VIEUX SOUVENIRS DES JEUNES AGES
Pour la dernière fois, je parlerai de Verlaine. Comme les pasteurs virgiliens se disant adieu sur le tombeau de Bianor, je suspends aujourd'hui une suprême guirlande au monument funèbre du chanteur que j'ai tant aimé; car je n'ignore pas que la vie a des lois sans conteste et qu'il ne convient point de pleurer les morts lorsque leur deuil est révolu.
« Le caractère, disait Bichat, est la physionomie des passions. »
Nulle part, cet apophtegme du grand physiologiste ne se peut aussi justement alléguer qu'à propos de Verlaine.
Nul, en effet, ne fut plus l'homme de ses passions que le glorieux maître décédé.
Amant, époux, libertin, buveur ou catholique, Paul Verlaine fut, dans ses œuvres aussi bien que dans tous les actes de son existence, le poète subjectif, excellemment.
Encore qu'il se fût targué, au début, de « modeler des vers comme des coiqjes », se réclamant de l'impassibilité grecque pourn'attendrir, en aucune façon, la statuaire de ses poèmes :
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
personne plus que lui ne vibra sous l'archet des affections humaines.
Il ne s'agit point, dans ses ouvrages, du calme jupitérien de Gœthe, ni de la froideur marmorale dont Gustave Flaubert s'efforçait de masquer les agitations d'un cœur trop magnanime.
Lisez Verlaine. C'est l'homme qui vous parlera, l'homme avec ses défaillances, avec ses ardeurs et son appétit irrassasié de tendresses, à genoux, comme en un confessionnal, dans l'ombre de ses vers.
Certain plaisant disait, voicibien deux lustres :
« La poésie de Verlaine est faite de contrition et de mal aux cheveux ».
J'accepterais volontiers cette irrévérence pour entendre par là que, fort de sa noblesse première, le poète embourbé dans les pires fanges, gardait la faculté divine de regagner, en un seul coup d'aile, ses paradis perdus et regrettés.
Mais « l'état d'âme » oii s'affirmait le plus nettement cette faculté merveilleuse d'appartenir tout entier à la sensation présente, ce fut la gaieté sans seconde qui caractérisa Verlaine de ses débuts au dernier jour.
Poète, il fut joyeux. Ermite, il n'aurait pas cessé d'être de belle humeur.
Agenouillé, contrit et pénitent, l'admirable volume de Sagesse n'en rappelle pas moins ces cantiques d'ascètes réjouis en Dieu, auxquels François d'Assise communiquait une pieuse allégresse. Le rire, cette arme sans pareille des braves, souventes fois défendit l'exilé contre lui-même, contre tant d'ennemis déclarés ou perfides.
Verlaine fut, de notre siècle, le rimeur le plus gai, nonobstant qu'il eût reçu au degré suprême ce « don des larmes » qui, d'après saint Bernard, est le cachet des élus.
Ce n'est point dans les bornes si restreintes d'une chronique fugitive que j'oserais tenter l'esquisse même des aventures sentimentales de poor Lelian.
Cependant trois affections notables — amour, amitié, débauches — ont marqué les étapes de son âge. Il suffira de les préciser brièvement pour complaire aux admirateurs d'une mémoire sacrée, pour imposer silence aux hideuses calomnies dont tels chroniqueurs, mal informés sans doute, ont voulu noircir le malheureux et cher grand homme.
Avant toutes et vers 1865, Verlaine aima d'une dilection enthousiaste la femme qui devait porter d'abord et, plus tard, répudier son nom.
Mademoiselle Mauté — sœur de Charles de
Sivry, — épousa récrivaiu —jeune alors — des Fêtes galantes. Leur idylle se déroula quelques mois avant l'année terrible.
Est-ce Finflux « saturnien » de « ces jours implacables » qui mêla ses poisons aux gracieux espoirs des fiancés?
Toujours est-il que, peu de temps après le siège, le « couple gentil » était en instance de séparation, — divorce de ces jours lointains. Paul s'enfuyait, riche de quelques louis à peine, mais escorté d'Arthur Rimbaud, son disciple et déjà son ami.
Que fut-il, ce Rimbaud, « démon précoce aux regards d'ange», qui pesa d'un si lourd empire sur le génie de Verlaine ?
