LA GRANDE SOEUR DES PAIA'RES
Un visage aux traits masculins, aux méplats vigoureux qu'éclairent, sous d'épais sourcils, les plus beaux yeux du monde, yeux d'enfant jjleins d'éclat et de limpidité. Un front ovale, front de poète, front d'illuminé, sur des tempes viriles où s'implantent carrément les cheveux drus. Le temps, ici, a fait son œuvre. Un entrelacs de rides creuse la face énergique, ouvre, aux commissures des paupières, une large patte doie.
Pourtant la destruction des grâces juvéniles, au contraire qu'elle nuise à ce visage, en rehausse, dirait-on, le caractère puissant, la ver-
veuse originalité. Ce que les échotiers de salon ne manqueraient pas de qualifier laideur s'accentue davantage. Laideur, soit. Mais laideur à la Mirabeau, à la Rienzi, à la Danton : laideur qui subjugue les foules, tant elle est pénétrée d'un rayon divin d'intelligence, tant la flamme interne y pose un signe mystérieux de génie et d'aulorité. Le nez, large, s'arrondit au bout, indice manifeste de bonté. Un léger prognathisme fait saillir la lèvre inférieure. Tout le caractère de la bouche offre un singulier amalgame de tendresse et de dédain. La chevelure, coupée à la hauteur de la nuque, descend en boucles grises que partage, sur le front, une raie méticuleuse. La taille est haute, l'ossature pesante, comme il sied chez un être capable d'assumer, sans plainte, besognes surhumaines et lugubres fardeaux. Tels ces Christs plébéiens, rêvés par l'orthodoxie du moyen âge, dont les massives épaules semblaient porter toute la misère et les péchés de l'Univers.
A.vec ses lignes tourmentées, ses regards enthousiastes, la face de Louise Michel rei)résen-
terait assez bien la pauvreté dolente, le désespoir des va-nu-pieds, accusant, du fond de ses ténèbres, l'indifférence implacable, régoïsme des repus.
Un geste doctoral, le doigt levé par l'habitude enseignante, un verbe tour à tour mordant et chaleureux, puis, sans effort et toujours appelé, un rire enfantin dont je n'ai trouvé le pareil que chez Verlaine, voilà pour compléter l'image physique de la Grande Révoltée, qu'applaudit chaque soir, aux quatre coins de la ville, son robuste amoureux, le Peuple de Paris. Ajoutez un chapeau de quakeresse, avec, sur la jupe, noire de quelque deuil éternel, une cloche de fourrure, et vous aurez d'ensemble le costume du portrait.
Un journaliste de l'école prudhommesque s'éjouissait naguère d'annoncer au benoît lecteur la « fin de l'Anarchie ». « Car — ainsi ratiocinait le jouvenceau, — puisque les chefs du parti libertaire se contentent d'affirmer leur doctrine, puisque la propagande par le fait n'est plus de mode et que la guillotine assagit maint
conspirateur, jadis pourvu de substances horrifiques, nous devons admettre que rien ne subsiste, à présent, des aspirations et des colères d'autrefois. La Vierge rouge, drapeau vivant des opprimés, se contente de vagues palabres, en guise d'action. Nul danger dans sa loquèle vagabonde. MM. les propriétaires et MM. leurs concierges peuvent donc, à lavenir, sommeiller en repos. »
Ainsi barbote le jeune homme renseigné, pendant une colonne et demie. Toutefois je crains que ce garçon n'aille un peu vite en besogne. Son oraison funèbre pourrait sembler au moins prématurée.
De ce que Louise Michel endoctrine la province et se fait ouïr par l'Europe, n'est-il pas quelque peu fantasque de conclure que les doctrines qu'elle enseigne toucheraient au dernier jour?
D'ailleurs, il suffit d'approcher un seul instant l'illustre femme pour sentir à quel point sa personne tout entière porte le sceau de la propagande. Nulle, plus qu'elle, avide el susceptible d'enseigner.
oO LA TOUFFE DE SAUGE
Guerrière, aux jours de combat, elle a généreusement ofifert sa vie, chaque fois qu'un tel sacrifice lui parut nécessaire. Déportée en Calédonie, sur le point détre arrachée à ses compagnons d'exil et conduite vers une prison moins rude, elle obligea son gardien au mépris de la consigne, le menaçant de périr en mer si on ne la rendait sur l'heure aux autres condamnés.
Ses réponses devant le conseil de guerre touchent au sublime, imposent l'admiration même à ses adversaires les moins impartiaux. Cela fait involontairement songer à la Pucelle confondant ses accusateurs. Au temps de représ ailles, les fusils partent seuls. Déjà Ferré, Bourgois, Rossel et combien d'autres avaient payé leur dette à la vengeance des repus. Quand vint le tour de son jugement, Louise, invitée à faire valoir ses moyens de défense, répondit :
« Ce que je réclame de vous, c'est le poteau de Satory où sont déjà tombés nos frères. Il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien ! on a raison. Puisqu'il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n'a droit
aujourd'hui qu'à un peu de plomb, j'en réclame une part, moi ! »
Est-il en Yérité rien de plus orgueilleux au monde ? Quelle héroïne, Chimène ou Portia, tint jamais un si ferme discours? Quelle victime légendaire, morte pour l'indépendance, Perowskaja, Vera, Sassoulitch, offrit son sang avec plus de grandeur et de simplicité ?
