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PINTADES ET CORBEAUX

La haine congénitale, indestructible et féroce de l'intellect français pour la poésie pure s'affirme chaque jour avec un éclat inusité depuis la mort et les funérailles du grand poète Verlaine. Je ne citerai que pour mémoire le grotesque article de Paul de Cassagnac, dans V Autorité. Cette page dont l'iroquoise bouffonnerie donne des spasmes d'hilarité à l'Europe intellectuelle ne saurait passer pour un jugement. Cela n'a pas plus de signification qu'un pipi de singe contre le cercueil du maître en" dormi.

Certain marchand de vin auquel je ne ferai

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point la grâce de le nommer, certain marchand de vin, grand concacateur de ses propres culottes et le plus magnifique, le plus inouï collectionneur de gifles des temps modernes, certain mastroquet, donc, reprochant naguère à Verlaine son intempérance, ne saurait davantage prétendre au tcliin de Zoïle remarqué. Les grossièretés de ces topinambous fournissent néanmoins un indice ethnique assez digne d'attention et montrent, ainsi que je le disais, l'horreur du peuple dont nous sommes envers les poètes nés. C'est une loi presque sans exception, que la haine du beau inhérente aux races inharmoniques dont est formé le conglomérat français, les induise à préférer le premier cuistre venu aux artistes si peu nombreux doués pour l'art des vers.

Naguère, Cassagnac, dans un paragraphe de joyeuseté sans seconde, préférait Coppée à Verlaine ; mais, il en faut convenir, de moins grotesques auteurs n'eurent pas toujours le goût plus heureux.

Sévigné antepona Pradon à Racine, Voltaire

déûigrait, avec une égale incompétence, la Bible, Shakespeare, Pétrone, Eschyle et le Cantique des Cantiques. Malherbe avait biffé tout son Ronsard. Récemment encore, le public à tête de veau préférait Déranger à Vigny, Ponsard à Baudelaire et ne sut jamais discerner pour quelles raisons Mallarmé est un plus pur poète que Victor Hugo.

Quand de telles opinions émanent d'un personnage qui, tel le Gassagnac, ne sait manifestement pas lire, cela n'est pour surprendre ni pour affliger. Un sourire de dégoût suffît à purger la coulpe, à remettre les choses en leur lieu.

Par malheur, des gens qui semblent mieux lotis en intellect profèrent communément des assertions non moins ténébreuses. Ce fut un spectacle attristant que le déchaînement de bêtises auquel donna lieu la mort du cher Lélian. A part les nobles paroles de quelques amis, trop rares, la plupart des chroniqueurs se sont répandus en propos de concierge et n'ont payé à Tillustre et douce mémoire

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qu'un banal tribut, de regrets — ces regrets à clichés qui sont, pour ainsi dire, les grands enterrements de la littérature.

Aussi, tant que permane ce triste janvier, sur le seuil duquel le Maître nous a dit adieu, qu'il nous soit permis de glaner quelques souvenirs épargnés par les anecdotiers, de prolonger, en quelque façon, la neuvaine de regrets accordée aux défunts vulgaires.

Ce n'est pas trop d'une quinzaine pour nommer familièrement encore celui à qui désormais appartiennent les jours de Timmortalité.

Nul n'ignore, parmi les amis intimes de Verlaine, non ces amis qui, comme le bistro cidessus, venaient lui rendre visite en gants jaunes merd'oie et se couper, sur son génie, une tranche de notoriété, mais parmi les fidèles que n'éloignèrent jamais la dèche , l'hùpital ni le cabaret, que l'auteur de Sagesse est mort, pourrait-on dire, de tristesse, de douleur et d'abandon . Quand l'iviognerie lui refusait cet alibi intellectuel qu'il avait accoutumé

de chercher dans les plus pernicieux mélanges,

L'ouLli qu'on trouve en des breuvages exécrés,

de noirs accès d'hypocondrie assombrissaient la magnifique intelligence de Verlaine. Sa belle humeur puérile, sa gaminerie décolier, l'abandonnaient soudain, pour faire place aux plus mornes cogitations. Tous les déboires de la vie, depuis son mariage brisé, depuis le divorce impie aux yeux du chrétien et de l'amant, toutes les humiliations et toutes les douleurs, depuis la prison de Mous jusqu'à sa jambe invalide, le pauvre grand artiste sentait.

Comme un vomissement remonter vers ses dents Le long fleuve de fiel de douleurs anciennes.