Sans doute, quelque jour, un document véridique : lettre, journal ou mémoire, portera sa lumière inattendue sur le « poète maudit ».
La Boétie d'un Montaigne chrétien; Jaffier d'un révolutionnaire d'art; Caleb d'un Lara sans épée, nul, jusqu'à présent, n'a éclairci le mystère dont s'enveloppe, à nos regards, l'énigmatifjue voyageur.
Une puberté sublime, une « gourme de « génie », à seize ans, des vers comme ce « Bateau ivre » si peu connu :
Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont na-
[vrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer. Le désir m'agonllé de torpeurs enivrantes. 0 que ma quille éclate ! 0 que j'aille à la mer,
Où,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres. Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
Puis, le silence, Toubli, des périples fantastiques aux régions du soleil, une carrière de négrier, de squatter ou de gambusino, pour finir, à trente-sept ans, épuisé d'argent et de virilité, dans un hôpital marseillais.
Rimbaud perdu, Verlaine, touché par la grâce, implora le pardon conjugal. Rien n'est plus beau, dans aucune langue, que cette prière de l'époux converti :
Les chères mains qui furent miennes, Toutes petites, toutes b(;lles, Après ces méprises mortelles.
Et toutes ces choses païennes,
Après les rades et les grèves,
Et les pays et les provinces.
Royales mieux qu'au temps des princes,
Les chères mains m'ouvi-ent les rêves.
Mains en songes, mains sur mon àme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, Parmi ces rumeurs scélérates.
Dire à cette âme qui se pâme?
>"eut-elle ma vision chaste, D'affinité spirituelle, De complicité maternelle, D'affection étroite et vaste ?
Remords si chers, peine très bonne, Rêves bénis, mains consacrées, 0 ces mains, ces mains vénérées.
Faites le geste qui pardonne !
Pour se montrer inexorable à de telles supplications, il faut vraiment que la femme outragée ait enduré des angoisses et des humiliations inconnues à la plupart des humains.
Rejeté du foyer, glacé par l'accueil de ses coreligionnaires (c'est à peine si Palmé, libraire clérical, daigna éditer Sagesse), Paul Verlaine, bientôt repris par la bohème et par l'exécrable
absinthe, condescendit à de honteuses amours.
Une Ardennaise de son âge, Esther, qui, par l'accent du terroir et les façons de là-bas, le mettait en goût du pays natal, enchaîna, quelque temps, le lamentable poète. On buvait de compagnie, on échangeait des coups et la pécune du mai tre enrichissait un maçon préféré de la dame .
Puis ce fnt la dernière, celle qui, pour empêcher Verlaine de recevoir son fils, lui faisait croire que les lettres du pauvre enfant étaient l'ouvrage du « marlou d'Eslher ».
« Maître Paulo, écrivait-elle, maître Paulo, le plus idolâtré des hommes de la terre, parce qu'il gagne le plus d'argent quand il veut, sois bien sage, bien obéissant, promets de ne plus me battre et de ne plus te saouler. »
C'est par de tels liens que cette Armide enchaînait à son trottoir le malheureux artiste.
Ainsi Verlaine a laissé maint document précieux dans le morne logis où ses jours prirent fin, sans que la justice ni la vergogne publique puissent revendiquer ce trésor commun à toute l'humanité pensante.
Promise d'abord, compagne ensuite, compagne idolâtrée encore que trahie.
Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des brandi es Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Puis Fami ténébreux, l'inspirateur, le mauvais génie, le sorcier qui conduit aux abîmes. Enfin, les accouplements de la rue, ces unions que définit et stigmatise le mot infâme de « collage ». Tel fut le bilan du cœur chez Paul Verlaine, au cours d'une lamentable et glorieuse carrière.
La postérité ne retiendra que l'idylle fraîche, parmi tant d'aventures innomables où le grand cœur du Maître s'encanailla.
Sous la gerbe odorante cueillie dans « le vent du matin » par Verlaine adolescent, elle dérobera les souvenirs fâcheux, les rencontres indignes, afin que le nom du poète reluise d'un éclat sans tache au firmament des jours nouveaux.
27 janvier 1890.