LES PREMIÈRES ARMES DU PARNASSE
Le procès intenté par M. Bourget à son éditeur prête un regain de nouveauté aux historiettes déjà sénescentes du « Parnasse contemporain ».
La « boutique » du passage Choiseul servit de gymnase aux poètes qui, peu de temps après le coup d'État, essayèrent de rénover la métrique française et de ramener le vers aux bonnes disciplines de Malherbe ou do Ronsard.
Sous Fimpulsion d'Alphonse Lemerre, soutenus par son crédit, les « jeunes » d'alors : Verlaine, Ilercdia, Silvestrc, Mallarmé, Coppée, Sully-Prudhomme, essayaient leurs forces, pré-
ludaient aux succès à venir. A la pénombre des sympathies enthousiastes et discrètes, une pléiade nouvelle fraternisait dans l'admiration de Leconte de Lisle, leur aîné par l'âge aussi bien que par le talent.
L'auteur de Kain avait la dent dure ; sa verve impitoyable n'épargnait guère les illustres du temps. Quelques mots de lui restent, attachés aux gloires, stigmatisant les bustes de ridicules ineffaçables, comme la taché d'encre au marbre de Carpeaux.
Victor Hugo « bête comme l'Himalaya », Banville « comparable à un savon de toilette tombé dans des eaux sales et couvert d'anciens cheveux », telles étaient les bontés familières dont il enguirlandait ses confrères en Apollo.
Néanmoins la beauté de ses poèmes, l'éclat infrangible de ses vers conciliait à Leconte de Lisle quelque chose de plus que la déférence des jeunes artistes. C'était vraiment le père et le maître du groupe turbulent instruit par lui dans le respect des belles formes. Ainsi que le disait un comtemporain :
Gautier, parmi ces joailliers.
Fut maître, et Leconte de Lisle Forgeait l'or dans ses ateliers.
C'était THomère et l'Hésiode
D"un temps où l'argent pur se mariait au fer,
oix le bronze lyrique affectait volontiers des formes abruptes et sacerdotales, se figeait en des allures d'un exotisme bizarre et calculé.
L' « impassibilité » que la critique bourgeoise reprochait si sottement aux débutants d'alors, comme elle incrimine les versificateurs d'aujourd'hui pour leurs vers « en allés », pour le mineur perpétuel de leurs rimes, l'impassibilité fut, sous la direction de Leconte de Lisle, une consigne à ne discuter pas.
Écœuré du vague à l'àme dont, selon un mot irrévérencieux de Corbière, Lamartine, depuis quarante ans, « graziellait » sa clientèle, des redondances prudhommesques du garde national épique, auteur des Châtiments, et de tout ce mauvais goût, mi-parti confiseur et perruquier, dégradant les plus chaudes effusions de Musset,
le public demandait autre chose, une tenue plus haute, un art plus objectif, laissant oublier le « dompteur de mètres », un art exempt de phrases et de larmes, un art impersonnel, exclusif et dédaigneux, un art sans autre fin que la Beauté.
A côté des Poèmes barbares, des Poèmes antiques, et des belles traductions oîi le docte chanteur infusait, pour la première fois, à notre langue, l'âpre saveur des Tragiques grecs, à côté de ces œuvres définitives, tout un i)rintemps verdoyait de strophes agiles et de rimes d'or.
Les Deux Saisons de Philoxène Boyer dont tel sonnet, par exemple, fait songer aux concetti amoureux de Shakespeare ou de la Renaissance italienne :
Marguerite a flétri rame des marguerites,
le Reliquaire, de François Coppée, où maintes nuances fugitives adroitement saisies :
Quelque chose comme une odeur (jui serait blonde, et le livre,
Doux nid de vers où des baisers rtaienl tapis,
chantaient, avec langueur et dilettantisme, le poème des vingt ans ; Hespérus, de Catulle Mendès ; la Gloire du souvenir , d'Armand Silvestre; les Poèmes persans, de Renaud, sans compter les premiers essais du grand Verlaine, tous ces chefs-d'œuvre florissaient, en un avril miraculeux.
Combien de jeunes talents, égaux peut-être à ceux des poètes que nous aimons, furent perdus, jadis, faute d'encouragement ou de direction !
La phalange de Leconte de Lisle, dispersée par l'abominable Vie, aurait-elle même sort que les troupes romantiques, si fâcheusement éparpillées, après ce glorieux matin de 1830 ? Trouverait-elle un asile, une « chapelle » où célébrer les rites du Beau et de l'Art pour l'Art ?
Les apprentis d'alors ne se targuaient point d'amours héraldiques et de psychologie mondaine; toutefois les préoccupations d'argent
chères au suave féministe en corset noir étaient bien le dernier de leurs soucis.
Il leur fallait un éditeur comprenant à la fois les choses de Fart et celles du ménage, res angusta domi, qui sût juger leurs vers et leur permettre, comme disait Gautier, de subsister par leur état.
Ce messie des éditeurs fut Alphonse Lemerre.
Employé chez Percepied, simple débitant de livres dont il ne tarda point à convertir le fonds, acheté par lui, en maison d'édition, Lemerre (et ce coup d'audace plut à la Fortune) recommença la tentative oui, peu de temps auparavant, s'était ruiné Poulet-Malassis.
Il ne s'agissait guère, en effet, de détailler quelques bouquins à la clientèle bourgeoise bientôt mise en fuite par les éphèbes chevelus qui, de quatre à sept, acclamaient alternativement Gambetta,^ Corot et les Goncourt, dans l'entresol voisin des Bouffes.
Riche de courage et de volonté, fort amateur de typographie ancienne, prisant, comme il convient, les Elzévirs et les Aides, rêvant déjà
une fastueuse réimpression de la Pléiade, le jeune libraire n'en était pas moins fort accessible aux nouveautés. Amoureux forcené des belles odes, son élan tempéré de flegme savait choisir parmi les nouveautés offertes. Le calme qu'apportait ce Normand du « pays de Sapience » ne le quittait pas au milieu des entraînements, des admirations et de la camaraderie. Dès le premier jour, Lemerre sut trier les brebis d'avec les boucs. La marque de sa maison, l'Homme qui bêche, ne timbra jamais que des volumes pourvus de quelque mérite, la médiocrité n'ayant aucun accès au comptoir du passage Ghoiseul.
Bientôt le succès vint. Un journal — en vers ! — fondé et dirigé par Louis-Xavier de Ricard, fils d'un aide de camp de l'Empereur et le plus riche de la bande, un journal : ÏArt, apprenait, pour la première fois, aux curieux les noms prédestinés des jouvenceaux.
C'était aux lointaines saisons A' Henriette Maréchal. Les voyous du quartier Latin, sous la conduite de quelques répugnants bohèmes, se donnaient, chaque soir, le plaisir de siffler un noble
drame et d'outrager la princesse Mathilde. Un numéro tout entier fut consacré à vitupérer ces arsouilles, que les bibliophiles recherchent, à présent, d'un zèle sans pareil. La défense des Goncourt marqua la plus brillante étape de VArt qui, sur le conseil de Lemerre, céda la place à un Recueil de vers nouveaux formant un tome au bout de Tan et se pouvant relier.
En dérision de Boileau, de Bitaubé, de Nisard, de tous les cuistres présents, passés et futurs, un inconnu, ce quidam fatidique dont le mot blasonne les conjonctures suprêmes, un inconnu baptisa le nouveau recueil : Parnasse