Son lit de mort fut particulièrement le théâtre de scènes exécrables.

Après la fin du poète, vinrent les grotesques épisodes, et tout ce qu'entraînent d'odieux les obsèques illustres. Réclames, tambours battus sur la peau du mort, nécrologies à tant par ligne, et les regrets appointés, rien n'a manqué

au deuil que nous pleurons. Celui qui, dans sa vie orageuse et dolente, connut si peu de jours paisibles, ne goûta pas, à son couchant, le calme de la solitude, Fétreinte pacifiante des êtres aimés. Son fils, qu'il réclamaitdepuis deux mois, tenu systématiquement à l'écart, ses amis appelés seulement à l'heure oîi l'adieu suprême allait être consommé, n'ont pu entourer de leurs pieuses douleurs ce trépas en exil.

Puis, une comédie nouvelle autour du cadavre glorieux et les nécrophores se gourment à l'entour. Vanier aura-t-il les manuscrits ? Ou bien la Krantz, vulgo Mouton, ou bien le légitime héritier du poète ? C'est là un beau tournoi qui se prépare, tournoi au prix duquel les Corbeaux d'Henry Becque finiront par sembler un jeu d'enfant.

Les feuilles amies des divers champions publient quelques notes contradictoires. Les meubles sont sous scellés. Voici que les parties belligérantes se montrent de hargneuses dents. Charles de Sivry, quelque peu beau-frère et l'un des plus anciens compagnons de Verlaine, pre-

nant les intérêts de Georges, son fils, a mis sous la protection de la loi tout ce que le maitre a laissé de manuscrits inachevés, de traités avec ses éditeurs et de poèmes inédits.

Quel est ce fils de Verlaine autour duquel s'ouvrira sans doute un mémorable débat et dont la légende, s'emparant au mieux de ses intérêts, fait un personnage mystérieux et discuté ? Est-il, comme d'anciens clients de Mouton Taffirment, un dégénéré, un minus habens, enfin un véritable descendant de poète ? Ainsi, l'héritier imbécile de Gœthe Folympien ; tel encore ce premier-né du comte de Buffon, « le plus mauvais chapitre de son histoire naturelle », ainsi que Ton disait plaisamment au siècle dernier.

Quoi qu'il en puisse être de sa valeur, Georges Verlaine, présentement sous les drapeaux, où nul fait insolite ne le désigne à la curiosité de ses camarades, remplit les devoirs militaires. Une rumeur s'était faite autour do lui de dynamite volée, dont une prompte enquête démontra l'inexactitude, prq-

mier qu'une si grave imputation ait eu le temps de nuire à l'adolescent.

De retour dans la vie civile, Georges Verlaine reprendra le métier d'horloger dont il connaît déjà, depuis quelque temps, la technique minutieuse. « Mon fils sera horloger comme Louis XVII », disait Verlaine, que hantait un projet de drame sur l'enfant royal, victime de la Terreur. Malgré l'humilité de son état, Georges Verlaine, en dehors des avantages matériels qu'il en peut retirer, est fort en posture d'apprécier, comme il convient, la hoirie paternel. Confié aux soins de sa mère, divorcée et remariée depuis, à la suite de la rupture qui désunit les siens, l'enfant a reçu dans les collèges de Paris la plus brillante instruction et, chose remarquable, tenu de Mallarmé, au lycée Janson-de-Sailly, les premiers rudiments d'anglais. Puissent une guérison hâtive et la bienveillance de ses chefs bientôt le ramener aux fidèles de son père! Outre les quelques gros sous indispensables à l'existence, un héritage glorieux attend Georges Verlaine, héritage qu'il

a pour devoir de disputer à toutes les convoitises qui hurlent à l'entour.

Encore que les œuvres posthumes d'un poète ne vaillent presque jamais la publication que l'on fait et nuisent plutôt à la renommée qu'elles sont chargées d'accroître, il serait bon que les manuscrits non imprimés de Verlaine fussent relus avec soin par des amis probes et éclairés.

Ce sera, d'ailleurs, un soulagement envers la piété publique et le respect pour le maître qui nous a quittés d'apprendre qu'une main vengeresse d isperse les vols de corbeaux et les chacals immondes amassés autour de son cadavre; de savoir que les pintades esthétiques dont limpudence dénigra son génie ont le bec fracassé et d'affirmer une fois de plus, avec le poète lui-même, que

Les morts que l'on fait saigner dans leur tombe Se vengent toujours.

19 janvier 1895.

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