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animer la physionomie, et surtout la terminaison sinueuse des lèvres, qui se relève du côté des yeux, comme pour leur donner le ton. Ce fut un des procéde's de La Tour, même lorsque son crayon semble le plus franc, le plus libre. Rarement, dans ses études de femmes et même de jeunes hommes, les lèvres s'assujettissent à la ligne horizontale et forment commissure parfaite; toutes sont munies, aux angles, de ce crochet de bonne humeur, de ce retroussis qui prévient agréablement en faveur des personnes qui en sont dotées et que la nature n'accorde qu'avec réserve.
Dans cet agrément, encore plus rare que les fossettes, gît la gaieté de vivre, l'amour de plaire. Une femme douée de ce précieux appendice peut s'attendre à de fréquentes attaques; il est interdit à sa physionomie d'en témoigner de la sévérité. La femme s'en tirera peut-être par un mot spirituel; il corrigera difficilement un être entreprenant et ne l'empêchera guère de revenir à un nouvel assaut.
Chose singulière que la plupart des femmes peintes par La Tour aient joui de cette bouche si ingénieusement taillée par la nature ! Le peintre usa donc et abusa de ce dessin de lèvres formant une si piquante ondulation aux extrémités; aussi aucun de ses modèles ne dut se plaindre de cet accroc à la réalité.
Je sais bien que chaque époque imprime aux individus des attitudes, des airs de tête, et modèle presque aussi nettement qu'un sculpteur certaines parties de la physionomie; si on y joint les costumes à la mode, les enjolivements que chaque femme trouvait sur sa toilette, l'illusion peut exister, quoique superficielle. On aima beaucoup les femmes sous Louis XV; et, malgré les variétés dépassions indiquées plus haut, généralement la femme fut aimée à la française, avec de l'esprit et une pointe de sentiment. Qu'elle appartînt à la ville, à la cour, au théâtre, la femme d'alors se sentait bien la maîtresse d'une époque gouvernée par des favorites. Elle était fière de son empire, heureuse de sa destinée, et ce bonheur se reflétait sur sa physionomie ; mais je ne crois pas qu'un physiologiste admettrait qu'elle pût, avec la meilleure volonté, changer la forme de cette bouche telle que La Tour l'a représentée.
Une danseuse étale au théâtre une banale stéréotypie de bouche en cœur, qui ne représente guère plus le cœur que les caves d'une Maison d'Or quelconque ne contiennent de vin naturel. Ce sourire fait partie
des accessoires de la danseuse; elle en use ù sa volonté comme elle pose son fard; mais de longues et fréquentes études devant le miroir peuvent-elles communiquer cette terminaison de ligne serpentine dont Hogarth ne s'est pas préoccupé ?
Je ne voudrais pas m'appesantir sur ce détail de physionomie et faire le pédagogue à propos d'un système qu'employa fréquemment La Tour pour rendre ses pastels agréables. Il reste d'ailleurs au peintre de réelles qualités qui ont protégé ses ouvrages et les ont sauvegardés contre la mode et ses goûts changeants ; mais, pour bien faire sentir la valeur de ce sourire, on pourrait introduire, dans la galerie des femmes de La Tour, un homme qui, par sa position, connaissait le mieux les aspirations de ces jolies personnes, un abbé qui fut peutêtre le directeur de la conscience de ces aimables pécheresses. Pour faire oublier son habit, l'abbé semble s'être modelé sur les femmes de son temps; et La Tour l'a doté de cette aimable bouche qui peut tout dire, car elle est loin d'être sévère.
Un autre charme de ces portraits est dû à l'apparence de croquis spontané qui eût fait de La Tour un maître d'une portée beaucoup plus considérable s'il s'était tenu au premier jet. Quand le peintre s'applique, qu'il veut faire un portrait avec de la tenue, il peut être pastelliste habile; il perd la fleur de ses qualités. C'est en comparant ses études d'après nature aux nombreux pastels faits qui les environnent, qu'on comprend la valeur de La Tour. Le musée du Louvre, avec ses portraits d'apparat du maître, ne saurait le faire connaître; il faut aller à Saint-Quentin pour surprendre l'homme dans son atelier pour ainsi dire.