Mais, pour militante que l'on voie une existence, les minutes héroïques n'y sonnent pas à chaque heure. Amilcare Cipriani, lui-même, ce martyr de la délivrance européenne, goûte parfois des moments d'accalmie. De même, Louise Michel connaît aussi les moments de trêve, malgré son cœur d'apôtre et de soldat.
Or, en ces haltes précaires, la vocation renaît, se manifeste impérieusement. Après la lutte vient la propagande, et l'institutrice remplace la guerrière. Jeanne d'Arc se rappelle ses brevets.
Comme à Vroncourl, pays de son enfance; comme au pensionnat des Batignolles oi^i Louise h t ses premiers pas dans l'en sei gnemen l , comme
dans nie perdue où son zèle éduquait les enfançons canaques, partout le besoin d'évangéliser enivre ce grand cœur.
Ainsi, elle marche, les yeux tournés vers l'aurore, montrant aux ignorants, ces bambins de trop longue enfance, le chemin de l'équité, de la justice et du bonheur.
N'imaginez toutefois, rien de pédant, de triste ou de renfrogné en la généreuse prédicante. Le rire humain et bienfaisant se môle volontiers aux actes les plus graves de Louise Michel.
Parfois, rencontrant un honnête butor, elle déblatère contre elle-même, quitte à effarer ensuite le quidam par son nom jeté à Timproviste. Dans sa jeunesse, même, elle terrifiait, passé minuit , les philistins retardataires en suivant leur chemin d'un pas solide et menaçant.
Au reste, n'allez pas croire tant de suprêmes vertus exemptes de cmelque humanité. Une sainte, même laïque, doit céder à la faiblesse mortelle. Malgré son liéroïsme, Louise Michel n'est pas hors de la commune loi. Quelquefois
elle consent à douter comme une simple femme. Présentement, le « papillon noir » de ce magnanime esprit n'est autre qu'une répugnance invincible contre les maladroits qui, même indirectement, prônent sa charité.
Le renom hospitalier; la connaissance qu'ont les aigrefins de sa main toujours ouverte ne laissent pas d'ailleurs que de susciter à Louise maints fâcheux embarras. Entre autres, depuis son retour dans Paris, les emprunts d'argent dont elle a subi la demande et qui s'élèvent à la somme totale de plus d'un million et demi ■' La presse calomnieuse n'a-t-elle pas naguère accrédité le bruit d'une fortune considérable, d'un luxe inouï chez la pauvre fille, d'un faste que payaient des conférences et telles bienfaisantes souscriptions.
Aussi faut-il entendre Louise Michel s'emporter contre sa légende et soutenir avec obstination qu'elle a un cœur de roc :
« Surtout, monsieur, notifiez à vos lecteurs que ma prétendue bonté ne va pas jusqu'à la bêtise ; que je ne suis pas la mère aux galvaudcux,
la fée aux chiens errants, que vos confrères ont inventée! »
L'entretien avait lieu chez une belle dame dont j'ai promis de celer jusqu'au nom, afin que mon importune admiration n'effarouche par aucun vocable enthousiaste la hautaine modestie de ses grands yeux. Bientôt la maîtresse de la maison citait un geste nouveau de la terrible Communarde. C'était, dans un quartier de misère, faubourg souffrant, que Louise discourait un beau soir. Cachée jusqu'à la taille par le bureau présidentiel, entre deux speechs insurrectionnels, que faisait cette Louise impitoyable? Elle faisait ceci : qu'ôtant sa propre robe elle en cou^Tait une citoyenne peu vêtue. Puis, la réunion close, elle regagnait son logis, en cotillon à la Perrette, escarpins et chevilles au vent.
Sur ce récit, fureur de Louise qui, à grand renfort de serments, démontre que, mal à l'aise dans un corps de jupe trop serré, elle s'en est heureusement défaite en l'imposant à la commère : « Étant donné que ladite commère est bien plus petite, plus mince que moi, ce vête-
ment ne semblait pas trop l'incommoder », affirmait la vieille héroïne sur un ton de naïveté céleste et n'apercevant pas une larme qui tremblait aux yeux de tous.
Magna res amorf C'est une chose grande que Tamour! Ainsi parle, en son dernier livre, cette pâle Imitation où, telle qu'entre les épines un lys emblématique, jaillit çà et là quelque fleur de charité. C'est chose grande que l'amour! Libéré des fanges sexuelles, des contacts malpropres du désir, quand il s'applique divinement à la misère universelle, sa gloire est le plus fier spectacle promis aux regards humains. Pitié passe génie. Donc, portez un indicible respect à la sainte révolutionnaire qui, sachant que la flamme et l'acier peuvent seuls guérir les chancres du vieux Monde, compatit néanmoins à ses angoisses et berce avec douceur les ennuis du moribond.