plus large, vers une terre promise de lumière et de fraternité.

16 août 1900. Saint-Sébastien du Guipuzcoa.

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