LES PROPHÈTES ONT VU DIEU, MAIS LES DISCIPLES LE FONT VOIR
Ce joli proverbe castillan, — les races dévotes, seules, prennent, avec l'Idéal, de telles familiarités, — ce proverbe que le sage don Quichotte n'eût osé maudire chez son écuyer, mérite les honneurs de la citation toutes fois et quantes la plèbe littéraire exploite un illustre cadavre et se taille des « croquenots « dans les souliers du mort.
Si les noms d'un ami fidèle, comme fut pour Verlaine M. Lepelleticr, d'un poète suprême, Stéphane Mallarmé, n'étaient pour chasser toute crainte, je redouterais fort que le bout de l'an
du pauvre Lélian tournât à la parade, pour le plus grand contentement des vanités et des sottises qui pulluleront ce jour-là près du glorieux tombeau. Du comte Robert de Montesquieu, entraîneur de Pégase, jusqu'à Bibi la Purée, intime de Verlaine aussi, j'ai peur que le défilé des obsèques tout entier ne recommence, que le respect de la mort n'arrête point les ridicules en humeur de plastronner, sous couleur de funéraire hommage et de commémoration.
Ceux qui aimèrent Verlaine pour son génie, pour le charme incomparable de sa personne, — les prophètes de sa gloire et de son amitié, ne seront pas seuls au rendez-vous funèbre. Les disciples, fauteurs de réclame, dégoiseurs de boniment, y viendront aussi, malgré l'heure fraîche et le matin de janvier.
A présent, la foire aux Disciples est ouverte. Les marchands de nougat, les ressemeleurs de poèmes, les amis d'après la lettre peuvent impudemment « faire voir aux badauds » l'image révérée, poursuivre autour du dieu, leur com-
merce de bondieuserie, leur entreprise de simulacres et d'orviétan.
Pourtant, s'il est une mémoire que devrait iibriter de ces mésaventures, sinon la pudeur et le goût, du moins la crainte des comparaisons fâcheuses, c'est bien le très auguste souvenir du poète Verlaine. Qu'ont à démêler rhéteurs et baladins avec celui qui fut, par-dessus tout, une conscience chantante, une âme regorgeante de sanglots et de cris? Les épais virtuoses qui fabriquent du Ronsard ou du Voiture comme les ébénistes du faubourg Antoine leurs meubles « de style », sont les plus impropres des hommes à susciter même une ombre de celui qui fit Amour. Le pastiche, le procédé ne donnent point une manière de sentir. Pareilsà ce sourdmuet qui, vers 1830, obtint un succès d'étonnement pour ce qu'en modes lamartiniens il exprimait le murmure des feuillages, la voix des amoureuses ou le soupir des lyres, — toutes
choses qu'il n'avait jamais entendues, — ces agréables quadragénaires ravaudent — parfois avec bonheur — la musique et les sensations d'autrui. Pour ici rappeler un mot célèbre, ils n'ont pas plus d'importance qu'un bon joueur de quilles. C'est Malherbe, leur soleil, qui disait cela, et Malherbe se devait fort connaître en médiocrité.
Le seul poète est celui, Beaudelaire, Verlaine, par exemple, qui apporte, non une manière nouvelle de sentir^ mais l'articulation précise des sensations qu'éprouvent tous ses contemporains. Le chant donne la formule intégrale, confère au chanteur le droit d'enseigner les hommes.
Ainsi le poète devient une incarnation du héros, un missionnaire de gloire, comme aux âges enfants, le prophète ou le dieu. Et puisque ce vocable de « héros », le surkonwie de Nielche
et de Carlyle, a sa place dans les esprits contemporains, je le veux appliquer au douloureux pénitent de Sagesse et de Bonheur. Jamais pourtant plus défaillante créature. Cette anachronique et merveilleuse cathédrale qu'est Fœuvre de Verlaine s'éleva, comme l'église de Marguerite d'Autriche, à travers les pleurs et les affaissements. Au maître-autel, le calembourg héraldique : « Fortune infortune fort une » se pourrait inscrire, sans presque y rien changer. Car il connut, le doux Lélian, tous les déboires, toutes les traverses de la vie. Néanmoins sa « Divine Comédie » monte audessus des plus hautaines architectures, surpassant leurs audacieuses tours. Oui, Verlaine fut un « héros ». Cette vertu primordiale du héros, la sincérité, l'ingénue, l'entière, la farouche sincérité, brille dans chaque page. C'est elle qui, d'un jour de paradis, éclaire les recoins obscurs, unifie les contradictions apparentes. La presse « ])ien pensante », ainsi que se nomment volontiers eux-mêmes les cuistres et les sacristains, afTeclait, l'au dernier, de se voiler
la face devant les abandons et les hardiesses de Parallèlement. Ces révoltes de la chair, ces cris, ces plaintes misérables sont nécessaires au développement du poète et ■ — j'insiste — un garant à nos yeux de sa sincérité. Dans ses vers sans décor, sans autre mythologie qu'un sobre christianisme, Verlaine, pour tout spectacle, nous découvre son âme — pécheresse ou transfigurée, mais toujours véridique — parmi les fanges de la route comme à travers les gloires du Thabor.
Un autre caractère d'héroïsme fut le suprême et haut désintéressement qui magnifia sa carrière. La dignité d'un tel homme ne se mesure pas au « cant » plus ou moins obéi, aux concessions plus ou moins lâches devant la sottise et les mensonges de Topinion.
Verlaine a bellement porté sa vie, sans prendre euro de la fortune, de ce que l'ambition
bourgeoise qualifie d'honueurs. Ces honneurs qui déshonorent, il n'en voulut jamais. Nuloripeaune souille la palme claire qui, pour Téternité, verdoie sur cette tombe. Les larmes des adolescents, les soupirs des cœurs blessés, toutes les voix qui sanglotent dans Bonheur oa dans Amour y viendront apporter un éternel tribut, sans que les entreprises des disciples ou les discours des académiciens en écartent jamais le souvenir tenace, la gratitude et le pur hommage de ceux par qui Verlaine fut aimé.
10 janvier 1897.