Une réflexion m'est souvent venue à l'esprit en regardant ces études et les diverses tracasseries que durent faire subir à La Tour les femmes
à la mode de son temps. Carmontelle, l'Henry Monnier de la Régence (il était dessinateur, auteur de proverbes et lecteur du Régent), a laissé une série de scènes spirituelles à propos de la réalisation d'un portrait de grande dame et des soucis que cause au peintre son entourage. Ces misères de la vie d'un peintre de portraits ont existé de tout temps; mais le proverbe de Carmontelle : Après la pluie le beau temps, est un peu long pour être cité, et, quoique amusant, il ne contient pas un trait semblable à celui que cite l'auteur anonyme d'un Dialogue sur la peinture { :
M. Remi. — On diroit, milord, que vous avez vu peindre quelques-unes de nos jolies femmes. C'est une chose plaisante... Mais, monsieur, je ne suis pas pâle comme ça... Vous me faites de grands yeux bêtes, battus jusqu'au milieu du visage... J'ai la bouche moins grande, le nez pas si gros, le menton moins pointu... Voilà une clavicule excessive, des os menaçants sur la poitrine. Ensuite viennent les avis de la galerie, et le pauvre diable de peintre est obligé de tout écouter.
Milord. — Et de tout faire.
M. Remi. — Il faut alors donner de la gorge, de petites bouches, des bras ronds et potelés, du blanc à foison et du carmin surtout pour animer les yeux, car à toute force on veut les avoir vifs. C'est un article sur lequel on ne peut jamais se relâcher; et puis les six boucles de chaque côté, ni plus ni moins, les sourcils noirs avec les cheveux blonds, les cheveux roux avec un teint de brune...
Milord. — Si j'étois peintre, je ne me prêterois point à toutes ces fantaisies. Je sçaurois les réduire, et il faudroit qu'après une bonne lessive on m'abandonnât son corps tout entier pour en tirer tout le parti convenable. »
Ce n'est pas sans intention que je cite ce morceau, dont la conclusion a toute la saine rudesse de parole des bourgeois raisonneurs de Molière : // faudrait qu'après une bonne lessive on m'abandonnât son corps tout entier pour en tirer tout le parti convenable.
Le mot dut plaire à La Tour. Il était de ceux qui n'entendent pas se plier aux volontés du modèle ; rien ne l'arrêtait dans ses exigences de peintre; ni position, ni tortune ne prévalaient contre la souveraineté qu'il prétendait exercer envers celles qui avaient besoin de ses pinceaux.
De vagues idées philosophiques, qu'il avait puisées dans ses relations avec les encyclopédistes, ne le prédisposaient pas absolument en faveur des grands et des hommes d'argent de son époque; mais la femme le préoccupait particulièrement, surtout la femme de théâtre, et j'estime
i. 1773, à Paris; imprime chez Tartouillis, aux dépens de l'Académie,
Musée de Saint-Quentin.
Dessin de H. Patrice Dillon.
que la majeure partie des portraits de femmes, dont le catalogue du musée de Saint-Quentin ne donne pas les noms, doit être portée au nombre des beautés de coulisses du temps.
Un billet du comte d'Egmont montre l'emploi des soirées du peintre, quand il n'allait pas dans le monde de Mme Georïrin. « Si vous voules vous trouver ce soir, monsieur, à l'Opéra-Comique, comme nous sommes convenus hier au soir, écrit à La Tour le comte d'Egmont en 1742, je vous meneray à Passy et je vous rameneray après le souper... Afin que nous puissions nous trouver plus sûrement, le rendez-vous sera, sur le théâtre, après la pièce. »
Là, le peintre se trouvait de pair avec des compositeurs, un Mondonville, par exemple, des actrices distinguées, Mme Favart, tous personnages dont il a laissé les portraits. Dans un ordre plu.; ou moins élevé, suivant le rang qu'on attribue à la beauté, il rencontra plus d'une femme dont la première règle de conduite était de plaire. Toutes se prêtèrent naturellement aux exigences d'un peintre célèbre qui frayait avec les grands, se regardait comme leur égal, et décernait par avance des prix de beauté à celles qu'il lui plaisait d'exposer aux Salons de chaque année.
Ce fut ce monde des coulisses et de la cour que La Tour fut appelé à représenter ; aussi m'étendrai-je particulièrement sur le compte de trois types principaux : la marquise de Pompadour, la danseuse Camargo et Mll° Fel, la cantatrice de l'Opéra. Elles ont tenu, la dernière surtout, une place intime dans la vie du peintre.